LES CHEFS-D'ŒUVRE DE LA LITTÉRATURE EXPLIQUÉS Publiés sous la Direction de RENÉ DOUMIC de l'Académie Française +~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~+ L ' O D Y S S É E d ' H o m è r e +~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~+ ÉTUDE ET ANALYSE PAR VICTOR BÉRARD Directeur d'études à l'École des Hautes Études MELLOTTÉE, ÉDITEUR 48, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE, PARIS VIe JUSTIFICATION DE TIRAGE IL A ÉTÉ TIRE DE CET OUVRAGE 3 EXEMPLAIRES SUR JAPON DE LA MANUFACTURE IMPÉRIALE MARQUÉS A, B, C 7 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMEROTÉS DE 4 À 10 35 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL OUTHENIN-CHALANDRE NUMEROTÉS DE 11 À 45 L'ÉDITION ORIGINALE DE CET OUVRAGE PORTANT LA MARQUE Ω A ÉTÉ TIRÉE SUR VERGÉ LA HAYE-DESCARTES PRÉFACE ============================================================================ En présentant au grand public, en une sorte de résumé, mes opinions et conceptions sur les poèmes homériques et particulièrement sur l'Odyssée, j'écarterai tout appareil d'érudition, toute démonstration érudite, toute discussion même ; je procéderai par affirmations aussi brèves et aussi nettes que je puisse les formuler : je crois avoir le droit d'en user ainsi au bout de quarante-deux ans (1888-1930) d'études et de publications odysséennes ; mon maître Fustel de Coulanges, après tant d'années d'analyse, m'aurait concédé cette journée de synthèse. C'est une rencontre de hasard qui, au printemps de 1888, me mit en présence des héros homériques. Membre de l'École française d'Athènes, je fouillais en Arcadie les ruines de Mantinée et recherchais le tombeau d'Épaminondas sur le champ de bataille voisin : le Joanne de la Grèce romaine, Pausanias, était mon guide ; il me conduisit, un jour, sur la colline où les Arcadiens, nous dit-il, plaçaient l'étrange aventure de Pénélope et du dieu Pan. Il en est résulté pour moi quarante-deux années de recherches, de lectures et de voyages. De mai 1888 à décembre 1930, – sauf les cinq années de la grande angoisse (1914-1919), – il est peu de jours où je n'aie pas consacré plusieurs heures à ces études. J'en ai publié (1924-1930), les résultats derniers en douze volumes qui, malgré leur technologie, ont trouvé des lecteurs, même en dehors des érudits et des hellénisants. Dans les trois volumes de l'Odyssée, Poésie homérique, j'ai tâché de donner une édition critique et une traduction en français du XXe siècle de ce texte traditionnel, dont les trouvailles de manuscrits grecs en Égypte et de monuments pré-helléniques en Crète et en Grèce ont renouvelé la connaissance et doivent renouveler la compréhension. Les trois volumes de l'Introduction à l'Odyssée exposent et légitiment, une à une, les nouveautés, plus apparentes que réelles, qui pourraient surprendre le lecteur de mon édition et traduction : choix et orthographe des mots, suppressions et corrections de vers, répartition de la « Poésie » unitaire en drames séparés et en épisodes dialogués, etc. Dans les deux volumes des Phéniciens et l'Odyssée, j'ai voulu dresser le tableau complet des navigations au Levant, depuis les origines les plus lointaines jusqu'à l'apparition de ces premiers des Hellènes qui portaient le nom d'Achéens et qui devinrent les héros de l'épopée. Les Phéniciens tenaient le premier rôle en cette Méditerranée pré-hellénique : vassaux ou alliés, courtiers ou correspondants de l'Égypte et de la Chaldée, ces Sémites de Tyr, de Sidon et de Byblos avaient installé leurs comptoirs et leurs colonies sur tout le pourtour des îles et des terres égéennes. Leur influence remontait au IIIe, peut-être même au IVe millénaire avant J.-C. ; elle fut souveraine durant le second, de 1600 à 1200 environ. Il est impossible de rien comprendre aux habitudes, aux techniques et théories, à la vie, à la langue de la Grèce achéenne et même aux poèmes homériques, si l'on ne fait pas d'abord la part de ces éducateurs, de leurs enseignements en toutes matières et de leurs apports en toutes marchandises : les Phéniciens ont été pour la Grèce ce que les Grecs à leur tour ont été pour Rome, puis les Romains pour l'Occident et les Occidentaux enfin pour toute l'humanité. Les quatre volumes des Navigations d'Ulysse traitent de la géographie et de l'histoire des pays achéens, depuis l'apparition des héros dans les eaux levantines jusqu'à leur installation définitive dans leurs fiefs de Thessalie, du Péloponnèse et des Iles. Je me suis efforcé de reconstituer leur vie matérielle sur terre et sur mer, leurs voyages, croisières et aventures tant sur les côtes civilisées du Levant qu'en cette mer des merveilles et des monstres, qui s'enfonçait au couchant d'Ithaque et d'où le seul Ulysse était jamais revenu : étape par étape, j'ai suivi le fils de Laërte chez les Kikones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, Circé, les Sirènes, de Charybde en Skylla et chez Calypso : je l'ai ramené de Calypso à Nausicaa et de Nausicaa à Pénélope. On pourra trouver dans ces douze volumes la preuve détaillée, minutieuse, de chacune des assertions, que maîtres et élèves rencontreront en celui-ci : je crois avoir poussé jusqu'à l'extrême et même un peu au delà le souci de ne jamais produire mes conclusions sans l'exposé complet de mes considérants. Je répète qu'ici, je procéderai par affirmations. Sans même résumer toujours les calculs et démonstrations que j'ai accumulés dans ces douze volumes, sans faire un exposé théorique et complet de tout le problème odysséen, je tâcherai seulement de mettre en pleine lumière ma façon nouvelle de comprendre et de traduire les poèmes homériques : elle est conforme, je crois, au sentiment qui, peu à peu, s'établit dans le monde des homérisants. L'érudition germanique du XIXe siècle avait dépecé Homère, supprimé cet ancêtre de toute notre poésie. La science du XXe siècle est en train d'en rétablir la statue au seuil du temple commun des littératures occidentales. J'ai connu le temps où le dernier du ridicule, pour un homérisant, était de croire à l'existence d'un auteur dont on lisait les ouvrages. On est aujourd'hui le dernier des ignorants si l'on ose mettre en doute que l'Iliade et l'Odyssée, de leur premier vers au dernier, ont été rédigées par le Poète aveugle et par lui seul. Le ridicule et l'ignorance sont, assurément, de grands maux. Il en est de pires : « Ce qui distingue à jamais l'Hellène du Barbare, disait Hérodote, c'est qu'il fut toujours raisonnant et dégagé de crédulité sotte ». Les Barbares de l'Épire, — les prédécesseurs de nos Albanais, – prenaient le son de leurs marmites pour la voix de l'oracle : « À Dodone, des marmites en grand nombre sont rangées à côté l'une de l'autre : vient-on à toucher la première, toutes se mettent à résonner à la suite », έν Δοδώνη (c'est la seule citation grecque que je ferai en ce volume) πολλων παρ άλλήλων χεψένων λεξήτων, εϊ τις ενος αψετα, φασίν έχ διαδοχής πάντας ήχεϊν. Je suis allé jadis à Dodone. Mais voici quarante ans que j'en suis revenu. Janvier 1931.[1] --- [1] NOTE DE L'ÉDITEUR. – Victor Bérard avait achevé la rédaction de son livre et en avait corrigé les épreuves lorsqu'en pleine activité il fut enlevé par la maladie. Ce livre, nous le publions aujourd'hui, sans y avoir apporté aucune modification. --- LES « POÉSIES HOMÉRIQUES » ============================================================================ PREMIÈRE PARTIE   I. — LE « POÈTE » ET LES « POÉSIES ».  II. — « ÉPOS » ET ÉPOPÉE. III. — DICTION ÉPIQUE.  IV. — LE TEXTE HOMÉRIQUE.   V. — DEVANT LE PUBLIC.                       I. LE « POÈTE » ET LES « POÉSIES ».                        ---------------------------------------------------------------------------- Sous le nom de « Poésies homériques », les Hellènes de l'antiquité se transmettaient deux recueils de ces poèmes, qu'ils appelaient « épos » et dont l'auteur était, pour eux, le poète par excellence, le « Poète », tout court ; c'est ainsi qu'ils le désignaient dans leurs conversations quotidiennes, comme dans leurs livres savants : Strabon, qui fut l'Élisée Reclus du monde gréco-romain, invoque, à chaque page, l'autorité, l'omniscience, l'infaillible véracité du Poète, sans lui donner le plus souvent un autre nom. Épos signifie en grec « dire, parole, récit » : appliquée à la poésie « épique », c'est une appellation récente que l'antiquité classique opposa à mèlos, « chant », quand elle voulut distinguer, des nouvelles œuvres chantées par une ou plusieurs voix, les plus vieux ouvrages récités jadis par le seul aède (compositeur) ou le seul rhapsode (acteur), avec un simple accompagnement d'une lyre en sourdine. Les premiers Hellènes donnaient à ces poèmes le nom de kléos, analogue à celui de « geste » (hauts faits), dont notre Moyen Âge intitula ses « chansons » héroïques : l'épos célébrait les « gloires », kléa, des héros ou, comme disent certains titres des épisodes homériques, les « exploits », aristeia, d'Agamemnon, de Ménélas ou de Diomède. Ces « Hauts Faits des Hommes », Kléa Anàrôn, avaient pour pendants les « Hauts Faits des Dieux », dont quelques fragments nous sont parvenus dans la Théogonie d'Hésiode et dans les Hymnes, dits homériques. Les « Hauts Faits des Hommes » avaient donné naissance à de très nombreux poèmes, qu'au VIe siècle avant notre ère, semble-t-il, on recueillit et mit bout à bout dans une suite chronologiquement ordonnée, sous le nom de Cycle épique : il ne nous en est guère parvenu que les deux « Poésies » qui, depuis vingt-cinq siècles, portent les titres d'Iliade, « Geste d'Ilion », et d'Odyssée, « Geste d'Ulysse », Ilion et Odysseus étant les noms grecs de la ville et du héros, que les Latins nous ont appris à dénommer Troie et Ulysse. Chacune de ces deux Poésies, – l'Iliade en 15.693 vers et l'Odyssée en 12.110 vers, — se présente aujourd'hui comme un poème continu, unitaire, composé de XXIV livres ou chants. Telles sont la structure et la teneur, dans laquelle Rome et Byzance nous les ont transmises, la forme définitive sous laquelle l'Occident antique, puis l'Europe moderne et tout le monde blanc enfin ont, depuis vingt siècles, adopté et révéré le texte du Poète. Mais ce n'est pas la teneur et la structure originelles, que les âges antérieurs avaient connues : Rome avait reçu cet Homère, non pas des vrais et grands Hellènes d'Athènes, de Sparte, de Chios ou de Milet, mais de ces Graeculi, de ces « petits Grecs » de l'Asie Mineure et de l'Égypte, héritiers des conquêtes d'Alexandre et membres des communautés ou nations métisses, que nos érudits appellent « hellénistiques », par opposition aux vieilles cités et aux nobles peuples de l'histoire proprement « hellénique ». Nous avons aujourd'hui l'Homère que lisait et qu'imitait Virgile : ce n'est pas celui qu'ont connu, édité et admiré les Athéniens de Solon, les Doriens de Lycurgue, les Ioniens de Thalès et les Éoliens de Sapho. Notre épos en deux poèmes massifs et continus de XXIV « chants » ne date que des Grecs d'Alexandrie, du IIIe siècle avant notre ère. Mais l'épos existait avant eux et depuis cinq ou six cents ans pour le moins. Les générations antérieures en connaissaient le texte, les héros et l'auteur : il n'avait jamais fait doute pour un contemporain de Socrate que le Poète avait existé au IXe siècle avant notre ère, qu'il s'appelait Homère, qu'il était né sur les rivages de l'Asie Mineure, dans l'une des cités ioniennes, et, si nombre d'entre elles se disputaient son berceau, l'opinion commune était en faveur de Chios ou de Smyrne ; le fleuve voisin, Mélès, avait vu jouer le jeune Homère « Mélésigène ». Du IXe siècle avant notre ère au XIXe après, le nom et la personne d'Homère vécurent dans le souvenir et l'admiration des Anciens et des Modernes : dès l'antiquité, on n'était pas d'accord sur le nombre et la teneur des ouvrages que l'on devait lui attribuer ; mais jusque vers la fin de notre XVIIIe siècle, c'était un des grands personnages de l'histoire humaine et la plus glorieuse figure de l'histoire littéraire : Grecs et Latins, puis Italiens, Français et Anglais, quiconque savait lire et écrire et s'entendait au métier de la prose ou de la poésie ne pouvait imaginer que deux grands poèmes n'eussent pas été l'ouvrage d'un grand poète, sinon de deux. À la fin du XVIIIe siècle, l'érudition allemande, comme certain médecin de Molière, entreprit de « changer tout cela », à l'école de Frédéric-Auguste Wolf (1759-1824), le libérateur, le réformateur, l'Arminius, le Luther homériques, le prophète envoyé par le dieu des philologues pour détromper enfin l'univers. Homère, s'il avait jamais vécu, mourait en l'année de grâce 1795 ; au poteau des Prolegomena ad Homerum où Wolf l'avait attaché et scalpé : « Nous voilà donc enfin délivrés de Son nom », s'écriait tout joyeux, en son prologue d'Hermann et Dorothée [1], Goethe qui regretta presque aussitôt ce cri de Vandale. --- [1] « À la santé de l'homme (Fr.-Aug. Wolf), dont la hardiesse nous délivra enfin du nom d'Homère et nous ouvrit, à nous aussi, toute grande, la carrière ! Qui donc eût osé lutter avec les dieux, avec l'unique ! Mais être un Homéride, et fût-ce le dernier, peut encore être beau ! » --- Tout au long du XIXe siècle, la philologie à la mode germanique travailla pour enseigner aux nations que le travail d'un artiste n'avait rien fait ou presque rien dans les deux chefs-d'œuvre de l'art épique : c'était la poussée de la foule anonyme et la merveilleuse explosion de la « conscience nationale », du « génie populaire », qui avait dégagé, puis dégrossi et patiemment façonné, retouché et poli les matériaux de cette épopée grecque, comme de toutes les autres épopées primitives à travers le monde ; c'étaient d'anonymes arrangeurs qui avaient ensuite classé et retaillé ces matériaux, puis les avaient dressés suivant l'esthétique irrationnelle, mais instinctive et infaillible de l'« âge épique » ; enfin une sorte de contrôleur général des bâtiments homériques, anonyme lui aussi, — à moins qu'il ne se nommât Lycurgue, Solon ou Pisistrate, — était intervenu pour en raboter les joints et en unifier la façade. Fr.-Aug. Wolf ne faisait, en vérité, que traduire en son latin ce qu'avant lui, depuis un siècle et demi, avaient dit en leur français nos d'Aubignac, J.-J. Rousseau, Diderot et leurs disciples. C'est d'eux qu'il empruntait les deux arguments que ressassa la critique allemande au long du XIXe siècle : ignorance de la lecture et de l'écriture au temps d'Homère ; prééminence des humanités primitives, non seulement en vertu, mais aussi en génie poétique et, tout spécialement, en créations épiques. La prétendue découverte des œuvres d'Ossian et leur transcription par MacPherson, après un ou deux millénaires de transmission orale, avait donné le branle aux théories nouvelles. En janvier 1761, Diderot, par la plume de Suard, écrivait dans le Journal étranger, au sujet de la poésie ossianique : La grande poésie appartient plus aux peuples encore barbares qu'aux peuples instruits et civilisés. Des hommes sauvages, dont l'âme, toute au dehors, n'est ébranlée que par des objets physiques et dont l'imagination est toujours frappée des grands tableaux de la Nature ; des hommes, dont les passions ne sont tempérées ni par l'éducation, ni par les lois et doivent conserver toute leur impétuosité, toute leur énergie ; des hommes, dont l'esprit, n'ayant que peu d'idées abstraites et point de termes pour les rendre, est forcé de recourir aux images matérielles pour rendre leurs pensées : de tels hommes paraissent plus propres à parler le langage de l'imagination et des passions. Vers 1890, ces conceptions, germanisées par Herder et appliquées aux poèmes homériques par Fr.