Une Fille Amoureuse, de Pauline Réage

Pauline Réage
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Étiquette(s) : amour

Texte émouvant de l’auteure de la sulfureuse Histoire d’O, écrit au chevet de son amant mourant.

Une fille amoureuse dit un jour à l’homme qu’elle aimait : moi aussi je pourrais écrire de ces histoires qui vous plaisent… Vous croyez ? Répondit-il. Ils se rencontraient deux ou trois fois la semaine, et jamais aux vacances, et jamais aux fins de semaine. Le temps qu’ils passaient ensemble, chacun le volait à la famille et au travail. Les après-midi de janvier ou de février, quand les jours allongent et que le soleil envoie de l’ouest des reflets rouges sur la Seine, ils se promenaient sur les berges, quai des Grands-Augustins, quai de la Tournelle, s’embrassaient sous l’ombre des ponts. Un clochard une fois leur a crié : Vous voulez qu’on vous paie une chambre ? Leurs refuges changeaient souvent. La vieille voiture, que la fille conduisait, les emmenait au Zoo voir les girafes, à Bagatelle regarder au printemps les iris et les clématites, ou les asters en automne. Elle notait les noms des asters, brouillard bleu, violet, rose pâle, et pourquoi ? puisque jamais elle n’a pu les planter (cependant nous retrouverons les asters). Mais Vincennes, ou le Bois, c’est loin. Au Bois, on rencontre des gens qui vous reconnaissent. Restaient les chambres en effet. La même plusieurs fois de suite. Ou d’autres, selon le hasard. Il y a d’étranges douceurs dans le maigre éclairage des chambres à louer dans les hôtels de gare ; le luxe modeste du grand lit, dont on abandonne en partant les draps défaits, à ses charmes. Et le temps vient où l’on ne peut plus séparer le bruit des paroles et des soupirs d’avec le bourdon continu des moteurs et le chuintement des pneus qui montent de la rue. Pendant plusieurs années, ces haltes furtives et tendres, dans le répit qui suit l’amour, jambes mêlées et bras défaits, avaient été bercées de ces racontages et si l’on peut dire de ces récitages, où les livres ont la première place. Les livres étaient leur seule entière liberté, leur commune patrie, leurs vrais voyages ; ils habitaient ensemble les livres qu’ils aimaient comme d’autres une demeure de famille ; ils avaient dans les livres leurs compatriotes et leurs frères ; les poètes avaient écrit pour eux, les lettres des amants d’autrefois leur parvenaient à travers l’obscurité des langages anciens, des mœurs et des modes révolues — et tout cela se lisait à voix sourde dans la chambre ignorée, sordide et miraculeux donjon ou la houle du dehors, quelques heures, venait briser en vain. Ils n’avaient pas de nuit commune. II fallait, tout d’un coup, à telle ou telle heure fixée d’avance — la montre ne quitte pas le poignet — repartir. Il fallait retrouver chacun sa rue, sa maison, sa chambre, son lit de tous les jours, retrouver ceux à qui vous liait une autre manière d’inexpiable amour, ceux que le hasard, la jeunesse ou vous-même vous étiez une fois pour toutes donnés, et qu’on ne peut ni quitter ni blesser quand on est au cœur de leur vie. Lui, dans sa chambre, n’était pas seul. Elle, était seule dans la sienne. Un soir, après ce « Vous croyez ? » de la première page, et sans avoir idée qu’elle trouverait un jour sur un cadastre le nom de Réage et se permettrait d’emprunter à deux célèbres dévergondées, Pauline Borghèse et Pauline Roland, leur prénom, un soir, celle pour qui je parle aujourd’hui, à bon droit, puisque si je n’ai rien d’elle, elle a tout de moi, et d’abord la voix, un soir cette fille, au lieu de prendre un livre avant de s’endormir, couchée en chien de fusil sur le côté gauche, un crayon bien noir dans la main droite, commença d’écrire l’histoire qu’elle avait promise.