-Aug. Wolf et son école, régnaient sur l'Europe entière. Il était admis, sans plus de discussion, — c'était le dogme essentiel, — qu'à leur premier éveil vers la civilisation, toutes les humanités, encore jeunes et ardentes, avaient traversé un « âge épique », où les grands poètes n'étaient que « la voix de leur peuple » et où chaque peuple à l'unisson chantait ses héros, ses victoires et ses deuils, comme l'alouette chante le printemps et comme le cygne chante sa mort. Cette mystique s'est aujourd'hui dissipée devant les découvertes des historiens et des philologues. Les explosions soudaines et spontanées du « génie populaire » sont allées rejoindre le cor d'Hernani dans le musée des accessoires romantiques. Nous savons, nous voyons que, toujours et partout, les grands poèmes sont les produits et les témoins de civilisations déjà anciennes, raffinées, le terme de tâtonnements parfois millénaires et l'aboutissement d'une littérature artiste, consciente, qui, lentement, au cours de plusieurs siècles, a conquis l'usage de l'écriture, puis préparé la langue, la métrique, les thèmes et les conventions, avec lesquels un écrivain de génie, mais aussi de métier, vient enfin doter son peuple d'un chef-d'œuvre. * * * Deux sciences auxiliaires de l'histoire, – l'archéologie, par la découverte et l'étude des monuments, et la philologie, par l'étude minutieuse des manuscrits et des textes, – ont, depuis trente années, changé toutes les données de la « question homérique ». En aucun chapitre, je crois, des connaissances humaines, la science d'aujourd'hui ou, du moins, les conceptions et affirmations des savants ne sont plus contradictoires aux hypothèses, qui dominaient les esprits des trois ou quatre générations précédentes. Les archéologues ont ouvert devant nos yeux plusieurs dizaines de siècles antérieurs aux dates qui semblaient les plus fabuleuses de la tradition et ils ont renoué les relations intimes que les Anciens affirmaient avoir existé entre la Grèce des origines et la trimillénaire série des civilisations levantines : la première olympiade (776 av. J.-C.) et la fondation de Rome (753 av. J.-C.) semblaient naguère les plus fines pointes de l'aube européenne ; telle relique minoenne des musées crétois nous reporte aujourd'hui au XXXe siècle avant notre ère. Pendant que les archéologues fouillaient à Troie, à Mycènes et à Tirynthe les manoirs de Priam, d'Agamemnon et des « fils d'Achéens », pendant qu'ils retrouvaient à Cnossos, à Phaistos et Mallia la Crête de Minos et de Pasiphae, les décombres des vieux bourgs égyptiens rendaient à nos philologues les manuscrits en fibres végétales, les papyri, sur lesquels les sujets des Ptolémées, après la conquête et l'hellénisation de l'Égypte, puis les sujets égypto-grecs de Rome et de Byzance avaient lu les vers du Poète, durant les trente générations qui séparent Alexandre de Mahomet : jusqu'en 1860, nous n'avions comme manuscrits homériques que les parchemins de Byzance, dont le plus vieux ne remontait pas plus haut que le Xe siècle après J.-C., — donc au temps de nos premiers Capétiens ; — tels des papyri retrouvés remontent au troisième siècle avant notre ère et nous apportent un Homère antérieur de quelque douze ou treize cents ans à celui que Rome et Byzance nous avaient légué. Un grand demi-siècle après les premières découvertes de l'archéologie mycénienne et trente ans après la mise en valeur des papyri homériques, une publication ou traduction de l'Odyssée serait inutile et, dès son apparition, désuète, si elle ne procédait pas directement, ostensiblement, de ces documents nouveaux. Veut-on deux ou trois exemples fournis par l'archéologie ? Depuis la première apparition de l'Épopée homérique de W. Helbig (1884), les archéologues n'ont pas cessé de recourir aux lumières de l'épos pour éclairer leurs avancées sur les champs de fouilles et leurs interprétations de trouvailles. Réciproquement, l'archéologie nous permet, non seulement de comprendre pleinement et d'illustrer tous les mots du Poète, mais de restituer la teneur du texte primitif, sous les déformations qu'il a pu subir et sous les apports qu'il a incorporés. Le massacre des prétendants se passe à l'intérieur du mégaron, de la grand'salle d'Ulysse : les fouilles de Tirynthe et de Mycènes nous ont appris exactement ce qu'est un mégaron. C'est un hall rectangulaire de douze mètres sur dix, dont le centre est occupé par un large foyer circulaire et par quatre colonnes qui l'entourent. Entre le foyer et ses colonnes d'une part, et les murs de la salle, d'autre part, un quadruple couloir coudé n'a que trois mètres de large et n'offre de place que pour une rangée de tables et de fauteuils, — car chaque convive a sa table particulière et son noble fauteuil ; tous les fauteuils sont adossés, côte à côte, à la muraille, et il faut le passage des gens de service. L'un des murs, tout au moins, ou probablement deux sont percés de grandes portes; le mégaron d'Ulysse a sûrement deux portes sur ses petits côtés et ne présente de muraille continue que sur les deux côtés longs. Combien de tables et de fauteuils peut-on adosser à deux murailles, qui ont chacune douze mètres de long, et à deux autres murailles, qui ont chacune dix mètres, mais dont trois mètres au moins doivent rester libres pour l'usage des portes ? Le calcul est aisé, semble-t-il : 12+12+7+7=38 ; trente-huit mètres au plus s'offrent à l'alignement des fauteuils dont chacun a pour le moins 70 centimètres de large ; ajoutez les intervalles nécessaires entre les fauteuils et au bout des rangées : le mégaron ne pourra contenir qu'une quarantaine de prétendants attablés, une cinquantaine au plus. Le texte actuel (chant XVI, vers 246-255) en dénombre 108. Mais les Alexandrins lisaient des Odyssées où les convives, voués à la mort, étaient beaucoup moins nombreux : ces sept ou huit vers de notre Odyssée sont donc un ajouté de date récente. Les éditeurs du XIXe siècle ont pareillement discuté l'authenticité des Jardins d'Alkinoos, au chant VII, vers 110-130. Dans les petites villes fortes que nous fait voir l'archéologie mycénienne, en ces robustes, mais étroits anneaux de hautes murailles, il est impossible de trouver la place des quatre arpents, que réclame le texte actuel pour le verger, la vigne et le potager du petit roi de Phéacie : la description date des temps classiques où les Hellènes connurent les « paradis » des satrapes et du grand Roi... Le plan précis, complet, certain, que les fouilles ont permis de dresser du manoir de Tirynthe, pose en outre le problème le plus surprenant que l'on puisse rencontrer dans les vingt-sept mille vers homériques. La plupart des philologues considèrent que l'Iliade est d'un âge antérieur à l'Odyssée, et la plupart des critiques sont d'avis que, de toute l'Iliade, il n'est pas de morceau plus achevé, plus émouvant, plus parfait, — bref, de « meilleure époque », — que le Rachat du Cadavre d'Hector, la visite de Priam chez Achille, dans le chant XXIV d'aujourd'hui. Les mêmes critiques estiment que les meilleurs couplets de l'Odyssée ne se trouvent pas dans les quatre premiers chants où nous est raconté le Voyage de Télémaque à Pylos et à Sparte, chez le vieux Nestor et chez le bon crieur de Ménélas : les philologues donnent à ces quatre chants une date plus récente qu'aux Récits chez Alkinoos, qui leur font suite. Or l'arrivée et l'entrée de Télémaque chez Ménélas ressemblent du plus près à l'arrivée et à l'entrée de Priam chez Achille : ce ne sont pas seulement des similitudes de mots et de faits, que l'on peut signaler entre les deux textes ; ce sont des copies de vers entiers ou des amalgames d'hémistiches, d'expressions et de formules, qui ne permettent pas le doute ; l'une de ces arrivées a servi de modèle à l'autre, et certains homérisants ont traduit toute leur pensée en appelant « odysséen » ce dernier épisode de l'Iliade. À première lecture, surtout à première comparaison, même superficielle, la justesse de cette épithète apparaît entière. Mais l'archéologie intervient pour la rendre troublante. Le manoir de Ménélas à Sparte est pourvu de tous les éléments que l'on trouve sur le plan de Tirynthe : enceinte fortifiée, portail solide et de défense aisée, vaste cour entourée de dépendances, haut logis avec les trois pièces successives de l'entrée, de l'avant-pièce et du mégaron ; au total, demeure stable, vaste, luxueuse, magnifique, vraiment royale. La description odysséenne date assurément d'une époque où l'on avait encore soit la vision, soit le souvenir précis d'une résidence princière au temps des Achéens. Or, il se trouve, – étrange rencontre, – que, dans le dernier chant de l'Iliade, Achille sous les murs de Troie habite une pareille résidence : la baraque en bois, qu'il occupe auprès des autres baraques des Achéens en campagne, est un palais bâti sur le même plan !... Que dirions-nous de la date d'un poème où la tente de saint Louis, sous les murs de Tunis, serait une copie du vieux Louvre ? À reprendre alors et à comparer, vers par vers les deux épisodes, le doute devient impossible : le Rachat d'Hector est une copie récente du Voyage de Télémaque ; l'un des épisodes secondaires de la jeune Odyssée est antérieur à l'épisode principal de la vieille Iliade... En traduisant les aventures d'Ulysse et de Télémaque, il faut donc avoir toujours devant les yeux ou dans l'esprit les merveilles de l'art minoen et mycénien, les poignards, lions et monuments de Mycènes, les taureaux de Vaphio, les fresques, intailles et vaisselle de Cnossos, les plans et restaurations de Tirynthe, — tous les souvenirs et produits de cette civilisation féodale, luxueuse, dorée, que, durant le dernier demi-siècle, nous ont rendus les fouilles des Schliemann et des Evans et qui ressuscitent en Grèce, avant le « moyen âge » des Doriens, une plus vieille antiquité et une culture trimillénaire. Car il semble vraiment que Voltaire ait eu comme une divination le jour où, constatant dans l'histoire des Hellènes, entre l'époque d'Agamemnon et celle de Périclès, le même trou de clair-obscur, puis d'ombre et de barbarie que dans l'histoire des Occidentaux, entre l'époque de Trajan et celle de Louis IX, il employa le mot de « moyen âge grec », pour qualifier ces débuts de la Grèce classique. Entre les XVe et XIe siècles avant notre ère, en effet, deux invasions de Barbares, descendus de l'Europe continentale, semble-t-il, celle des Achéens d'abord et celle des Doriens ensuite, vinrent, à deux reprises, ébranler, puis expulser de l'Hellade européenne l'antique civilisation « mycénienne », qui, durant le second millénaire avant notre ère, avait été l'associée, l'élève, peut-être la sujette des riches et savantes civilisations du Levant et en était devenue l'émule. De ces deux invasions, il semble qu'au début du XVe siècle (?), la première ait été la moins violente, la moins nombreuse ou la moins barbare : ayant moins conquis et ruiné, que mis en servage et sujétion la population antérieure, les rois et seigneurs achéens et leur chevalerie furent rapidement conquis aux mœurs de leurs sujets. Par eux, la culture mycénienne subit du XVe au XIIe siècle une décadence, mais non pas une éclipse : les usages et les souvenirs en subsistent dans les poèmes homériques, qui sont la « geste » des héros achéens ; le roi des rois vivait à Mycènes; le manoir d'Ulysse était, de tous points, semblable au manoir de Tirynthe. Vaincus et dépouillés à leur tour par l'invasion des bandes doriennes, qui survint trois ou quatre cents ans plus tard, nombre de chefs achéens quittèrent le Péloponnèse et, prenant la tête de l'émigration ionienne (XIe siècle), emportèrent avec eux vers les îles et rivages de l'Asie Mineure cet héritage amoindri. De Chios à Milet, ils l'implantèrent en leurs cités nouvelles. Jusqu'aux guerres médiques du VIe siècle, l'Ionie devint le centre de l'art et de la pensée helléniques. Tandis que le « moyen âge » dorien (XIe-VIIe siècles) s'appesantissait sur la Grèce propre, les relations continuées ou reprises avec les civilisations du Levant donnaient son plein essor au génie ionien, dont l'auteur ou les auteurs de l'Iliade et de l'Odyssée restent pour nous les incarnations immortelles. Quand les premiers Achéens étaient descendus en Grèce, vers le XVe siècle avant notre ère, les Mycéniens et les Égéens, leurs prédécesseurs en ce pays, usaient déjà d'une écriture, qui n'était pas encore l'alphabet, mais dont les archéologues, dans leurs fouilles de Crète, des Iles, de Troie et du Péloponnèse, ont retrouvé des documents antérieurs au second millénaire avant J.-C. Faute de pouvoir les déchiffrer, il nous est encore impossible de voir à quels usages étendus ou restreints cette antique écriture avait été adaptée. Les rois et seigneurs de l'Archipel en usaient, semble-t-il, pour le classement de leurs provisions et richesses, pour l'inventaire de leurs magasins et trésors : l'avaient-ils déjà pliée à la chronique de leurs règne et vie, à la notation de leurs exploits et aventures, de leurs traditions civiles et religieuses, de leurs connaissances historiques et scientifiques, et à la composition littéraire ? Avaient-ils déjà une prose et une poésie, apparentées, comme les autres ouvrages de leurs arts et de leurs industries, aux œuvres littéraires que nous ont laissées l'Asie et l'Égypte ? Il faut, pour répondre, attendre l'heureux hasard d'un déchiffrement, dont la plupart de nos érudits n'escomptent plus guère la date prochaine, ni même la chance. Les Achéens des générations suivantes réclamèrent pour la dernière et la plus glorieuse de leurs dynasties, pour leurs Atrides, petits-fils de Pélops, une parenté avec les dynastes de l'Asie Mineure, que dominait alors l'empire militaire des Hittites : le déchiffrement des documents hittites laisse entrevoir les relations que les « fils d'Achéens », sur les deux rivages de l'Archipel, purent entretenir avec ce puissant empire. La poésie achéenne fut-elle de même souche étrangère que la race de Pélops et d'Atrée ? Plus proches voisins, plus intimes alliés ou ennemis des civilisations levantines, vassaux et agresseurs, tour à tour, des empires assyrien, chaldéen et pharaonique, envahisseurs et exploitants des terres syriennes, ces Hittites de race indo-européenne étaient mieux placés que leurs cousins d'Europe pour être les premiers disciples et imitateurs des littératures du Levant : nous savons qu'ils avaient transcrit dans leur langue les épopées de la Chaldée. L'Achaïe des Atrides, aux XIIIe et XIIe siècles avant notre ère, avait-elle déjà son épos ? et les petits-neveux des héros en emportèrent-ils outre-mer les modes et les thèmes quand, au milieu du xi e siècle, l'invasion du soudard dorien chassa du Péloponnèse les chefs de leur société aristocratique et les obligea d'aller chercher une patrie nouvelle dans les îles et sur les rivages de l'Ionie ?... Ne fut-ce au contraire qu'en ces cités ioniennes que l'on entendit les balbutiements, puis les premières tirades, enfin les grandes scènes et pièces de l'épos ? Si l'on en croit les poèmes homériques, les rois et chefs achéens, bien avant l'émigration vers l'Asie, avaient des aèdes dans leurs manoirs d'Europe. Mais on peut affirmer que l'épos ne conquit sa forme définitive et ses chefs-d'œuvre que dans les cités asiatiques et que, soit en Europe, soit en Asie, l'influence levantine en aida les progrès, en fournit même de notables éléments. L'Égypte avait des récits d'explorations et d'aventures maritimes, la Chaldée avait des voyages et des « gestes » de héros et de dieux, mille et deux mille ans avant le règne d'Agamemnon : l'auteur du Voyage odysséen de Télémaque apprit à connaître les magies de Protée l'Égyptien soit dans l'original, soit dans une imitation phénicienne ou grecque de ces contes pharaoniques où l'Égypte du XIIIe siècle avant notre ère célébrait les aventures et les malheurs de Prouti le magicien et, si le roi d'Ithaque a connu de terribles angoisses « dans sa recherche des passes de la mer » occidentale (chant XII, vers 259), c'est peut-être, que, depuis un ou deux millénaires, la Chaldée, en ses « gestes » divines, racontait les malheurs de la déesse et du héros cheminant à travers les dangers et les portes de l'Occident. Les vaisseaux et l'écriture des Phéniciens ont servi d'intermédiaires entre la Grèce mycénienne puis achéenne, et les civilisations et littératures de l'antique Levant. Les fouilles de Byblos qui viennent de nous rendre un texte alphabétique du XIIIe siècle avant J.