Le printemps allait disparaître. Les cerisiers japonais des grands parcs parisiens, les arbres de Judée, les magnolias près des pièces d’eau, les sureaux en bordure des anciens remblais du chemin de fer de ceinture, étaient défleuris. Les journées n’en finissaient pas, et la lumière du matin perçait à des heures insolites jusqu’aux poussiéreux rideaux noirs de défense passive, derniers vestiges de la guerre. Mais sous le petit phare allumé au chevet du lit, la main qui tenait le crayon courait sur le papier sans souci de l’heure ni de la clarté. La fille écrivait comme on parle dans le noir à celui qu’on aime, lorsque les mots d’amour ont été retenus trop longtemps et ruissellent enfin. Pour la première fois de sa vie écrivait sans hésitation, sans répit, rature, ni rejet, écrivait comme on respire, comme on rêve. Le ronflement continu des voitures faiblissait, on n’entendait plus claquer de portières, Paris entrait dans le silence. Elle écrivait encore à l’heure des boueux, et de la petite aube. Première nuit passée tout entière comme sans doute passent les leurs. Les somnambules, arrachée à elle-même, ou qui sait ? rendue à elle-même. Au matin, elle rangea le bloc, qui contenait les deux commencements que vous connaissez, puisque si vous lisez ceci, c’est que vous avez pris déjà la peine de lire toute l’histoire, et que vous en savez donc aujourd’hui plus long qu’elle n’en savait à ce moment-là. Il fallait maintenant se lever, se laver, s’habiller, se coiffer, reprendre le harnais strict, le sourire de chaque jour, la muette douceur coutumière. Demain, non, après-demain, elle donnerait le carnet. Elle le remit aussitôt qu’il entra dans la voiture, ou elle l’attendait à quelques mètres d’un carrefour, dans une petite rue près d’un métro et d’un marché. (Ne cherchez pas, il y en a beaucoup de semblables, et peu importe laquelle.) Lire aussitôt, pas question. D’ailleurs ce rendez-vous se révéla être de ceux ou l’on vient pour dire qu’on ne vient pas, lorsqu’on sait trop tard qu’il faut renoncer, et qu’on ne peut pas prévenir. C’était déjà beau qu’il ait pu s’échapper. Autrement elle aurait attendu une heure, et serait revenue le lendemain, à la même heure, au même endroit, selon les antiques règles des clandestins. Il disait s’échapper, car tous deux employaient un vocabulaire de prisonniers que leur prison ne révolte pas, et peut-être se rendaient-ils compte que, s’ils la supportaient mal, ils auraient aussi mal supporté, se sentant alors coupables, d’en être relaxés. L’idée qu’il fallait rentrer donnait tout son prix au temps dérobé, qui s’établissait hors du temps véritable, dans une sorte de bizarre et éternel présent. Ils auraient dû, à mesure qu’elles passaient sans leur apporter plus de liberté, se sentir traqués par les années qui se rétrécissaient devant eux. Mais non. Les obstacles de chaque jour, de chaque semaine — affreux dimanches sans lettres, sans téléphone, sans un mot ni un regard possible, affreuses vacances aux quatre cent mille diables, et toujours quelqu’un pour demander : À quoi penses-tu ? — leur suffisaient pour se tourmenter, et craindre toujours que l’autre ait changé. Ils ne réclamaient pas d’être heureux, mais s’étant une fois reconnus, demandaient en tremblant que cela dure, mon Dieu, que cela dure… que soudain l’un n’apparaisse pas à l’autre étranger, que subsiste cette fraternité inespérée, plus rare que le désir, plus précieuse que l’amour — ou qui peut-être était enfin l’amour. Si bien que tout était risque : une rencontre, une robe nouvelle, un voyage, un poème inconnu. Mais rien n’empêcherait de prendre ces risques. Le plus grave à ce jour était pourtant le carnet. Et si les fantasmes qu’il révélait allaient indigner son amant, ou pire, l’ennuyer, ou pire encore, lui sembler ridicules ? Non pour ce qu’ils étaient, bien entendu, mais parce qu’ils venaient d’elle, et qu’on pardonne rarement à ceux qu’on aime les libertés qu’on accorde à tous les autres. Elle avait tort d’avoir peur : Ah, continuez, dit-il. Que se passe-t-il ensuite ? Le savez-vous ? Elle le savait. Elle le découvrait à mesure. Toute la fin de l’été, toute la durée de l’automne, de plage torride en morne ville d’eaux, et retour dans un Paris roux et brûlé, elle écrivit ce qu’elle savait. Par dix pages, cinq pages, chapitres ou fragments de chapitre, elle mettait sous enveloppe à l’adresse d’une poste restante ses feuillets de même format que le bloc original, écrits parfois au crayon, parfois à l’encre d’une pointe Bic ou d’un fin stylo. Ni double, ni brouillon, elle ne gardait rien. Mais la poste est fidèle. L’histoire n’était pas encore finie qu’aux rendez-vous repris dans le Paris d’automne l’homme en réclamait au fur et à mesure la lecture à voix haute ; et dans la voiture noire, en plein après-midi d’une rue passante et triste du treizième, vers la Butte-aux-Cailles, où l’on croit vivre encore dans les dernières années de l’autre siècle, ou bien au bord du canal Saint-Martin, où les ponts sont presque chinois, il fallait à la fille qui lisait s’interrompre, une fois ou l’autre, parce qu’il est possible en silence d’imaginer le pire et le plus brûlant détail, d’imaginer et d’écrire, mais non de lire à voix haute ce qui fut rêvé dans les interminables nuits.

Un jour pourtant, le récit s’arrêta. Devant O, il n’y eut plus rien que cette mort vers laquelle obscurément elle courait de toutes ses forces, et qui lui est accordée en deux lignes. Quant à savoir comment le manuscrit de son histoire parvint entre les mains de Jean Paulhan, j’ai promis de ne pas le dire, comme de ne pas dire le vrai nom de Pauline Réage, me fiant à la courtoisie de ceux qui le connaissent pour qu’il continue de n’être pas répandu aussi longtemps qu’il me paraîtra impossible de rompre cette promesse. Au reste, rien n’est plus fallacieux et mouvant qu’une identité. Si l’on peut croire, comme le croient des centaines de millions d’hommes, que nous vivons plusieurs vies, pourquoi ne pas croire aussi que dans chacune de nos vies nous sommes le lieu de rencontre de plusieurs dames ? Qui suis-je enfin, dit Pauline Réage, sinon la part longtemps silencieuse de quelqu’un, la part nocturne et secrète, qui ne s’est jamais publiquement trahie par un acte, par un geste, ni même par un mot, mais communique par les souterrains de l’imaginaire avec des rêves aussi vieux que le monde ? D’où me venaient ces rêveries répétées et si lentes, juste avant le sommeil, toujours les mêmes, où l’amour le plus pur et le plus farouche autorisait toujours ou plutôt exigeait toujours le plus atroce abandon, ou d’enfantines images de chaînes et de fouets ajoutaient à la contrainte les symboles de la contrainte, je n’en sais rien. Je sais seulement qu’elles m’étaient bénéfiques, et me protégeaient mystérieusement — à l’inverse des rêveries raisonnables qui tournaient autour de la vie diurne, tentaient de l’organiser, de l’apprivoiser. Je n’ai jamais su apprivoiser ma vie. Cependant tout se passait comme si ces étranges songeries y aidaient, comme si quelque rançon était payée par les délires et les délices de l’impossible : les journées qui suivaient en étaient bizarrement allégées, alors que le sage ordonnancement de l’avenir et les prévisions de bon sens se voyaient chaque fois démentis par l’événement. J’appris ainsi très tôt qu’il ne fallait pas occuper les heures vides de la nuit à meubler d’idéales demeures, inexistantes mais possibles, mais réalisables, où parents et amis seraient heureux ensemble (ô chimère) — mais qu’on pouvait sans crainte aménager des châteaux clandestins, à condition de les peupler de filles amoureuses, prostituées par amour, et triomphantes dans leurs chaînes. Aussi les châteaux de Sade, découverts bien après qu’eurent été dans le silence édifiés les miens, ne m’ont-ils jamais surprise, non plus que ses Amis du Crime : j’avais déjà ma société secrète, autrement inoffensive et mineure. Mais il m’a fait comprendre que nous sommes tous des geôliers, et tous en prison, en ce sens qu’il y a toujours en nous quelqu’un que nous-mêmes nous enchaînons, que nous enfermons, que nous faisons taire. Par un curieux choc en retour, il arrive que la prison même ouvre à la liberté. Les murs de pierre d’une cellule, la solitude, mais aussi la nuit, la solitude encore, la tiédeur des draps, le silence, délivrent cet inconnu à qui nous refusons le jour. Il nous échappe et s’échappe sans fin, à travers les murs, à travers les âges et les interdits. Il passe de l’un à l’autre, d’une époque, d’un pays à l’autre, il prend un nom ou l’autre. Ceux qui parlent pour lui ne sont que des traducteurs, à qui, sans qu’on sache pourquoi (pourquoi ceux-là, pourquoi ce jour-là), il a été permis, un instant, de saisir quelques fils de cet immémorial réseau des songes défendus. Aussi bien, voilà quinze ans, pourquoi pas moi ?