-C., ont achevé de démontrer l'intimité des relations millénaires, que les textes hiéroglyphiques nous faisaient apercevoir entre Byblos et l'Égypte. Les archives diplomatiques des Pharaons du XIIIe siècle, découvertes à Tell-el-Amarna, nous ont fait, d'autre part, connaître les relations aussi étroites qui unissaient les gens de la côte syrienne aux civilisations et écritures de la Chaldée. J'admettrais volontiers que les premiers essais de l'épos ont pu ne pas comporter l'écriture : l'aède, dans l'histoire traditionnelle, est un aveugle auquel « la Muse, en lui donnant le chant, a ôté la vue », — par suite la lecture et l'écriture ; Homère lui-même devint dans la légende le vieillard aveugle, et la transmission d'interminables cantilènes par la seule mémoire a été trop scientifiquement constatée chez tels peuples récents de la famille slave pour qu'on puisse en nier la possibilité lors des premières inventions épiques de la Grèce. Mais de quand datent ces premières inventions ? durant combien de siècles, combien de générations, tout au moins, avant celui que nous appelons Homère, les ancêtres des Hellènes ont-ils chanté leurs héros ? l'Iliade et l'Odyssée sont-elles venues au début ou à l'apogée de cette période épique ? ont-elles le ton et le caractère d'un langage parlé ou d'une littérature écrite ? La fixité de leur langue et la régularité de leur mètre semblent écarter les premières de ces hypothèses. Dès le XIIIe siècle avant notre ère, la Méditerranée, — après les vingt siècles peut-être d'écriture idéographique, — connaissait la révélation intellectuelle de l'alphabet ; même si nous acceptons l'opinion d'Hérodote et si nous plaçons l'auteur ou les auteurs de l'Odyssée dès le milieu du IXe siècle, il y avait quatre siècles pour le moins qu'avant lui ou avant eux, la clientèle de Tyr et de Sidon devait user de l'écriture alphabétique. Entre l'invention de l'alphabet et l'Odyssée, il s'écoula deux fois plus de temps qu'entre l'invention de l'imprimerie et le Cid ou Andromaque : demander si Homère connut l'écriture, c'est demander, je crois, si Corneille et Racine ont connu la presse. En tête de la littérature alphabétique des Grecs, l'épos, toutes différences gardées, semble avoir été ce que fut la tragédie en tête de notre poésie imprimée, — un produit du génie national et le fruit lentement mûri de longs efforts indigènes, à coup sûr, mais aussi le brusque résultat d'influences et de modes exotiques : en tous pays et toute littérature, — en tout art même, — les grands noms, Dante, Ronsard, Shakespeare, Molière, Voltaire, Chateaubriand, Lamartine, Hugo, etc., apparaissent au carrefour d'une tradition nationale et d'une intervention étrangère. J'admettrais donc, presque aussi volontiers que les Achéens, même avant leur descente en Grèce, avaient déjà les rudiments de leur épos ; mais je crois qu'ils les développèrent et perfectionnèrent grandement dans leurs manoirs de Thessalie et du Péloponnèse, au contact des civilisations indigènes et étrangères, et que l'épos ne conquit sa forme définitive et ses chefs-d'œuvre que dans les cours royales des cités d'Ionie. Mais l'histoire grecque, restaurée par nos érudits, garde encore un trou noir entre la Grèce mycénienne et la Grèce classique : les cinq ou six siècles qui séparent la Mycènes des Atrides et l'Athènes de Pisistrate (1200-600 avant J.-C.) nous sont à peu près inconnus ; de l'Ionie surtout, nous ne savons rien ; le Poète et les Sept Sages ne nous apparaissent que dans une brume de légende ; aucune fouille patiente et libre ne nous a renseignés encore sur la vie, les ouvrages, les parlers et l'écriture de cette Hellade un peu exotique. Combien d'années faudra-t-il avant que, librement explorée, elle nous rende en quantité suffisante les documents certains ? quand donc Smyrne, Éphèse et Milet nous ouvriront-elles, comme Cnossos, Mycènes et Tirynthe, toutes les archives de leur sol ? quand la terre d'Homère sera-t-elle rendue au monde civilisé ? * * * Les découvertes des archéologues n'ont pu fournir encore aucune certitude sur l'existence d'Homère, aucune précision sur le pays et l'époque où il vécut, — disent les uns, — où il ne fut créé, — disent les autres, — que par la légende populaire ou par le calcul et la vanité de ses soi-disant disciples et descendants, les aèdes « homérides ». Mais les patientes études des philologues nous permettent, au bout d'un siècle, de reconstituer les différents âges homériques, si l'on peut dire, l'histoire des « Poésies » à travers les trente derniers siècles, et la suite des variations par où le Poète et son œuvre ont passé dans l'intelligence et l'estime de quelque cent générations. _XVIe-XIe siècles (1600-1000) avant J.-C._ — Période achéenne. La chronologie officielle d'Athènes, telle que nous la fait connaître le Marbre de Paros, grave vers 265 avant notre ère, comptait six siècles environ entre les débuts de la civilisation proprement hellénique et l'apparition des Poésies. L'histoire commençait pour les Athéniens avec Kékrops, aux alentours de 1600 avant notre ère. La civilisation complète était implantée un siècle plus tard, entre 1520 et 1500, par le phénicien Cadmos et l'égyptien Danaos, importateurs de l'écriture, des céréales, du vaisseau de mer et du char de guerre. Le siège de Troie prenait place vers 1200. L'invasion dorienne, un siècle plus tard, chassait du Péloponnèse, les « fils d'Achéens » qui s'en allaient vers 1080-1050 fonder sur la côte d'Asie Mineure les villes royales d'Ionie. _Xe-IXe siècles (1000-800) avant J.-C._ — Période homérique. Hérodote (II 53) qui écrivait vers l'an 450 avant notre ère, nous dit : « Homère n'a vécu que quatre siècles avant moi ». _VIIIe-VIe sièles (800-550) avant J.-C._ — Période ionienne. D'Arktinos de Milet, qui vivait vers 744, à Eugammon de Cyrène, qui vivait vers 560, les chanteurs (aèdes), « disciples d'Homère », qui vivaient dans les îles et sur les côtes de l'Asie Mineure, composent les six poèmes, Kypria, Æthiopis, Petite Iliade, Sac d'Ilion, Retours et Télégonie, qui, avec l'Iliade et l'Odyssée, racontent toute la geste de Troie, depuis ses origines les plus lointaines jusqu'à la mort d'Ulysse. Soudés aux deux « Poésies homériques » que l'on y intercale, ces six poèmes forment la chaîne continue du Cycle épique. Les Homérides de Chios, descendants ou héritiers du Poète conservent, développent, embellissent et, sans doute, rajeunissent les Poésies et en fournissent au monde grec le texte et les récitants (rhapsodes). _VIe-IVe siècles (550-300) avant J.-C._ — Période athénienne. Le Gouvernement, les lettrés et les éditeurs d'Athènes, depuis Solon et Pisistrate jusqu'à Aristote, publient leurs textes homériques, qui s'installent au premier rang dans l'estime des Hellènes. Les livres d'Athènes se vendent dans toute la Méditerranée. Au concours des Panathénées, les rhapsodes doivent réciter les deux Poésies, d'un bout à l'autre, en suivant le texte et l'ordre établis dans l'exemplaire officiel de la Ville. Eschyle et les Tragiques, Aristophane et les Comiques ne sont pleinement accessibles qu'aux lecteurs de l'épos et même aux jeunes Athéniens qui, dès leur enfance, ont appris par cœur tous les vers du Poète : c'est le maître souverain de l'éducation athénienne en son école unique. Après les Sages d'Ionie et de la Grande Grèce, les Sophistes venus de Sicile, et les Philosophes, accourus autour de Socrate et de ses disciples, tout le public, maîtres d'école, poètes, orateurs, hommes et femmes, posent, discutent et résolvent les « questions », « problèmes », « énigmes » et « difficultés » homériques : c'est le fond des conversations athéniennes après boire. Les deux Poésies deviennent le manuel scolaire d'Athènes, puis de l'Hellade, l'encyclopédie de toute science et de toute sagesse, — la Bible des Grecs. _IIIe-IIe siècles (300-150) avant J.-C._ — Période alexandrine. Les trois grands « Juges » littéraires (c'est le sens du mot grec Critiques) d'Alexandrie, Zénodote (mort vers 260), Aristophane de Byzance (vivant vers 250) et Aristarque (né vers 215), publient, à un demi-siècle de distance environ les uns des autres, leurs trois éditions scientifiques d'Homère. Les Bibliothèques royales d'Alexandrie leur fournissent tous les moyens de comparaison entre les textes qui circulent dans le monde hellénique, manuscrits des particuliers, éditions des homérisants antérieurs, copies ou originaux des exemplaires officiels que les villes et peuples grecs ont fait établir pour l'usage de leurs écoles ou de leurs concours, Chypriote, Argolique, Crétoise, Marseillaise (car Marseille, à l'exemple d'Athènes, a son Homère officiel, dont les commentateurs anciens nous signalent quelques particularités); les Ptolémées ont collectionné tous ces textes d'Homère, qui différent grandement les uns des autres, non seulement pour la correction, mais aussi par le contenu, surtout par le nombre des vers que les uns attribuent généreusement au Poète et que les autres lui refusent. Les Critiques alexandrins découvrent chacune des deux Poésies en XXIV tranches qu'ils appellent lettres, parce que ce découpage n'est pour eux qu'un groupement en tomes, numérotés suivant les XXIV lettres de leur alphabet : on sait que, d'alpha à oméga, les lettres servaient de chiffres aux Hellènes. Mais si l'alphabet grec, à partir du IVe siècle avant notre ère, comprend 24 lettres, les Anciens se souvenaient que leur « vieille écriture » n'en comportait que 20, puis 22, et que l'adoption de la « nouvelle orthographe » dans les textes officiels d'Athènes ne datait que de l'archontat d'Euclide (403 avant notre ère), quatre ou cinq siècles après l'apparition de l'Iliade et de l'Odyssée, un siècle et demi avant les éditions alexandrines. Jusqu'à nous, les éditeurs et traducteurs d'Homère ont conservé ce découpage artificiel qui n'a pour lui (nous le verrons) aucune raison tirée du texte et qui ne répondait qu'à des utilités pratiques : les Critiques avaient, en vérité, tranché vingt-quatre tomes ou volumes dans chaque Poésie, parce que cette répartition des vers entre plusieurs rouleaux facilitait la fabrication par le copiste, la vente par le libraire et, surtout, les renvois par les éditeurs aux Mémoires et aux Commentaires, dont ils accompagnaient leurs éditions scientifiques : aujourd'hui encore, la notation B 293, par exemple, permet un renvoi clair et court au vers 293 de la seconde « lettre » de l'Iliade. Quand, au lieu de « lettre », les Latins ont dit « livre », surtout, quand les Modernes ont dit « chant », ces mots impropres ont beaucoup contribué à répandre dans tout l'Occident l'idée la plus fausse sur la composition première des Poésies homériques et sur la nature même de l'épos : il en sortit l'« épopée », telle que nous l'entendons depuis quatre siècles bientôt ; l'épos était composé de « pièces » séparées et d'« épisodes » indépendants, que l'on doit s'efforcer aujourd'hui de rétablir ; l'épopée fut un défilé, un chapelet de « chants » à la queue leu leu. On ne saurait trop dire et redire que les contemporains de Socrate et de Platon n'ont jamais connu une Iliade et une Odyssée en XXIV « lettres ». C'est à l'école des Alexandrins que nous avons appris cette façon de lire Homère, comme nous lirions la suite des vers de Corneille ou de Racine si, éditées bout à bout, leurs œuvres complètes étaient séparées, non plus en pièces, actes et scènes, mais en pages et tomes, pour former deux séries de XXIV volumes. Les Alexandrins, d'autre part, s'efforcèrent de « redresser », — de diorthoser, — le texte homérique, pour le remettre, disaient-ils, en son état primitif.  Les éditions de toute qualité, mais surtout les copies « vulgaires », avaient été envahies (la comparaison des divers manuscrits en faisait foi devant le tribunal de ces « Juges ») par des vers inutilement répétés, « superflus », et par des vers faussement attribués au Poète, « bâtards ». Les Alexandrins n'expulsaient de leur texte homérique que ceux des « bâtards » et des « superflus » dont la sottise ou la contradiction avec le contexte faisait trop gros scandale ou dont l'intrusion était cent fois démontrée par des irrégularités grammaticales, métriques, et autres. Ils conservaient la plupart des autres intrus, même ceux qu'ils jugeaient des plus douteux, des plus indésirables : ils se contentaient de les noter en marge d'un « signe critique », marque d'infamie. Il a été longtemps de mode chez les Anciens et les Modernes de regretter et de blâmer la rigoureuse sévérité des « Juges » Alexandrins : le nom d'Aristarque est devenu synonyme, ou presque, de grand Inquisiteur. À mesure que nous apprenons à mieux les connaître, nous appréciions, au contraire, leur prudente modération et la timidité de certains de leurs arrêts : Zénodote était parfois un peu fantaisiste et dur ; Aristophane avait ses heures aussi de rudesse et, semble-t-il, de caprice ; mais Aristarque fut plein de mansuétude pour nombre d'inculpés que ses prédécesseurs avaient condamnés et qu'il absolvait ; il semble n'avoir jamais décidé que sur pièces. _IIe siècle avant-Ier siècle après J.-C._ — Période pergaméenne. Rivaux des Ptolémées, les Attales fondent la bibliothèque de Pergame et l'université, qui fournit bientôt de grammairiens et de rhéteurs l'Asie Mineure, Rome et tout l'Occident. Les Homérisants de Pergame, dont Cratès est le coryphée (il vint à Rome en 156), se réclament de la tradition vraiment hellénique, disent-ils, contre les Hellénisés d'Égypte et du Levant : disciples et continuateurs des Sophistes et Philosophes d'Athènes, des Pythagoriciens de Grande Grèce et des Sages d'Ionie, ils prennent le contrepied des trois Critiques alexandrins et conservent ou rétablissent dans leur Homère la plupart des vers intrus qu'il a plu aux générations d'y ajouter. Ils sont avant tout « grammairiens », aux deux sens strict et large du mot grec, gramma = lettre. Ils se chargent d'enseigner aux enfants les lettres, caractères d'écriture, et les belles-lettres, œuvres des écrivains, dont ils épluchent les lettres, les mots, les phrases, pour y redresser ce qui ne concorde pas avec leur admiration, leur propre langage, leurs connaissances scientifiques ou leur philosophie. Car ils reprennent et exagèrent les affirmations athéniennes touchant la science et la sagesse du Poète : Homère est, à les entendre, le professeur non seulement de gay sçavoir, mais de tout savoir, le guide infaillible pour tout homme raisonnable. Le texte traditionnel, — les philologues ont pris l'habitude de dire la « Vulgate », — que les Romains reçoivent de Pergame, est donc encombré d'une foule de vers bâtards ou superflus qui figurent encore dans nos éditions scolaires et savantes, que nos professeurs de lycées et d'Universités expliquent et font parfois admirer à leurs élèves et étudiants, alors que les Alexandrins signalaient le « bavardage », la « sottise », l'« absurdité » même de certains. Nos rhéteurs et grammairiens répètent encore les raisonnements esthétiques, par lesquels les disciples de Pergame, — ceux que Strabon et les auteurs plus récents appellent les « Jeunes », — s'efforçaient de légitimer tous les vers et tous les épisodes que les critiques d'Alexandrie, — les « Vieux », — avaient mis en suspicion : telle traduction française de l'Iliade, parue avant-hier, en sort tout droit. Les Mémoires et Commentaires d'Alexandrie et de Pergame ont passé dans les manuscrits gréco-romains sous forme de notes qui encombraient les marges, les hauts, les bas, parfois même les interlignes du texte et qui, de plus en plus comprimées, résumées, mutilées, ont abouti aux scholies de nos manuscrits byzantins. _IIe-Ve siècles après J.-C._ — Période gréco-romaine. Il semble que, de Plutarque en Athénée, en Porphyre, en G. Choiroboscos et en ses scholiastes, une décadence continue abaisse et réduit presque à néant les études homériques : cette décadence nous apparaîtrait peut-être moins profonde, si nous avions conservé les manuels et les éditions dont usaient alors les universités d'Athènes et d'Antioche. Mais dans tout l'Occident, l'exemple et la gloire de Virgile amènent une complète incompréhension d'Homère : on se figure les deux auteurs et les deux ouvrages comme des sortes de frères aîné et cadet ; les XII livres de l'épopée latine font croire à l'antiquité et à l'authenticité globale des XXIV chants de l'épos grec ; la comparaison esthétique des deux poètes semble accaparer d'abord l'attention des gens d'école ; puis, adoptée par le christianisme, l'épopée de Virgile devient le « livre » païen, en face des « livres » chrétiens, Bible et Évangile. _VIe-XIVe siècles après J.-C._ — Période byzantine. Quelques auteurs et quelques ouvrages, — Photius et sa Bibliothèque, Suidas et son Lexique aux IXe et Xe siècles ; surtout J. Tzetzès en son Exégèse et l'évêque de Salonique, Eustathe, en ses Commentaires, au XIIe, — attestent la renaissance des études homériques à Constantinople : le Poète reprend sa place souveraine dans l'éducation de la jeunesse. Les Poésies redeviennent dans les écoles impériales, non seulement le manuel de style et de beau langage, le modèle des poètes, des orateurs et des écrivains, mais le code de recettes mondaines, où le candidat aux charges de la hiérarchie laïque et religieuse peut apprendre le ton et les règles du savoir-vivre, les citations utiles à servir en toutes circonstances de la vie publique et privée, ainsi que les moyens de parvenir aux plus hautes dignités : les Commentaires de l'évêque Eustathe sont un livre de « direction homérique » où les consciences chrétiennes n'ont peu de chose à glaner. Mais, commentateurs sans critique, sans grande science, et sans aucune originalité, les Byzantins ne font que recopier ou résumer les théories et les notes des éditeurs antiques, surtout des Pergaméens, dont ils sont les adeptes aveugles. Cette renaissance byzantine, lointaine, à demi païenne, fut-elle sans effets immédiats sur la chrétienté d'Occident ? les écoles d'Irlande et de Grande-Bretagne furent-elles les seules à prolonger jusqu'au VIIIe siècle le souvenir et la lecture du texte homérique ?... La renaissance carolingienne n'a-t-elle pas affecté ce domaine aussi de l'antiquité ?... Et que se passa-t-il durant de longs siècles, dans la nouvelle Rome des Empereurs nationis germanicae ?... Une princesse byzantine épouse un empereur de Germanie ; elle et sa suite, sont-elles venues sans leurs Homères ? Le frère d'Otton Ier (962-973), Brun de Cologne, apprend le grec. Otton III, fils de la grecque Théophanie, parle grec en son enfance. Les moines de Cluny, qui servent de négociateurs entre les deux empires et vivent durant de longs mois à Constantinople, doivent pareillement savoir le grec. Quand de Cluny ou de ses succursales, sortent, avec le pèlerinage de Compostelle, les récits et peut-être les auteurs de nos chansons de geste, l'influence homérique est-elle à l'origine de cette création ?... Et quand les premiers Croisés passent par Constantinople, quand ensuite les Français deviennent maîtres des principales provinces et villes de l'Empire d'Orient et de sa capitale; est-il vraisemblable que personne de leur entourage n'ait eu la connaissance directe de ces Poésies, que tout enfant destiné aux honneurs ou à la bureaucratie de Byzance étudiait et apprenait par cœur ? Les princes français d'Achaïe, au XIIIe siècle, eurent leurs chansons de geste, leur « Conquête de la Morée » en vers grecs et en langage mélangé de « romaïque » et de bourguignon : est-il improbable qu'auprès de leurs jongleurs populaires, aient subsisté dans leur clergé séculier ou régulier quelques lecteurs de l'épos, quelques imitateurs ou continuateurs d'Homère peut-être ? _XVe et XVIe siècles après J. -C._ — Période italienne. Dès le milieu du XIVe siècle, les relations religieuses de Byzance avec la papauté d'Avignon rétablissent les échanges fréquents et directs de correspondances, d'idées et de livres entre les deux christianismes d'Orient et d'Occident... Puis les relations commerciales des républiques italiennes avec Constantinople amènent en Italie nombre de professeurs grecs, qui ne viennent pas sans leurs manuscrits. De Pétrarque (1360) à Poggio, le goût et la mode des études homériques se répandent : Florence en devient le centre; le premier Homère imprimé y paraît en 1488, aux frais de B. et N. Nerili et de J. Acciajuoli, par les soins de Chalcocondyle. Venise donne ensuite les trois éditions Aldines (1504-1524), que suivent les éditions de Strasbourg, de Bâle, de Rome et des Estienne (1525-1566). La question homérique est posée, mais sur le point seulement de savoir lequel des deux poèmes, Homère ou Virgile, est supérieur à l'autre. C'est à peine si Scaliger et l'école française commencent d'entrevoir le problème des origines et de la composition des Poésies. _XVIIe et XVIIIe siècles après J.-C._ — Période anglo-française. Dans le domaine homérique, comme dans la plupart des autres, les deux méthodes cartésienne et baconienne ouvrent l'ère de la science moderne. Dès 1670, en ses Conjectures Académiques ou Dissertation sur l'Iliade, qui ne seront publiées qu'en 1715, mais qui seront connues et invoquées durant la grande querelle des Anciens et des Modernes (de 1680 à 1700), Fr. Hédelin, abbé d'Aubignac, — « le fondateur de la haute critique homérique », disent aujourd'hui les philologues de langue allemande, — émet l'idée que l'Iliade et l'Odyssée sont, non pas des épopées unitaires et continues à la façon de l'Énéide, mais des recueils de « cantiques » destinés, chacun, à une récitation particulière. En 1713, en ses Remarks on the Discourse of Free-Thinking, R. Bentley fonde la critique littérale, en rétablissant dans le texte homérique la vieille lettre digamma que les Grecs classiques avaient oubliée, mais que leurs premiers alphabets possédaient à la même place où l'alphabet latin a le F et avec la même forme et la même valeur environ. Il faudra deux siècles pour faire admettre la géniale découverte de R. Bentley ; encore, la moitié de nos homérisants ne l'acceptent-ils que mitigée. Nombre de vers homériques, pourtant, sont faux dans le texte actuel, par l'absence de cette consonne : au début d'un mot, elle évitait l'élision d'une voyelle finale au mot précédent ou amenait l'allongement de cette voyelle suivie d'une autre consonne : sa chute a fait des spondées qui ne sont plus qu'un trochée ou un iambe. Le rétablissement du digamma est même indispensable pour la compréhension du texte : en nombre de vers, les scribes récents, qui n'avaient jamais connu cette lettre, ont introduit des corrections ou des lectures barbares, pour remédier, pensaient-ils, à ces défauts de versification qu'ils constataient et déploraient. Telles de ces corrections ou lectures, que nous conservons dans le texte, le rendent intraduisible. Au long du XVIIIe siècle, les théories françaises et les éditions anglaises se répandent en Europe : Vico (1725-1744) adopte les premières et commence d'en tirer quelques doutes sur l'origine et l'auteur véritable des deux Poésies ; parmi les secondes, celle de Clarke (1729-1740) est recopiée et améliorée à Leipzig par Ernesti (1759-1764), et G. Heyne se propose de la refondre, quand tout Homère est remis en question par la découverte du Français G. d'Ansse de Villoison. Au cours de l'année 1778-1779, Villoison retrouve dans la bibliothèque de Venise un manuscrit de l'Iliade, — le fameux Venetus A, — qui porte dans ses marges les « signes critiques » des Alexandrins et les scholies qui les expliquent : « Cet Homère, écrit-il aussitôt (avril 1779), est proprement l'Homerus variorum de toute l'antiquité ». Il en conclut, — et, durant tout le XIXe siècle, cette fausse conclusion prévaudra, — que notre texte de la Vulgate est une sorte de terrain alluvial ou sédimentaire, dans lequel ne se sont empilés, accumulés, et mêlés que des apports hétérogènes, de toutes dates et de toutes provenances. La trouvaille de Villoison arrive juste au moment où la découverte de Tahiti et la publication d'Ossian (1760-1770) viennent de faire entrer dans l'étude des littératures les idées de Jean-Jacques Rousseau touchant la prééminence des humanités primitives, « naturelles », sur les civilisations corruptrices. J'ai dit quelle avait été l'influence sur Herder et Wolf des idées de Rousseau et de Diderot touchant l'« âge poétique » de l'humanité. Mais le bonheur des Tahitiens et leurs artistiques créations au théâtre et en musique n'ont pas moins agi sur Wolf, qui connut les voyages et les œuvres de Bougainville et de Cook, par deux sujets hanovriens du roi d'Angleterre, les Forster, père et fils, que Cook avait emmenés comme naturalistes et dessinateurs et qui rentrèrent ensuite à Gœttingue. _XIXe siècle après J.-C._ — Période allemande. Les Prolegomena ad Homerum de Fr.-Aug. Wolf (1795) vulgarisent en Allemagne ces idées françaises, que les romantiques adoptent en littérature : l'école « historique » ou « critique » leur soumet l'homérologie et les défend contre les négations de l'école « esthétique », qui, restée fidèle à la tradition gréco-romaine, continue de saluer en Homère le prince des poètes, le seul créateur des deux Poésies. De 1795 à 1890, les «critiques» semblent l'emporter sur les « esthètes ». De 1890 à 1900, au contraire, une réaction est suscitée par les découvertes « mycéniennes » et « égéennes » des H. Schliemann et des A.J. Evans et par la découverte en plus grand nombre des papyri homériques et leur utilisation plus érudite. _XXe siècle._ — Période anglo-saxonne. La résurrection d'Homère se produit après le long calvaire wolfien. Les Anglais et les Américains surtout deviennent les champions de la théorie « néo-unitaire », qui veut rendre aux deux Poésies leur unité et au Poète tous ses droits. L'Allemagne, à son habitude, adopte et exagère la mode nouvelle. Les Français ne se mettent au goût du jour qu'avec leur prudence et leurs réserves accoutumées. En 1890, l'Homère de J. Van Leeuwen et B. Mendes da Costa passait pour le catéchisme dernier de l'orthodoxie wolfienne : l'infaillible église des critiques demandait alors au catéchumène de renoncer à Homère, à son existence, à son œuvre, à la fraternité des deux Poésies et à l'unité de chacune... En 1920, l'Homère du même J. Van Leeuwen est le code de l'esthétique nouvelle : Homère a existé ; il a écrit ; il a composé l'Iliade et l'Odyssée suivant des règles d'art que l'on peut retrouver, avec des recettes qu'il faut admirer dans la composition et dans le style ; tout n'est pas de Lui dans l'invention ; mais, sans Lui, rien ne serait dans la rédaction présente. Le doute et même l'athéisme homérique étaient en 1890 les premiers devoirs de l'homérisant : la foi et l'amour sont en 1920 les seuls chemins, paraît-il, qui puissent nous ramener jusqu'au Poète. Il est, je crois, une route bien plus sûre, qui conduit à des résultats plus certains, si l'on se met à l'école des archéologues récents et des philologues antiques. II. « ÉPOS » ET ÉPOPÉE. ------------------------------------------------------------------------------ Fréd.-Aug. Wolf pensait au début du xixe siècle que le Venetus A de Villoison permettait de reconstituer l'Homère de Longin (IIIe siècle après J.-C.). C'est l'Homère des Alexandrins (IIe et IIIe siècles av. J.-C.), c'est même l'Homère des Athéniens (IVe et Ve siècles av. J.-C.) et peut-être l'Homère antérieur à Pisistrate (550-520 avant J.-C.), qu'en ce début du XXe siècle, les papyri nous font connaître, ou, du moins entrevoir: il nous apparaît comme très différent du Poète que nous avions l'habitude d'admirer. Nous savions, mais nous voyons mieux aujourd'hui qu'avant d'être un auteur de classe et un livre de lecture que se transmirent les soixante générations de l'humanité romaine, byzantine et moderne (150 avant-1930 après J.-C.); avant d'être un manuel de science et d'éducation, qui durant dix ou douze générations, forma la jeunesse hellénique (550-1500 avant J.-C.), Homère fut, pour les dix ou douze générations ioniennes et éoliennes (850-550 avant J.-C.), un auteur de scène, un homme de théâtre, dont les pièces étaient récitées ou jouées par les aèdes d'abord, par les rhapsodes ensuite. Poème représenté ; Poème édité ; Poème transmis : les papyri nous fournissent les indications les plus précieuses sur chacune de ces trois époques de l'histoire homérique. Il faut les étudier, toutes trois, mais en considérant surtout la première en date, le Poème représenté. C'est vers ce vieux modèle ionien que doivent tendre nos recherches et éditions d'aujourd'hui. C'est ce premier Homère de Chios, de Samos et de Milet qu'après deux millénaires d'oubli, nous devons essayer de remettre en lumière et, si possible, en scène : l'Iliade et l'Odyssée doivent reprendre leur place en tête de cette littérature parlée, récitée, chantée, mimée, que furent en somme toutes les œuvres des vrais Hellènes, depuis les origines achéennes jusqu'à l'assoupissement alexandrin, en passant par l'épos des Ioniens, la lyrique des Éoliens et des Doriens, le drame tragique ou comique des Athéniens et les logoi ou dialogoi de leurs historiens et de leurs philosophes. « En bref, on peut dire que poèmes d'Homère ne sont rien autre chose que drames », dit le Pseudo-Plutarque en sa Vie d'Homère. Ni les premiers Hellènes, ni même les contemporains des guerres médiques n'ont connu l'épopée telle qu'à l'exemple des Romains et des Alexandrins, les Modernes se la figurent. Une illusion domine, depuis vingt siècles bientôt, non seulement l'homérologie, mais encore toutes les littératures modernes, après avoir dominé les conceptions de Byzance, de Rome et même d'Alexandrie. Car les élèves et imitateurs de l'Hellade à travers les âges, ceux du Levant hellénisé, comme ceux de l'Europe païenne et chrétienne, tous se sont figuré que la Grèce antique avait cultivé trois genres de poésie, foncièrement différents, l'épique, le lyrique, le dramatique, dont chacun avait son caractère propre, ses habitudes spéciales, ses règles, son statut personnel. Or, depuis un siècle, les archéologues et les historiens de l'art ont appris à nos sculpteurs et à nos architectes qu'il ne fallait en rien confondre l'art grec et l'industrie romaine, les modèles de la Grèce et les copies de Rome. L'épopée de Virgile est à l'épos d'Homère ce qu'est un temple du Forum au Parthénon de Phidias. Au temps de Chateaubriand, ce Parthénon méconnu avait pour rivale triomphante dans l'estime des connaisseurs la grossière Tour gréco-romaine des Vents. Personne aujourd'hui ne risquerait de mettre en parallèle, ni surtout en parenté, le Colisée géant de Rome et le théâtre athénien de Dionysos. Mais c'est encore par le Colisée de l'Énéide, par cette énorme « fabrique » romaine, que, trop souvent, l'on nous apprend à juger de l'Iliade et de l'Odyssée. L'épos homérique, que nous présentent les plus vieux papyri, est une suite théâtrale de dialogues, de monologues et de récitatifs, comportant les mêmes répartitions et alternances de rôles que les drames des Anciens, tragédie, comédie ou drame satyrique. Certains papyri nous ont conservé les marques de ces alternances : interlocutions, disent les paléographes. L'un d'eux, le papyrus Bankes, aurait dû, dès 1860, donner l'éveil à nos éditeurs d'Homère. Dès 1892, surtout, les avertissements d'un philologue suisse, Jules Nicole, dans son Introduction aux Scolies genevoises, auraient dû réformer la manière dont nous présentons les deux Poésies aux générations nouvelles. Jules Nicole écrivait en 1892 : Les « interlocutions » des Anciens, — signes mis à la marge pour distribuer le texte d'un dialogue entre les différents personnages, — avaient leur place la plus naturelle dans les manuscrits des poètes dramatiques, où on les trouve en effet, tantôt donnant les noms des personnages, tantôt marquant d'une simple barre les changements de rôle. Le texte d'Homère a été assimilé par les éditeurs de l'antiquité à celui des poètes dramatiques : l'assimilation était d'autant plus inévitable que Platon et Aristote voyaient dans Homère le plus ancien des poètes dramatiques et que ceux-ci, d'ailleurs, n'avaient pas attendu les philosophes pour se réclamer de lui. Les noms des dieux et des héros indiquèrent donc régulièrement leurs tours de parole dans les manuscrits antiques