Ce qui le passionnait, lui pour qui j’écrivais cette histoire, dit-elle encore, c’était le rapport qu’elle se trouvait avoir avec ma propre vie. Se pouvait-il qu’elle en fût l’image déformée, inversée ? Qu’elle en fût l’ombre portée, méconnaissable, resserrée comme celle d’un promeneur au soleil de midi, ou méconnaissable encore, diaboliquement allongée comme devant celui qui revient de la mer atlantique, sur la plage vide, quand le soleil se couche en flammes derrière lui ? Je voyais entre ce que je croyais être et ce que je racontais et croyais inventer à la fois une distance si radicale et une si profonde parenté que je ne m’y reconnaissais pas moi-même. Sans doute n’acceptai-je ma vie avec tant de patience (ou de passivité, ou de faiblesse) que parce que je savais fidèlement retrouver à volonté cette autre vie obscure qui console de la vie, qui ne s’avoue pas, ne se partage pas — et voilà que grâce à lui que j’aimais je l’avouais, et désormais la partagerais avec qui voudrait, aussi parfaitement prostituée dans l’anonymat d’un livre que dans le livre cette fille sans visage, sans âge, sans nom, sans prénom même. Jamais, sur elle, il n’a posé de question. Il savait qu’elle était une idée, une fumée, une douleur, la négation d’un destin. Mais les autres ? René, Jacqueline, Sir Stephen, Anne-Marie ? Mais les lieux, les rues, les jardins, les maisons, Paris, Roissy ? Mais les circonstances ? Là, oui, je croyais savoir. René, par exemple (prénom nostalgique), était le souvenir, non, la trace d’un amour adolescent, plutôt d’un espoir d’amour qui n’avait jamais eu d’autre existence, et René n’avait jamais soupçonné que j’aurais pu l’aimer. Mais Jacqueline l’avait aimé. Et avant lui, moi. Elle avait été pourtant mon premier chagrin d’amour. Quinze ans, elle comme moi, et tout le temps de l’année scolaire elle m’avait poursuivie, se plaignant de ma froideur. À peine les vacances l’avaient-elles fait disparaître, que je me réveillais de cette froideur. J’écrivais. Juillet, août, septembre, trois mois durant j’avais en vain guetté le facteur. J’écrivais quand même. Ces lettres-là avaient tout perdu. Les parents de Jacqueline lui interdirent de me voir, et c’est d’elle, inscrite dans une autre division, que j’appris que « c’était un péché ». Et quoi donc était un péché ? Que me reprochait-on ? Le jour n’est pas plus pur… J’avais réinventé Rosalinde et Célia, en toute innocence — qui ne dura pas. Reste que Jacqueline, cette vraie Jacqueline, ne figure dans l’histoire que par son prénom et ses cheveux clairs. Celle de l’histoire est plutôt une jeune actrice méprisante et pâle, avec qui j’avais un jour déjeuné rue de l’Éperon. Le vieil homme qui lui donnait ses bijoux, ses tailleurs, sa voiture, me prenait à témoin : « Elle est belle, n’est-ce pas ? » Oui, elle était belle. Je ne l’ai jamais revue. René est-il ce que j’aurais pu devenir, si j’avais été homme ? Dévoué à un autre, au point de tout lui céder, sans même trouver anachronique cette démarche de vassal à suzerain ? J’en ai peur. Alors que l’imaginaire Jacqueline était par excellence l’étrangère. Il me fallut longtemps pour me rendre compte pourtant que dans une autre vie une fille comme elle — et que j’admirais avec désespoir — m’avait enlevé mon amant. Et je me vengeais en l’envoyant à Roissy, moi qui prétendais dédaigner toute vengeance, je me vengeais, et n’étais pas même capable de m’en apercevoir. Inventer une histoire est un drôle de piège. Sir Stephen, lui, je l’ai vu, de mes yeux. Mon amant de ce temps-là, celui même dont je viens de parler, me l’a montré, un après-midi, dans un bar près des