d'Homère ; on marquait aussi le tour du Poète à chaque reprise du récit : dans le papyrus Bankes, les « interlocutions » donnent au complet les noms des personnages ; quant au nom du Poète, il est figuré par les trois lettres poi (abréviation du mot grec poiétès). Le nombre des papyri à « interlocutions » écarte l'hypothèse que nous avons là des manuscrits spéciaux, copiés en forme de « rôles », pour la seule clientèle des gens de métier et pour la seule récitation théâtrale. Quelques manuscrits byzantins nous donnent, eux aussi, les preuves directes et indirectes que les copies helléniques, qui furent leurs sources lointaines, portaient les mêmes « interlocutions » : tantôt, — preuve directe, — ces manuscrits récents ont en marge, de-ci de-là, un nom de personnage ; tantôt, — preuves indirectes, — ils commettent ou font commettre à nos éditeurs d'aujourd'hui de fâcheuses erreurs par une méprise de leurs signes marginaux. Les « interlocutions » étaient parfois de simples barres, comme les tirets que nous mettons devant les paroles des divers personnages dans les dialogues de nos romans. Mais, parmi les « signes critiques », dont les éditeurs alexandrins peuplaient les marges de leurs Homères, l'obel était la marque d'infamie par excellence, qui stigmatisait les vers « bâtards »: l'obel était la « broche », dirigée contre la tête de ces intrus et menaçant de les transpercer. Or, il est arrivé assez souvent que copistes byzantins ou éditeurs modernes ont confondu la barre d'« interlocution » et la « broche » d'infamie, lesquelles, de même forme, étaient seulement de longueur différente. Nos éditeurs les plus scientifiques d'aujourd'hui croient donc suivre les conseils des Alexandrins en proclamant la bâtardise de tels et tels vers de nos Poésies, dont la disparition rendrait inintelligible un épisode tout entier. Une édition et une traduction d'Homère, conformes aux dernières découvertes de la science philologique, doivent se présenter aux yeux comme un livret dramatique, avec les noms des personnages indiquant en marge les alternances du dialogue. On ne saurait objecter que pareille disposition du texte n'est pas conforme aux intentions du premier auteur et qu'elle ne fut imaginée qu'ensuite, soit par les éditeurs et libraires, soit par les récitants de métier et pour la commodité de leur métier. Une simple comparaison entre l'Énéide et les Poésies homériques ferait tomber aussitôt l'objection. Dans l'Énéide, composée pour être lue et non pour être représentée, le dialogue s'annonce de diverses façons. C'est, quelquefois, par un vers entier: Ad quem tum Juno supplex his vocibus usa est... Le plus souvent, ce n'est que par une moitié ou un fragment de vers: Æolus hœc contra: « Tuus, o regina, quid optes... Ces formules d'annonce sont d'ordinaire séparées du discours ; mais elles peuvent y être mélées : Constitit et lacrimans : « Quis jam locus, inquit... Il arrive même que la formule d'annonce soit, non pas mise en tête du discours, mais rejetée à la fin : « O fortunati quorum jam mœnia surgunt ! » Æneas ait et fastigia suspicit urbis... Les discours de l'Énéide commencent et se terminent souvent avec le vers. Mais, aussi souvent, ils empiètent sur le début du vers qui précède ou qui suit : Quove tenetis iter ? » Quærenti talibus ille... Ici encore, Virgile est un fidèle disciple, un imitateur trop docile, non pas d'Homère, mais des poètes et éditeurs alexandrins : il n'a fait que suivre les exemples d'Apollonios de Rhodes en ses Argonautiques. Jamais dans les Poésies homériques, un discours ne commence et ne finit autrement qu'avec le vers : tout discours est toujours nettement séparé, en tête, de son annonce et, en queue, de la reprise du récit ; il ne se mêle jamais ni à l'une ni à l'autre, même quand il n'est composé que de deux vers, même quand il tient en un seul. Les formules un peu monotones d'annonce, de conclusion et de reprise se retrouvent, en des vers pareillement disposés, même quand l'un des personnages homériques rapporte le dialogue qu'il eut en telle ou telle rencontre, — tel, le récit que Ménélas fait à Télémaque de ses conversations avec Protée et Idothée : Le robuste Protée, un des Vieux de la Mer, a pour fille Idothée dont je touchai le cœur. Elle vint m'aborder, un jour que j'errais seul... — Debout à mes côtés, elle prend la parole : « C'en est trop, étranger ! n'es-tu donc qu'un enfant ou qu'un faible d'esprit ?... ou t'abandonnes-tu toi-même et trouves-tu plaisir à tes souffrances ?... — À ces mots de la Nymphe, aussitôt je réponds : « Je ne sais pas ton nom, déesse ; mais écoute... — Je dis. Elle reprend, cette toute divine : « Oui, je veux, étranger, te répondre sans feinte... — À ces mots de la Nymphe, aussitôt je réponds : « Alors conseille-moi !... quelle embûche dresser à ce vieillard divin ?... — Je dis. Elle reprend, cette toute divine : « Quand le soleil, tournant là-haut, touche au zénith... Comparez le récit qu'Énée fait à Didon : on louera sans doute le soin avec lequel Virgile a voulu éviter la monotonie de ces formules homériques : grand gain littéraire à coup sûr ; mais essayez seulement de faire réciter l'un et l'autre passage : quel avantage reprend tout aussitôt le texte du Poète ! Le récitant homérique avait ses changements de voix et de ton indiqués d'avance par le texte même : ils étaient, en quelque façon, visibles à ses yeux, à son esprit, à sa mémoire ; de même que le Poète encadre ses discours de deux vers formulaires, le récitant pouvait, — c'est assurément ce qui se passait dans la récitation antique, — les annoncer et les conclure, les encadrer par un changement de ton, un abaissement, un ralentissement ou une accélération de la voix, les mettre ainsi en relief, en mieux marquer le mouvement et le caractère. Nous avons peut-être un souvenir et comme un témoin de cette récitation antique dans la liturgie chrétienne et la lecture à haute voix de certains dialogues des Évangiles, où le prêtre indique par les inflexions et la hauteur de la voix les changements d'interlocuteurs. L'Église hérita peut-être, à travers les grammairiens gréco-romains, de cette « lecture scénique », qu'ils enseignaient à leurs élèves, en même temps que la « lecture prosodique » et la « lecture ponctuée ». Ils en avaient emprunté les règles et recettes à Denys le Thrace, disciple des Alexandrins, qui, sans doute, les avaient empruntées aux éducateurs d'Athènes, lesquels pouvaient les avoir héritées directement des rhapsodes et, indirectement, des aèdes. On imagine sans peine comment l'auditoire, de son côté, regagnait en clarté et en sécurité ce qu'il perdait en variété de métrique et de vocabulaire : certains rappels étaient là pour l'empêcher de s'égarer ou pour le remettre en bonne voie, s'il avait eu un moment de distraction ou d'incompréhension. La monotonie même de certaines formules l'avertissait fermement, sans que jamais son oreille pût s'y tromper. Le Poète, en effet, donne à chaque personnage comme un leitmotiv d'entrée, où les noms, qualités et origine sont énumérés et parfois répétés : Le vieux maître des chars Nestor, prit la parole... Eurymaque, un des fils de Polybe, intervint... Antinoos, un fils d'Eupithès, s'écria... Jamais un auditoire même lointain, même houleux, même distrait, ne pouvait prendre pour un discours de Mentor ou de Laërte les paroles d'Ulysse ou de Télémaque. Posément Télémaque le regarda et dit... est la formule habituelle : le fils d'Ulysse doit apparaître, dans sa conduite et dans son langage, comme un jeune homme mûri avant l'âge, réfléchi, posé, héritier de la prudence, sinon de toute l'ingéniosité paternelle. Comment confondre entre elles les « annonces » de Ménélas, d'Ulysse et d'Eumée ? En réponse, le blond Ménélas répliqua... Ulysse l'avisé lui fit cette réponse... Mais toi, porcher Eumée, tu lui dis en réponse... ou les annonces de Pénélope, d'Euryclée, d'Athéna et de Nausicaa ? La plus sage des femmes, Pénelope, reprit... Athéna, la déesse aux yeux pers, répliqua... Nausicaa disait à ses filles bouclées... La nourrice Euryclée lui fit cette réponse... Que l'on compare tels dialogues de l'Énéide où, non pas même l'auditeur, mais le lecteur le plus attentif a grand'peine à discerner les noms et qualités des divers personnages. Par vingt exemples, on montrerait cette différence essentielle entre l'Énéide, « page d'écriture », s'adressant à l'esprit et aux yeux d'un lecteur, et les Poésies homériques, « œuvre de scène », s'adressant aux oreilles d'un auditoire. Ces formules d'annonce et de conclusion semblent remonter à une tradition préhomérique et très lointaine : elles sont chargées de noms propres, de noms communs et d'épithètes, dont l'exacte signification échappait déjà aux lettrés de l'antiquité classique et peut-être même aux auditeurs des plus vieux aèdes : ces mots semblent n'être pas tous d'origine et de langue helléniques (que signifie le nom même d'Odusseus, dont les Occidentaux, à l'exemple de Rome, ont fait Ulysse ?) ; ils sont l'héritage d'un long passé, le souvenir d'un âge où le sens et la forme de ces vocables, étrangers peut-être, correspondaient exactement au parler de l'auditoire. On peut douter qu'au temps du Poète, on employât encore dans le parler quotidien telles de ces formules héritées des plus vieux drames épiques ou que même on les comprît mieux que nous : « Des poètes qui ont écrit avant Homère, — disait Aristote, — il ne nous reste rien ; mais on ne peut pas douter qu'il y en eût, et en nombre ». La place de ces archaïsmes dans les formules d'annonce en explique la survivance en nos Poésies : ceux-là même qui semblent grecs, mais d'un autre dialecte et d'une autre époque que la langue homérique, témoignent d'une usure qui implique une très longue vie littéraire. En veut-on un exemple ? On traduit, d'ordinaire, la formule d'annonce de Nestor par : « Nestor, le cavalier de Gérène, leur dit »... C'est ainsi que les Anciens déjà rendaient l'épithète gérènios, accolée au nom du roi de Pylos, et ils plaçaient l'éducation de Nestor dans une ville de Gérène, qui n'avait jamais appartenu à son royaume. Il semble qu'en vérité nous ayons là un doublet archaïque de l'autre épithète géron, « le vieillard », qui, souvent, remplace gérènios auprès du nom de Nestor. Les doublets de cette sorte sont d'un usage fréquent dans les annonces homériques ; ils offraient d'utiles facilités à la versification. Le même Nestor est tantôt le « cavalier », hippota, et tantôt le « pousseur de chevaux », hippèlata, suivant que le Poète avait besoin d'un seul pied ou d'un pied et demi pour bâtir son hexamètre. Poseidon, est, pour une raison analogue, tantôt « l'ébranleur de la terre », ennosigaios, tantôt « l'ébranleur du sol », enosichthón... On méconnaît donc et la vraie nature et la longue histoire du texte homérique si, dans une traduction, on néglige ou l'on transforme ces formules du dialogue. Il faut les rendre fidèlement tant aux yeux qu'à l'esprit du lecteur et leur garder la même place indépendante entre les couplets du récit ou des discours. Mme Dacier croyait faire œuvre pie en rompant un peu, par des rejets ou des oublis, la monotonie de cette disposition : — Je vous dirai la vérité telle que je la sais, répondit le prudent Télémaque ; ma mère assure... — Non, reprit Minerve, les dieux ne veulent pas... — Généreux étranger, répondit Télémaque, puisque... — À cette proposition, Eumée entra dans une véritable colère : « Eh ! mon hôte ! dit-il... J'ai tenu, dans ma traduction, à rendre toujours le vers formulaire du grec par une formule française de même longueur et de même ton, et tous les mots du grec par des équivalents français, sans craindre de faire saillir parfois les intentions du Poète. J'avoue ne pas m'être toujours astreint à traduire de même façon les mêmes mots, lorsque je les rencontrais en des annonces de personnages différents. Je n'ai vu aucun mal à rendre le même verbe grec tantôt par Eurymaque, un des fils de Polybe, intervint... et tantôt par Le fils de Phronios, Noémon répartit... répliqua... Ces trois mots français m'ont paru également propres à traduire le seul et même mot dont use le Poète. Les mots, en effet, importent beaucoup moins que l'allure générale et la longueur de la formule : dans les plus vieilles éditions homériques, dont les Anciens aient eu connaissance, comme dans les manuscrits que nous a légués l'antiquité plus récente, telles de ces formules d'annonce étaient déjà sujettes à des variantes de mots, qui n'en modifiaient pas le sens général et qui en respectaient pleinement le rôle, le rythme et la longueur, — trois éléments essentiels qu'à mon tour, j'ai tenu à toujours respecter. * * * Au total, il faut abandonner l'idée que, depuis plus de vingt siècles, toutes les littératures de l'Occident se sont faites du poème homérique et de l'épos grec, en général. Les Athéniens de Périclès écoutaient et éditaient l'Iliade et l'Odyssée comme des « poèmes dramatiques », comme des pièces de théâtre ou de récitation, et non pas comme l'une de ces interminables histoires en vers qu'imaginèrent et voulurent imiter les auteurs d'Argonautiques, d'Énéide, de Divine Comédie, de Jérusalem délivrée, de Franciade, de Paradis perdu et de Henriade. L'épos fut le drame, par excellence, de cette première Achaïe guerrière et aristocratique, — on peut dire : féodale, — comme la tragédie et la comédie devinrent les drames, par excellence, de la démocratie athénienne. Entre ces diverses époques et formes du théâtre antique, la lyrique des Doriens et des Éoliens fut comme une musique d'entr'acte qui, peu à peu, s'incorpora dans l'épos pour donner enfin la tragédie, avec ses alternances d'épisodes parlés ou dialogués et d'intermèdes musicaux. Il nous faut assurément lutter en nous-mêmes contre tous les enseignements et tous les préjugés de notre éducation littéraire, si nous voulons rétablir devant nos yeux cette évolution du drame grec. Mais on n'en peut avoir qu'une idée fausse, si l'on ne conçoit pas clairement que, de l'épos homérique à la tragédie athénienne, il y eut continuité de développement et identité de nature : l'épos est une suite théâtrale de dialogues, de monologues et de récitatifs, comportant les mêmes répartitions et alternances de rôles que la tragédie, la comédie ou le drame satyrique ; l'épos est un drame en vers de « six pieds doubles », — hexamètres, disaient les Anciens ; nous disons : vers de douze pieds, — que débitait un seul récitant ; la tragédie est un drame en vers mélangés, qui, à l'origine, n'avait, lui aussi, qu'un seul acteur et qu'Eschyle pourvut d'un second, puis d'un troisième récitant et qui finit par avoir, avec Sophocle et Euripide, autant d'acteurs que de personnages. Ces différences extérieures ou foncières n'empêchent pas qu'épos et tragédie soient semblables par les nécessités qui, en tous temps et en tous pays, s'imposent à une œuvre représentée devant un auditoire humain et qui se traduisent par des usages, puis des conventions et des règles. Aristote et les rhéteurs anciens avaient raison de signaler à leurs élèves cette étroite parenté entre l'épos et la tragédie : Homère était, à les entendre, le prédécesseur et le maître des Eschyle, des Sophocle et des Euripide. Non seulement la tragédie a emprunté les thèmes et sujets de l'épos ; mais tous ses personnages en sont venus, y compris le chœur ; déjà le Poète exprime par la bouche d'un anonyme le sentiment de l'assistance. Pour fournir à son cher Ulysse l'occasion et le moyen de tuer les prétendants, Athéna inspire à Pénélope l'idée d'instituer entre eux le concours de l'arc. PÉNÉLOPE. — Écoutez, prétendants ! voici pour vous l'épreuve ! oui ! voici le grand arc de mon divin Ulysse : s'il est ici quelqu'un dont les mains, sans effort, puissent tendre la corde et, dans les douze haches, envoyer une flèche, c'est lui que je suivrai, quittant cette maison, ce toit de ma jeunesse, si beau, si bien fourni ! que je crois ne jamais oublier, même en songe ! Elle dit et donna l'ordre au divin porcher d'offrir aux prétendants l'arc et les fers polis. Eumée, pleurant, s'en vint les prendre et les offrir. Dans