Champs-Élysées : à demi assis sur un tabouret contre le comptoir d’acajou, silencieux, calme, avec cet air de prince aux yeux gris qui fascine les jeunes gens et les femmes — il me l’a montré et m’a dit : « Je ne comprends pas que les femmes ne préfèrent pas ces hommes-là aux garçons de trente ans. » Lui n’avait pas trente ans. Je n’ai pas répondu : « Mais elles les préfèrent. » J’ai longtemps regardé l’inconnu, qui ne me regardait pas. Cinquante ans peut-être, Anglais sûrement. Et quoi d’autre ? Rien. Mais ce rapport muet, unilatéral, entre lui et mon compagnon, entre lui et moi, est reparu en éclair dix ans plus tard, au milieu de la nuit trouée par la lueur du phare à mon chevet, et la main sur le papier l’a fait renaître avec une signification neuve plus vite encore que la réflexion. Anne-Marie, je ne sais pas du tout. L’une de mes amies (que je respecte, et je n’ai pas le respect facile) serait bien Anne-Marie, si elle n’était la pureté et l’honneur même : je veux dire qu’Anne-Marie aurait pu tenir d’elle sa résolution et sa rigueur, et sa désinvolture, et sa manière nette et droite d’exercer son métier. À vrai dire les métiers en question (celui d’O, celui d’Anne-Marie, putain ou procureuse, s’il faut être claire), je ne les connais pas. Un grand écrivain scandalisé à beau voir dans mon récit les mémoires d’une Belle — avouant pour son excuse qu’il ne l’avait pas lu — il se trompe deux fois : ce ne sont pas des mémoires et je ne suis pas une Belle, si courtoise que soit l’expression. Disons pour lui faire plaisir que c’est sans doute une vocation manquée. Après la liste abrégée des personnages, comme au théâtre, y a-t-il intérêt à préciser les lieux de l’action ? Ils appartiennent à tout le monde. La rue de Poitiers et le cabinet particulier chez Lapérouse, la chambre d’hôtel de passe prés de la Bastille, avec sa glace au plafond, les rues du quartier Saint-Germain, les quais ensoleillés de lit le Saint-Louis, la pierraille sèche et blanche de l’arrière-pays provençal, et ce Roissy-en-France aperçu au cours d’une brève randonnée de printemps, à peine autre chose qu’un nom sur une carte, bien sûr rien n’est inventé, et pas davantage les asters, dont je vous avais dit qu’on les retrouverait. Ne sont pas inventés non plus — volés plutôt, je lui en demande tardivement pardon, mais c’est un vol par admiration — les masques de Léonor Fini. J’ai, paraît-il, volé aussi le salon d’une dame, pour en faire un abominable usage : le salon de Sir Stephen, imaginez donc ! Elle me l’a dit à moi-même, ne sachant à qui elle parlait (on ne sait jamais à qui l’on parle). Jamais je ne suis entrée chez cette dame, jamais je n’ai vu ce salon. Jamais je n’avais vu (et ne savais pas qu’elle existait) la maison cachée dans un creux ou depuis des années une fille que le hasard a fini par me faire rencontrer donnait à l’homme qu’elle aimait — et qui la surveillait par le moyen d’un faux miroir machiné dans le mur, et d’un micro — les spectacles que Sir Stephen exigeait d’O : l’abandon à des inconnus, recrutés par lui, imposés par lui. Non, je n’ai pas copié son histoire, non, elle ne s’est pas inspirée de celle que je raconte. Mais une fois la part faite au fantastique et au ressassement par quoi s’assouvissent les obsessions (la répétition sans fin des plaisirs et des sévices étant aussi nécessaire qu’elle est absurde et irréalisable), tout se recoupe fidèlement, vécu ou rêvé, tout se découvre communément partagé dans l’univers d’une même folie — et si l’on parvient à le regarder en face, horreurs, merveilles, songes et mensonges, tout y est conjuration et délivrance.

Pauline Réage.