son coin, le bouvier pleurait aussi en revoyant l'arme du maître. Alors Antinoos les tança et leur dit : ANTINOOS. — Ah ! couple de malheur ! pourquoi verser des larmes et troubler en son sein le cœur de cette femme ?... Vous savez les tourments où la plonge déjà la perte de l'époux !... Si vous voulez rester à table, taisez-vous ! si vous voulez pleurer, sortez ! mais posez l'arc ! laissez aux prétendants cette lutte anodine : car cet arc bien poli, je ne crois pas qu'on puisse aisément le bander ! je ne vois pas qu'Ulysse ait un rival ici. parmi tous ces convives. Les prétendants font l'essai, les uns après les autres, en commençant par le moins important pour finir par les deux chefs, Eurymaque et Antinoos. Les premiers échouent. L'arc passe aux mains d'Eurymaque qui échoue à son tour : EURYMAQUE. — Que je souffre, ah ! misère !... Ce n'est pas tant l'hymen qui cause mes regrets ! Je sais, en mon dépit, bien d'autres Achéennes, soit en cette cité d'Ithaque entre deux mers, soit dans les autres villes... Mais voir notre vigueur dépassée de si loin par le divin Ulysse !... et que pas un de nous n'ait pu tendre son arc !... quelle honte pour nous jusque dans l'avenir ! Antinoos, le fils d'Eupithès, répliqua : ANTINOOS. — Non ! il n'en sera rien, Eurymaque ! oublies-tu quelle fête, aujourd'hui, célèbre notre peuple ? et tu sais de quel dieu !... Comment tirer de l'arc aujourd'hui, jour sacré d'Apollon ? rien à faire !... Mais pour demain, donnez au maître-chevrier l'ordre de nous fournir la fleur de ses troupeaux : en l'honneur d'Apollon, du glorieux archer, nous brûlerons les cuisses et reprendrons l'essai pour finir le concours. Ulysse, que Télémaque et Eumée ont déjà reconnu sous ses habits de vieux mendiant, demande à essayer, dit-il, « la vigueur de ses mains, voir s'il lui reste encore un peu de cette force, qui jadis se trouvait en ses membres alertes ». Les jeunes prétendants s'irritent d'une telle audace. Mais Pénélope et Télémaque insistent pour que la demande du vieux soit agréée ; sur leur ordre, Eumée porte l'arc à son maître : Or le divin porcher, ayant pris l'arc courbé, le portait vers Ulysse. Mais tous les prétendants le huaient dans la salle. Un de ces jeunes fats s'en allait, répétant : LE CHŒUR. — Misérable porcher, à qui donc t'en vas-tu porter cet arc courbé ?... Attends un peu, vieux fou ! auprès de tes pourceaux, abandonné de tous, les chiens coureurs que tu nourris te mangeront, si jamais Apollon et le reste des dieux daignent nous écouter ! Il disait. Le porcher remit l'arc en sa place. Mais Télémaque alors lui cria des menaces : TÉLÉMAQUE. — Vieux frère, avance donc ! va lui porter cet arc !... Il t'en cuirait bientôt d'écouter tous ces gens ! Je vais te reconduire aux champs, à coups de pierres, car je suis ton cadet, mais non pas le moins fort... Le porcher reprend l'arc et s'en va le remettre aux mains d'Ulysse. Ulysse tenait l'arc, le tournait, retournait, tâtant de-ci de-là et craignant que les vers n'eussent rongé la corne, en l'absence du maître, et l'un des prétendants disait à son voisin : LE CHŒUR. — Voilà un connaisseur qui sait jouer de l'arc !... pour sûr, il a chez lui de pareils instruments ou songe à s'en faire un !... Voyez comme ce gueux le tourne et le retourne en ses mains misérables ! Mais un autre de ces jeunes fats s'écria : LE CHŒUR. — Pour son plus grand profit, qu'il réussisse en tout, comme il va réussir à nous bander cet arc !... Eschyle n'était que trop modeste dans le propos, que les Anciens nous rapportent de lui; mais il n'avait pas tort de dire « qu'il vivait des miettes tombées de la table homérique ». Pourtant, si nous comparons à l'épos la tragédie athénienne et notre tragédie française, peut-être n'est-il pas difficile de reconnaître que, des deux celle-ci est encore la plus voisine du drame épique. La tragédie athénienne fut autant influencée par la lyrique des Éoliens et des Doriens que par l'épos des Ioniens : la musique y tenait autant de place que le drame ; elle le débordait souvent ou même l'écrasait. La cithare en sourdine accompagnait jadis la voix de l'aède épique ; il peut sembler parfois que dialogues et récitatifs tragiques ne soient que l'encadrement ou l'accompagnement des chœurs et de leur triomphante musique vocale et instrumentale. Et la tragédie athénienne, ayant encore hérité des danses dionysiaques, devint au total une sorte d'opéra, que nous ferions jouer sur l'une de nos « scènes lyriques », plutôt qu'en notre Théâtre des Français. Il est, au contraire, des scènes de Racine et des épisodes d'Homère, dont la ressemblance éclate à première lecture : on peut se demander si, dans sa captivité d'Uzès, Racine, traduisant ou annotant et commentant l'Odyssée, n'en tira pas, sinon la conception, du moins le ton et l'allure de sa tragédie ; son Andromaque et son Iphigénie, traduites en achéen-ionien, auraient fait recettes pleines devant les auditoires des cités homériques. Dans la Préface de son Iphigénie, Racine n'a pas manqué de rappeler tout ce qu'il croyait devoir au Poète, aussi bien qu'à Euripide, celui des Tragiques athéniens qu'il admirait entre tous : « J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles ». Et dans tous les siècles, il est des nécessités de ton, de langage, de structure et de distribution qui s'imposent à tous les ouvrages dramatiques et que devaient déjà satisfaire le texte homérique et les drames odysséens. * * * S'il est un autre élément indispensable de la déclamation scénique, c'est assurément le geste, accompagnement et complément de la parole. Or, tout au long des poèmes homériques, il est des mots, des tirades entières, qui n'ont jamais pu être prononcés par l'auteur ou par ses interprètes, sans le commentaire de la main, des yeux et du visage. L'Iliade et l'Odyssée nous fournissent, chacune, un exemple probant : c'est dans l'Iliade, la scène entre Hélène et Priam sur les Portes Scées et, dans l'Odyssée la scène entre Athéna et Ulysse devant la rade d'Ithaque : — Ma fille, viens ici t'asseoir auprès de moi, dit Priam à Hélène : dis-moi quel est le nom de ce guerrier géant... et Priam doit montrer du doigt, dans les rangs achéens, un guerrier qui domine la foule. — Celui-là, dit Hélène, celui-là, c'est l'Atride, le grand Agamemnon. — Et voyons ! celui-ci, ma fille, quel est-il ? — C'est le fils de Laërte, celui-là ! c'est Ulysse. Et le dialogue se poursuit avec cette alternance des gestes de Priam et des gestes d'Hélène. Au chant XIII de l'Odyssée, vers 344-351, Ulysse, débarqué par les Phéaciens, s'éveille devant la rade d'Ithaque. Il ne peut pas reconnaître la terre des aïeux ; Athéna l'a drapé d'une épaisse nuée, car elle veut se donner le plaisir de l'informer elle-même et de lui ouvrir les yeux : — Je m'en vais te montrer le sol de ton Ithaque : tu me croiras peut-être ! La rade de Phorkys, le Vieillard de la mer, la voici, et voici l'olivier qui s'éploie à l'entrée de la rade. Voici l'antre voûté, voici la grande salle, où tu vins tant de fois offrir la rituelle hécatombe aux Naïades, et voici, revêtu de ses le bois, Nérite. Ces deux passages sont les plus caractéristiques peut-être. Mais il est impossible de traduire un chant homérique, sans rencontrer des locutions qui obligent au geste. Calypso vient annoncer à Ulysse qu'elle consent enfin à son départ : il va construire un radeau et se mettre en mer. Ulysse défiant ne veut pas croire à ces belles promesses. Calypso lui réplique : — Ce que j'ai dans l'esprit, ce que je te conseille, c'est tout ce que, pour moi, je pourrais désirer en si grave besoin ; mon esprit, tu le sais, n'est pas de perfidie ; ce n'est pas dans mon sein qu'habite un cœur de fer ; le mien n'est que pitié. Ces paroles sont un reproche indirect à l'amant oublieux, dont le cœur insensible et l'esprit tortueux restent impitoyables à celle qui lui fut si accueillante et bonne. Deux gestes traduiraient plus clairement cette allusion : Calypso se frappe deux fois la poitrine en disant pour moi..., dans mon sein. Faute de ces gestes, le passage a été mal compris par tels de nos meilleurs homérisants. Quelques vers plus loin, Calypso reprend la parole : — Fils de Laërte, écoute, où rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses ! c'est donc vrai qu'au logis, au pays de tes pères, tu penses à présent t'en aller, tout de suite ? (Ulysse fait un signe d'assentiment)... Alors, adieu... quand même! Entre les trois parties de ce dernier vers, il faut suppléer deux réponses muettes d'Ulysse qui, par un geste de la tête ou de la main, confirme son irrévocable décision. C'est faute d'avoir noté ce geste que tel philologue allemand déclarait apocryphes les quatre vers qui suivent dans le texte traditionnel et authentique. Au chant I, vers 150-159, Athéna, sous les traits de Mentès, entretient Télémaque ; le repas est fini ; l'aède a préludé : Comme, après un prélude, l'aède, débutant, chantait à belle voix, Télémaque, pour n'être entendu d'aucun autre, pencha le front et dit à la Vierge aux yeux pers : « Mon cher hôte, m'en voudras-tu de te parler ? Regarde-moi ces gens ! ils n'ont qu'un seul souci : la cithare et le chant ». Le passage, pour être pleinement compris à première audition, comporte deux gestes : Télémaque montre d'un côté cette bande de prétendants et, de l'autre, l'aède qui fait cette musique. Faute de revoir ce geste, certains éditeurs antiques changeaient le début du vers 159. Il est de même au chant II un vers (191) que la plupart des Anciens et des Modernes proposent de supprimer, tant la banalité, l'inutilité ou l'obscurité leur en paraît grande. Nous sommes dans l'assemblée d'Ithaque. Le vieil augure Halithersès a pris la parole en faveur de Télémaque. Eurymaque, un des prétendants, lui répond : — Tu nous parles d'Ulysse ! Il est mort, loin d'ici ! et que n'as-tu sombré en cette compagnie ! Tu te tairais enfin, l'interprète des dieux ! tu n'exciterais plus Télémaque en sa rage ! Va voir à la maison, s'il t'a fait son cadeau ! Mais, moi, je te préviens et tu verras la chose : si ta vieille sagesse, ta docte fausseté, détournant le jeune homme, le rendent intraitable, c'est à lui tout d'abord qu'il en cuira le plus ! pense-t-il réussir jamais grâce à ceux-ci ? Ce pluriel est-il masculin et désigne-t-il des êtres présents à l'assemblée d'Ithaque ? Il faudrait traduire alors « Pense-t-il réussir jamais grâce à ces gens ? » ou bien : « Pense-t-il réussir jamais avec ces gens ? » Dans le premier cas, Eurymaque, — dit-on, — désignerait les partisans de Télémaque groupés autour d'Halithersès et, dans le second cas, le groupe adverse, la foule des prétendants qu'Halithersès lui-même avait désignés, quand il disait : — Gens d'Ithaque ! écoutez, j'ai deux mots à vous dire. Mais c'est aux prétendants surtout que je m'adresse : sur eux, je vois venir la houle du désastre. Ce n'est plus pour longtemps, sachez-le bien, qu'Ulysse est séparé des siens : il est déjà tout près, plantant à cette bande et le meurtre et la mort. Mais dans ce discours d'Halithersès, le démonstratif ne saurait être ambigu : il est annoncé et préparé par les « prétendants » du vers antérieur. Dans le discours d'Eurymaque, au contraire, rien ne nous renvoie à ces prétendants, — et rien non plus à un groupe des partisans de Télémaque, dont Eurymaque lui-même ignore la présence : Mentor ne viendra qu'ensuite défendre le fils d'Ulysse. Aussi les meilleurs de nos traducteurs d'Homère voient-ils plus volontiers dans le mot ceux-ci un neutre pluriel : « à cause de ces choses », — quelles choses ?... Il suffit d'un geste pour rendre à ce vers 191 une clarté et une vigueur tout homériques. Au début de son discours, Halithersès avait parlé des prétendants qu'il désignait, dans la suite, par le mot ceux-ci, etc. Eurymaque parle d'autres personnages qui viennent prendre en cette assemblée d'Ithaque le rôle prépondérant, deux aigles envoyés par Zeus : Télémaque parlait. Deux aigles, qu'envoyait le Zeus à la grand'voix, arrivaient en plongeant du haut de la montagne. D'abord, au fil du vent, ils allaient devant eux, et volant côte à côte, planaient à grandes ailes. Mais bientôt, dominant les cris de l'agora, ils tournèrent sur place, à coups d'aile pressés, et leurs regards, pointés sur les têtes de tous, semblaient darder la mort ; puis, se griffant la face et le col de leurs serres, ils filèrent à droite, au-dessus des maisons et de la ville haute. Halithersès expliquait ce présage comme une menace contre les prétendants. Aussi, quand Eurymaque lui répond, ses premiers mots sont contre le vieil augure et contre les oiseaux : Des oiseaux ?... que de vols sous les feux du soleil !... sont-ce tous des présages ?... Si ta vieille sagesse, ta docte fausseté, excitent le jeune homme et le font intraitable, c'est à lui tout d'abord qu'il en cuira le plus ! il peut, pour réussir, compter sur ces oiseaux ! Et, du geste, Eurymaque montre ironiquement ces aigles qui disparaissent à l'horizon. Telle est l'interprétation que rend nécessaire la comparaison avec deux autres passages de la même Odyssee. Au chant XV, vers 174, « celui-ci », — sans substantif, — désigne l'aigle d'un présage que les dieux viennent d'envoyer : Pisistrate reprit le premier la parole : « Pour qui donc, Ménélas, ô nourrisson de Zeus, ô meneur des guerriers, le ciel nous envoie-t-il ce présage ? réponds ! c'est pour nous ou pour toi ? » Il dit, et Ménélas cherchait, le bon guerrier, quelle sage réponse il pourrait bien lui faire. Mais, drapée dans ses voiles, Hélène fut plus prompte : « Écoutez-moi ! voici quelle est la prophétie qu'un dieu me jette au cœur et qui s'accomplira. Pour enlever notre oie, nourrie à la maison, vous voyez celui-ci venir de son berceau et de son nid des monts. Tout pareillement, au chant III, vers 377, on est sur la plage de Pylos, où Télémaque vient d'arriver, conduit par Athéna ; tout le jour, il a pris part avec elle au sacrifice et au repas en l'honneur de Poseidon. Mais le soir est venu : laissant Télémaque aux soins de Nestor, la déesse disparaît, changée en un oiseau : Étonné d'avoir vu de ses yeux le prodige, Nestor avait saisi la main de Télémaque et lui disait tout droit : « J'ai confiance, ami ! tu seras brave et fort, puisque, si jeune encor, les dieux à tes côtés viennent pour te conduire. De tous les habitants des manoirs de l'Olympe, celui-ci n'est vraiment que la fille de Zeus, la déesse de gloire, cette Tritogénie... » Il semble inutile d'insister sur le parallélisme complet de ces trois épisodes. Dans les discours de Nestor et d'Hélène, ces celui-ci sont aussi peu compréhensibles que dans le discours d'Eurymaque, si l'on ne rétablit pas le geste par lequel Hélène et Nestor montrent la région du ciel où le présage vient de s'enfuir. C'est pour avoir oublié la représentation rhapsodique et ses gestes que, dès l'antiquité lointaine, nombre de copistes et d'éditeurs ont expulsé ou corrigé ce vers. Dans une traduction des Poésies homériques, on pourrait donc soit en marge, soit en italiques dans le texte, donner les mêmes indications de gestes que, dès l'antiquité, les éditeurs des Tragiques et surtout des Comiques donnaient à leurs lecteurs. À l'expérience, il m'a paru que ces indications n'étaient jamais indispensables et presque toujours n'avaient aucune utilité. Mais toujours je me suis efforcé de faire sentir le geste, soit dans l'allure de la phrase, soit dans les mots eux-mêmes, et mes souvenirs de la Grèce actuelle m'ont suggéré parfois des traductions qu'a première rencontre, le lecteur jugera peut-être inexactes. Pour peu que l'on ait vécu parmi les Grecs d'aujourd'hui, — ou parmi nos Marseillais, seulement, — on sait comment, dans leur conversation, l'accent et le geste donnent une valeur doublée à tel mot banal : prononcées par un Moraïte qui vante les troupeaux ou les richesses de son dème, que deviennent les deux épithètes nombreux et beau ! Point n'est besoin d'un superlatif pour faire entrer ce nombre et cette beauté dans l'esprit de l'auditeur : l'accent final et le coup de voix, qui l'accompagne, suffiraient déjà sans le geste de la tête ou de la main qui les soulignent encore. Au début de l'Odyssée, j'ai cru traduire exactement les trois beaucoup, qui reviennent en trois vers : C'est l'homme aux Mille Tours, Muse, qu'il faut me dire. Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut leur esprit, Celui qui, sur les mers, passa par tant d'angoisses, en luttant pour survivre et ramener ses gens. Je crois de même que les conjonctions, les adverbes et les exclamations épiques ont une valeur qui variait avec le geste et le ton du récitant : combien de sens peut avoir à nos oreilles notre conjonction mais, suivant les phrases qu'elle oppose ou qu'elle relie. Il m'a donc paru inexact autant qu'enfantin d'encombrer mes pages de ces et, mais, donc, qui passent pour les marques du style homérique : neuf fois sur dix, notre ponctuation suffit à rendre les liaisons ou les contrastes que devaient établir ces mots et particules ; la dixième fois, il m'arrive de donner soit une traduction, soit un équivalent du mot grec ; le geste faisait qu'en tels passages, le même mot équivalait à mais, en d'autres à eh bien ! ah ! même, n'est-ce pas ou hélas ! Et c'est ainsi qu'il faut le traduire de différentes sortes, si l'on veut garder le ton et l'allure de la déclamation. III. DICTION ÉPIQUE. ------------------------------------------------------------------------------ Les Anciens avaient noté et très justement défini les qualités qu'exigeaient de l'épos les goûts, plaisirs et commodités de l'auditoire, et, c'était, disaient-ils, les qualités proprement épiques, dont ils montraient les effets tout au long des deux Poésies. Avant tout, l'oreille du public devait être prise par le jeu des sons ; puis son esprit voulait comprendre à première rencontre, sans la moindre peine ; son urbanité, qui, sans être toujours très délicate, ne réclamait ni violence ni grossièreté, l'inclinait au sourire et répugnait à toute exagération. La réunion de ces qualités, au dire des anciens Commentaires, faisait le ton et le style vraiment homériques : ceux-là seuls ne les goûtaient pas ou en supportaient l'absence, qui « ne pensaient pas homériquement ». On admirait avant tout, dans les Poésies, la musicale adaptation du langage aux nécessités de la récitation et aux jouissances de l'ouïe, le « beau parler », euphonie, calliphonie, l'harmonie des lettres et des mots. Pour les Hellènes, la littérature, comme les autres arts, était une source de jouissances sensuelles autant qu'intellectuelles, une joie de l'œil ou de l'oreille autant que de l'esprit, et c'est aux oreilles les plus sensibles que les Poésies avaient à plaire. Les Anciens saluaient dans Homère le plus grand de leurs poètes, mais aussi de leurs artistes de la voix : il était le chef du chœur oratoire, le modèle, le maître de toute rhétorique. Source de « belles paroles », la rhétorique des Hellènes était la science moins de la composition que de la diction, l'art de l'élocution plus que de la pensée et du style : le rhéteur apprenait à jouer de la voix, comme le maître de musique à jouer de la flûte ou de la lyre ; il en découvrait et détaillait toutes les ressources et toutes les combinaisons. Homère était le plus habile de ces musiciens. Cette calliphonie était d'abord la cadence et le rythme, l'harmonie et la fluidité continue du texte, bref, cet ensemble de qualités que peuvent percevoir les contemporains et compatriotes d'un Fénelon ou d'un Renan, d'un Racine ou d'un Musset, mais que souvent les générations suivantes n'admirent que de confiance et qui, presque toujours, restent imperceptibles à l'oreille des étrangers. Le rythme surtout eut, sur la composition de l'épos, une influence qu'une traduction ne saurait négliger. Nos homérisants retrouvent ou acceptent enfin une très ancienne vérité : c'est que toute la langue de l'épos fut dominée par les nécessités du rythme et par les commodités du vers à six pieds (hexamètre), où doivent alterner les spondées (pied à deux syllabes longues) et les dactyles (pied à une longue et deux brèves), avec obligation du dactyle au cinquième pied ou, tout au moins, au quatrième, et avec recherche du même dactyle à tous les autres pieds, sauf au sixième. Le grand art est de savoir équilibrer entre eux dactyles et spondées. Les deux longues de spondées trop nombreux donneraient au texte une lourdeur et une monotonie que corrige heureusement un mélange de dactyles. Inversement, le dactyle continu donnerait au vers une allure sautillante et trop légère à laquelle le mélange de spondées rend du poids et de la dignité. Le spondée est facile à trouver dans la langue où les mots spondaïques abondent. Le dactyle, au contraire, demande une recherche où souvent la patience et l'ingéniosité échouent : il n'est pas inutile de violenter parfois le langage courant pour « attraper » le dactyle. L'épos est d'abord une musique d'hexamètres, où tout s'incline devant sa seigneurie le dactyle. Ce n'est ni une langue ni une grammaire homériques que peut reconstituer l'étude de l'Iliade et de l'Odyssée : c'est une « diction épique » ; c'est, plutôt encore, une « diction dactylique », puisque déclinaison et conjugaison, syntaxe et accords, vocabulaire, style et orthographe sont régis par la recherche du dactyle. Les Anciens notaient déjà l'« empire du mètre » sur cette langue où substantifs et adjectifs ont le nombre et le genre que nécessite le dactyle, ou le masculin, le féminin et le neutre, le pluriel et le singulier alternent pour désigner un seul et même objet, où nominatif et vocatif se remplacent de même. Ils signalaient l'étrange accord d'adjectifs masculins avec des substantifs féminins et, chez les adjectifs, comme chez les substantifs, les variations d'orthographe qui permettent l'abréviation ou l'allongement de la syllabe précédente. L'augment apparaît ou disparaît à l'appel ou au refus du dactyle. Les verbes ont le temps, les modes et la voix que demande, non pas toujours le sens, mais le vers : parfois, l'actif et le moyen, le moyen et le passif, l'imparfait et l'aoriste, le présent et le parfait, le parfait même et le plus-que-parfait, l'indicatif et le subjonctif, le subjonctif et l'optatif, l'infinitif et l'impératif se remplacent ou se combinent suivant des libertés qui déroutent les règles, mais satisfont l'oreille. Il n'est pas jusqu'à l'ordre des mots qui ne doive d'abord servir au mètre, avant même parfois de respecter la raison : « Il revêtit son manteau et son vêtement de dessous » est sûrement peu rationnel, car on revêt sa chemise avant son pardessus ; mais, le mètre exigeait ce « sens dessus-dessous », disaient les Commentateurs anciens, qui nous en donnent vingt exemples. Si grande que soit l'impuissance de nos oreilles, les plus érudites à saisir les beautés sonores des mètres anciens, il n'est pourtant pas un lecteur du texte odysséen qui ne sente l'agilité, l'harmonie, le port élégant, en même temps que la tenue et la force de cette parole rythmée. Quand Ulysse débarque en son île, Athéna lui apparaît sous les traits d'un jeune pastoureau qui serait fils de roi. Tout pareil est le vers homérique : sa jeunesse éternelle et son apparente simplicité laissent deviner une longue ascendance et une éducation royale. Nous ignorons les origines et la vie antéhomérique de cet hexamètre ; mais comment ne pas attribuer quelques siècles de formation, de perfectionnement, d'usage, — je dirai même : d'usure, — à ce vers et à ces périodes de vers, qui juxtaposent en un même épisode ou en des épisodes différents la robustesse d'un Corneille, l'aisance d'un Racine, la facilité d'un Regnard et parfois, — pour dire toute ma pensée, — les négligences et la prolixité d'un Crébillon ou d'un Voltaire ?... quand encore les ajoutés d'un interpolateur ne viennent pas nous rappeler que notre tragédie finissante eut ses La Harpe et ses Ponsard. Nos poètes tragiques et comiques des XVIIe et XVIIIe siècles ont accaparé, si l'on peut dire, notre poésie et en ont adapté la langue, la versification et le rythme aux besoins et commodités de leur théâtre. Les poèmes épiques de la vieille Grèce avaient fait de même : ils avaient tiré des parlers de leurs peuples une langue de récitation scénique et ils avaient assoupli leur grand vers hexamètre à toutes ses commodités. Pour rendre cet hexamètre épique, c'est dans l'alexandrin de nos tragédies et de nos comédies qu'un Français du XXe siècle doit, à mon sens, chercher l'indispensable outil de traduction. Hexamètre et alexandrin, les deux vers s'équivalent en longueur et en capacité et se superposent, comme d'eux-mêmes, dans une oreille française. * * * On peut calquer le second sur le premier : Nous touchions au Sounion, au cap sacré d'Athènes... Ulysse l'avisé leur fit cette réponse... ces deux alexandrins rendent tous les mots et tout le sens de deux hexamètres homériques. Il arrive même que deux et trois de nos alexandrins peuvent rendre, non seulement le contenu, mais encore la distribution de deux et trois hexamètres consécutifs. Que l'on compare les trois vers odysséens 150-152 du chant I et la traduction suivante : Quand on eut satisfait la soif et l'appétit, Le cœur des prétendants n'eut plus d'autre désir Que la danse et le chant, ces atours du festin... Tous nos traducteurs en prose d'hexamètres homériques ont involontairement parsemé d'alexandrins leur texte français. Il suffit de lire quelques pages de Madame Dacier, Télémaque sourit en regardant sa mère... Les uns voulaient qu'en côtoyant la petite île... Là gît Ajax, ce grand guerrier, semblable à Mars, Là gît Patrocle, égal aux Dieux par la sagesse... ou quelques pages d'Émile Pessonneaux, Télémaque monta dans le char magnifique... Ils n'eurent pas plutôt achevé leurs prières... Jamais le fils chéri d'un héros tel qu'Ulysse... ou quelques pages de Dugas-Montbel, Là, du moins, nous serions restés toujours ensem-                                                 [ble... Le fils de ce héros qui livra pour ma cause Des combats si terribles... J'aurais fondé pour lui dans Argos une ville... J'ai essayé d'une « diction alexandrine » pour traduire cette «diction dactylique » de l'original. J'avais tenté d'autres voies. Mais ayant fait imprimer, puis ayant corrigé sur deux et trois épreuves successives une traduction complète d'où le souci du rythme était presque banni, c'est vainement que j'avais tâché sur deux autres épreuves encore d'introduire, dans la prose heurtée de cette traduction, quelque fluidité régulière, rapide et sonore, qui rappelât, même de loin, celle du texte original et supportât la lecture à haute voix... La fréquentation et l'admiration des modèles m'ont découragé de l'entreprise. Ni dans les Aventures de Télémaque ni dans Salammbô, ne se retrouvent les caractères de la diction épique : mieux encore, la traduction de l'Odyssée, commencée par Fénelon, fait éclater la différence entre la perfection de son Télémaque et celle de nos Récits d'Ulysse. On ne voit pas, on n'entend pas un aède récitant devant un auditoire de seigneurs achéens les chants les plus achevés du cygne de Cambrai : _Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse... Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile et sous un ciel doux, qui est toujours serein.. Télémaque charmé lui fit diverses questions curieuses : « Ces peuples, lui dit-il, boivent-ils du vin ? — Ils n'ont garde d'en boire, reprit Adoum, car ils n'ont jamais voulu en faire..._ Malgré les cadences variées qui balancent les phrases de Fénelon, cette suite de nobles causeries, de poétiques descriptions, d'homélies politiques ou morales, de courtoises ou pieuses remontrances, bref cette musique de salon, de chapelle ou d'académie n'a rien du son plus banal peut-être, moins distingué, mais combien plus puissant et rythmé des Poésies. Quant à Flaubert, on sent bien en la moindre de ses phrases qu'il l'a fait, suivant son mot épique, passer par son « gueuloir ». Mais on sent bien aussi qu'un public grec n'eût goûté qu'à demi ces sonorités trop savantes ou trop profondes, ces coupes trop heurtées, cette harmonie trop élégante : les sens et l'esprit d'un Hellène voulait dans l'œuvre d'art plus de simplicité et même de sécheresse, plus de symétrie, même monotone ; un temple grec est d'abord un rectangle de colonnades ; une statue grecque est un corps nu ou une retombée de vêtements aux plis réguliers ; les anatomies trop scientifiques, les muscles trop saillants, les gestes ou les visages trop expressifs n'apparaissent qu'avec la décadence de la statuaire vraiment hellénique. Au chant XIII, trois vers, 75-77, dont l'allure et la coupe semblables donnent à première lecture une impression de lourdeur maladroite : c'est l'embarquement d'Ulysse, quittant la Phéacie. Mais à lire tout haut le passage entier, on sent qu'une intention les disposa avec cette symétrie pour dépeindre le tranquille et lourd silence, la calme majesté de ce départ dans l'ordre et dans la nuit ; puis le vers 78 fait courir le vaisseau dans un embrun d'écume : Quand ils eurent atteint le navire et la mer, les nobles convoyeurs se hâtèrent de prendre les vivres pour la route et de les déposer dans le fond du bateau ; puis, des draps de linon, ils firent pour Ulysse, sur le gaillard de poupe, un lit où le héros dormirait loin du bruit. Alors il s'embarqua, se coucha sans rien dire ; en ordre, les rameurs prirent place à leurs bancs ; de la pierre trouée, on détacha l'amarre, et bientôt, reins cambrés, dans l'embrun de l'écume, ils tiraient l'aviron. Le public français approuvera-t-il la patience que j'ai dépensée pour donner à toute ma traduction un « rythme alexandrin » ou, si l'on veut, une « diction alexandrine » ? J'ai gagné du moins à ce travail le sentiment plus vif de la parenté et même de la parité d'âge qui unissent notre alexandrin du XXe siècle à l'hexamètre de l'épos. Après trois siècles de services tragiques, comiques et épiques, ce grand vers récité de France a acquis la même maturité pleine, la même plasticité et toute la souplesse, qui caractérisaient le grand vers récité d'Ionie, voici plus de vingt-cinq siècles. J'appelle « diction alexandrine », comme on voit, non pas une suite d'alexandrins complets, mais un rythme hexa-dodéca ou décaoctosyllabique, admettant toutes les coupes de notre alexandrin : l'expérience m'a convaincu que ce rythme est indispensable pour donner l'écho du texte homérique à des oreilles françaises. Faut-il ajouter que jamais l'idée ne m'est venue que la rime fût nécessaire, ni même utile à cette diction alexandrine ? Ce n'est pas que certains effets et certaines conséquences de la rime au bout de l'alexandrin eussent été contraires à certains effets et conséquences du dactyle au cinquième pied de l'hexamètre : au contraire ! Parmi ces conséquences, il en est une au moins sur laquelle je dois au lecteur quelques explications : il pourrait s'étonner de ne pas trouver dans ma traduction toutes les épithètes dont un texte homérique passe, depuis des siècles, pour avoir l'insatiable besoin. Tous les gens de mon âge, qui ont encore fait des vers latins, connaissent l'utilité de l'épithète pour « attraper » le dactyle. Notre alexandrin des XVIIe et XVIIIe siècles avait un pareil recours à l'adjectif pour « attraper » la rime. Notre alexandrin du XXe a un peu perdu ce besoin, bien qu'il apprécie toujours la commodité de l'adjectif en cette place. L'hexamètre homérique, quoi qu'il en apparaisse d'abord, est plus semblable à notre alexandrin du XXe siècle qu'à celui des XVIIe et XVIIIe. S'il garde de sa vie antérieure tout un bagage d'épithètes dactyliques, beaucoup d'entre elles constituent avec les substantifs des formules qui sont devenues clauses de style, phrases protocolaires, et doivent être traitées en conséquence. Un grand nombre d'autres sont des épithètes, non de qualité, mais de désignation et de nature, qui ne traduisent, liées au substantif, qu'une seule idée simple ; un seul terme français peut et doit rendre cette couple. Je n'en donnerai qu'un exemple : le navire que l'épos appelle un « prompt vaisseau » est dans les flottes du temps l'unité de combat ou de transport destinée aux opérations rapides, — aux croisières, disaient déjà nos marins du XVIIIe siècle [1] ; — les gens du XVIe siècle auraient rendu cette couple de mots homériques par une couple de mots français : SUBTILE, dit A. Jal en son Glossaire nautique : appliqué à un navire, cet adjectif signifiait « étroit relativement à sa longueur » ; parmi les galères, les plus étroites, surtout à la poupe, prenaient le nom de galères subtiles, par opposition aux galères bâtardes, dont la poupe était plus largement assise sur l'eau : « Il me semble être grandement duysible à Vostre très haulte Majesté (Henri II) avoir et tenir en ceste mer Méditerranée le nombre de vingt-quatre galères subtiles ». Il ne m'a paru « ni peu ni prou duysible » au public du XXe siècle d'avoir des galères subtiles dans sa flotte homérique : galère subtile eût été pour nos oreilles un archaïsme que le mot épique n'était pas pour les oreilles achéennes ou ioniennes ; dans la France du XXe siècle, c'est par le seul mot de croiseur qu'il convient de traduire cette couple. Chaque siècle, d'autre part, et même chaque génération a sa façon d'utiliser les divers éléments du langage : il est des temps, des années, des saisons où l'adjectif « se porte » plutôt que l'adverbe et le substantif ; il en est d'autres où le style télégraphique réserve toutes ses places pour le substantif et le verbe. Le français du XVIIe siècle avait su garder à chaque espèce de mots son rôle propre : il se servait de tous. Le français du XXe fait du substantif et du verbe un usage immodéré et il donne à l'adverbe un rôle aussi grand, plus grand même qu'à l'adjectif. Dans le langage de l'épos, l'épithète est souveraine : non seulement, elle remplace l'adverbe qui n'est le plus souvent qu'un neutre d'adjectif ; mais elle sert à des fins où le substantif nous paraît aujourd'hui de rigueur. C'est une « verge d'or », et non une « verge dorée », que porte Hermès. Je crois que le premier vers de l'Odyssée, célèbre « l'Homme aux mille roueries », « aux mille tours », et non pas seulement « un homme astucieux ». Au chant XX, vers 123, les servantes et, au chant XXI, vers 181, Mélantheus raniment « le feu infatigable » : il s'agit de la flamme agile, montante, descendante, dansante, qui sort brusquement de la braise « où l'on conserve la semence du feu ». Le « feu infatigable » ne dit rien à nos sens ni à notre esprit. La « danse de la flamme » m'a paru évoquer l'image de façon plus exacte : Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une à une, décrivaient sur la terre couleur d'azur de longues paraboles, comme des fusées d'étoiles. Les buissons pleins de ténèbres exhalaient des odeurs chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d'arbre barbouillés de cinabre qui ressemblaient à des colonnes sanglantes ; au milieu, douze piédestaux de cuivre portaient chacun une grosse boule de verre, et des lueurs rougeâtres emplissaient confusément ces globes creux, comme d'énormes prunelles qui palpiteraient encore... Ces admirables phrases de Salammbô ne sonnent aux oreilles de notre grand public que comme un exercice de « littérature » ou un étalage d'érudition. Même pour nos lettrés, ce sont mots d'auteur, que notre génération, un peu lassée des « écritures » trop artistes, n'attend pas de celui qui fut le moins « gendelettre » des Poètes. À voir passer dans la traduction de Leconte de Lisle tel épisode de l'Iliade ou de l'Odyssée, tout chargé et panaché d'adjectifs en couronnes et en gerbes, on pense moins à une résurrection qu'à des funérailles... Homère ne peut revivre parmi nous que si nous le délions d'abord des bandelettes mortuaires, dont l'enserrent depuis la Renaissance les « épithètes homériques ». Il en restera toujours assez pour s'interposer entre notre entendement et la claire et blonde lumière du texte : trop souvent, le sens vrai de ces mots archaïques nous échappe, comme il échappait déjà aux plus vieux éditeurs et régents d'Athènes. Dès le temps de Périclès et de Socrate, on essayait vainement d'expliquer nombre de ces vocables désuets, dont on enseignait aux enfants le glossaire et dont se raillait déjà Aristophane en ses Convives. C'est en vain que, depuis un siècle, les plus patients et les plus érudits de nos linguistes ont voulu en éclairer le mystère. À fréquenter quotidiennement les héros de l'Iliade et de l'Odyssée, on s'étonne chaque jour davantage qu'en parlant toujours par vers de douze pieds, en vivant toujours en vers de douze pieds, ils ne créent presque jamais autour d'eux une atmosphère et un ronron de monotonie, — surtout quand on mesure combien leur vocabulaire est restreint, combien les « mots d'auteur » y sont rares, et combien les mêmes personnages et les mêmes objets ramènent les mêmes épithètes, les mêmes formules et les mêmes événements. La raison principale de ce privilège est la variété de l'hexamètre épique dans le nombre et la coupe de ses syllabes : le vers homérique peut avoir de treize à dix-sept syllabes et trois, quatre et cinq sortes de coupes. Notre alexandrin classique, strictement limité par la rime, ne comportait pas, d'ordinaire, ces extensions et compressions de « grandeur métrique », suivant le mot des Anciens ; l'enjambement n'était pour lui qu'une figure de rhétorique et presque une licence de prosodie ; l'alexandrin régulier n'avait que ses douze syllabes propres, non comptée la muette des rimes féminines. Notre alexandrin du XXe siècle est tout autre : enjambant sur la rime pour s'annexer dans les vers suivants tout ce qu'il lui plaît, il varie, en vérité, de douze à dix-huit, à vingt-quatre, à trente et trente-six syllabes : L'homme a vu le vieux comte ; il rapporte une épée || et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée || et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont. || L'épée est cette illustre et fière Closamont, || que d'autres quelquefois appellent Haute Claire || ... L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère || ce qu'ils disaient. Le ciel rayonne au-dessus d'eux. || Olivier verse à boire à Roland, puis tous deux || marchent droit l'un vers l'autre et le duel recommence. Que l'on supprime la rime qui jalonne de douze en douze syllabes cette « diction alexandrine », et l'on aura le modèle de prose que l'on peut concevoir pour obtenir en français un rythme analogue à celui du texte homérique [2]. Début de l'Odyssée : C'est l'Homme aux Mille Tours, Muse, qu'il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut leur esprit, Celui qui, sur les mers, passa par tant d'angoisses, En luttant pour survivre et ramener ses gens. Hélas ! même à ce prix, tout son désir ne put sauver son équipage ! Ils ne durent la mort qu'à leurs propres sottises, Ces fous, qui, du Soleil, avaient mangé les bœufs. C'est lui, le Fils d'En Haut, qui raya de leur vie la journée du retour. Viens, ô fille de Zeus, nous dire, à nous aussi, quelqu'un de ces exploits. Entre notre alexandrin du XXe siècle et l'hexamètre de l'épos, il est une autre ressemblance : la liberté de coupe et la variété d'allure qui en résulte. Les commentateurs anciens ne manquent jamais de louer l'habileté du Poète en cette matière. --- [1] On m'a reproché l'emploi de ce mot, comme trop moderne, cf. A. Jal, Glossaire Nautique : CROISIÈRE (angl. cruise, holl. kruishoek, ital. crociera) action de croiser... pour guetter, chasser, combattre et prendre, s'il est possible, des vaisseaux ennemis ; CROISEUR, navire qui croise dans certain parrage ; officier qui commande un bâtiment en croisière ; « C'estoit supposer que nous fussions sur les croisières », Duquesne à Seignelay, Scio-Milo, 8-24 octobre 1681. [2] Certains historiens des mètres antiques pensent que l'hexamètre grec fut la somme de deux tripodies. J'ai toujours compté l'alexandrin comme un double vers de six pieds, admettant la muette en surnombre à la fin du premier aussi bien que du second hémistiche. * * * Mais la puissance du rythme ne suffisait pas à conquérir le public ancien. Ce qui survit des Commentaires alexandrins nous révèle les effets puissants que certains goûts matériels, certains besoins sensuels de tout auditoire hellénique eurent sur le texte de l'épos. Il est tels de ces goûts que les Modernes laissent un peu dans l'ombre, comme si l'on craignait d'attribuer à la noble antiquité des faiblesses que nous constatons dans notre humanité d'aujourd'hui. Nous réclamons de nos vers français ce jeu de lettres et de sons qu'est la rime ; l'assonance des aïeux ne nous suffit plus ; depuis trois siècles, nos exigences à la rime n'ont pas cessé de croître. Les Hellènes réclamaient de leurs orateurs, comme de leurs poètes, des musiques analogues. Tous les poètes, il est vrai, dans tous les pays et dans tous les âges, ont eu leurs sonorités imitatives : quadrupedante putrem, nous dit l'un, l'essieu crie et se rompt, nous dit l'autre ; les artifices sonores sont des moyens auxquels recourent toute éloquence et toute poésie. Mais nous avons un peu oublié quelle attention les Hellènes donnèrent à ces artifices, quelle recherche en firent tous leurs auteurs en vers et en prose : il nous faut un peu d'effort pour nous souvenir que leurs statues et leurs temples étaient peints ; nous oublions plus délibérément encore que leur éloquence et leur poésie, comme leurs femmes, étaient souvent fardées. Sous le nom de « répercussion », paréchèse, et de « correspondance », parison, les plus anciens des sophistes et des rhéteurs enseignaient déjà à leurs élèves l'admiration et l'usage des cliquetis de syllabes ou de mots. La paréchèse est la recherche de sons analogues ou de lettres semblables au début ou dans le corps des mots. Le parison est la même recherche à la fin des mots, quelque chose comme notre assonance ou notre rime. Isocrate, Thucydide, Xénophon, Démosthène, Hérodote et Platon ont, sans qu'on en puisse douter, donné leur attention à ces « beautés de la phrase »; mais ils ne faisaient, pensaient-ils, que suivre la tradition et les exemples d'Homère. De fait, les Alexandrins en leurs Commentaires purent invoquer des centaines de passages où les Poésies sont parées de semblables ornements. Au chant IV de l'Odyssée (vers 844-845), nous est décrite la petite île rocheuse d'Astéris, qu'assaillent les brises, qu'assiègent les eaux bruissantes dans la passe entre Ithaque et la Samé des Roches: les s accumulés ici ont assurément la même intention imitative qu'en tels vers des Trophées de Heredia, Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir Avec des sons de flûte et des frissons de soie... ou que les l, f ou s en tels vers de Victor Hugo, Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala... Il n'avait point d'enfer dans le feu de sa forge... Absorbe dans son sort le sort du genre humain... De même, au chant III (vers 298), où nous est décrit le naufrage d'une flotte sur les rochers, une traduction ne serait pas fidèle, qui ne s'efforcerait pas de rendre les cliquetis de lettres, au moins par des équivalents : « Mais le ressac sur les écueils brisa les coques » m'a paru un équivalent assez juste pour nos oreilles plus habituées aux lourds paquets de mer sur les brisants de l'Océan qu'aux sifflements de la vague entre les roches méditerranéennes. De même encore, au chant V (vers 400-405), les Anciens admiraient les onomatopées qui nous font entendre les coups de la vague sur les rochers de la côte phéacienne, vers laquelle Ulysse est jeté : « Il n'était déjà plus qu'à portée de la voix : il perçut le ressac qui tonnait sur les roches : la grosse mer grondait sur les sèches du bord, terrible ronflement ! tout était recouvert de l'embrun des écumes ! et pas de ports en vue ! pas d'abri, de refuge ! rien que des caps pointant leurs rocs et leurs écueils... » Avec tels autres vers, nous voici sur la route du calembour. Il est difficile de ne pas voir un vrai jeu de mots dans le jeu de lettres posin, epeessi, posin, au chant IV (vers 136-137), quelqu'irrévérencieux envers le bon crieur de Ménélas que puisse être ce rapprochement de pied et d'époux. Nous allons voir par la suite le calembour odusseus-odusao. * * * Après l'euphonie, les Anciens prônaient la clarté homérique. Une clarté soutenue, rarement fulgurante, plus rarement encore estompée, une grande et vive lumière se joue, disaient-ils sur toutes les façades de l'œuvre où mots, phrases, discours, récits, tout est calculé, « bâti », pour en recevoir et en répercuter l'éclat. Cette atmosphère lumineuse pénètre dans les moindres recoins, sans jamais rien laisser ni dans une ombre douteuse ni dans la torpeur du sommeil : l'obscurité et l'amphibologie sont les signes du parler « non homérique » ; l'art de la bâtisse, l'ordonnance, « l'économie », est la marque du Poète. Les rhéteurs et commentateurs ne tarissaient pas sur ce sujet. Ils posaient la clarté comme la première condition de tout art littéraire : Homère, étant le plus grand des écrivains, était donc aussi le plus clair. Les mêmes rhéteurs considéraient que la clarté a deux conditions essentielles : l'ordre dans les phrases et la netteté dans l'expression. Au service de l'idée, les phrases homériques se présentent comme une armée en bataille, chacune étant rangée sous un chef qui dépend d'un chef supérieur, lequel obéit au chef suprême : l'ordre est avant tout cette disposition « à l'ordonnance », avec la logique pour discipline et la symétrie, si possible, pour beauté. Cette régularité combinée et cette discipline logique ont pour dangers la monotonie et la lourdeur... Jamais le Poète n'y succombe : comme les deux plus grands de ses héros, il est le plus vif d'allure, le plus rapide, le plus « pied-léger », et il est le plus fertile en inventions et en paroles, le plus « varié » en agencements et en surprises. Dans l'expression de la pensée, il obtient la netteté par l'emploi des mots les plus simples, les plus courants, les plus précis, les moins « âpres » à l'esprit et à l'oreille. Il l'assure par la disposition des mots, la plus simple aussi, la moins préoccupée des beautés de détail... Pour apprécier la nette simplicité de l'épos, que l'on songe, — disaient les Anciens, — à l'obscure grandiloquence, au désordre capricieux, à l'apparente incohérence de Pindare et de ses émules. La netteté homérique a pour ennemies la circonlocution, la « profondeur », la diffusion, l'abstraction, et surtout l'amphibologie ; elle ne saurait s'accommoder de la moindre contradiction, apparente ou réelle, dans les termes ou dans les conceptions, ni de l'invraisemblance sous toutes ses formes, — invraisemblance dans le temps, invraisemblance dans la situation, invraisemblance dans les données et convenances du sujet. La netteté est poussée à ce point que ni les mots, ni les phrases, ni le fond, ni la forme ne devaient, au gré des Anciens, soulever la moindre difficulté, aporie, devant l'esprit le plus pointilleux. Les Commentateurs ajoutaient que le Poète sait, dans la foule des détails ou des aspects, choisir ceux qui rendront le mieux visibles les faits ou les personnages, mais qu'il sait aussi « élargir » la description, « interpréter » l'explication ou le récit : son habitude est de ne rien négliger pour l'instruction de ses auditeurs ; il met à profit toutes les occasions de développer soit un thème, soit un épisode, de les orner de nouvelles péripéties ; « héroïquement », « tragiquement » ou « oratoirement », il sait agrandir tous les sujets, comme il sait prendre tous les tons, unir à la simplicité la grandeur, à la précision la noblesse, à la vérité l'éclat, à l'ironie la pitié, à la vraisemblance l'imprévu, à l'aisance la force ; c'est à ce mélange toujours harmonieux, toujours limpide, que se reconnaît la « théorie homérique » de la composition et du style. Au total, le Poète parle de tout comme il convient : la qualité suprême de ses dires est l'aisance, cette facilité simple, sans efforts et sans apprêts, qui est le comble de l'art. Cette admiration est justifiée de tous points ; mais, souvent exagérée et trop méticuleuse, elle eut des effets parfois malencontreux sur le texte qui nous a été transmis. D'avance, on peut prévoir que la clarté primitive des Poésies dut ne pas suffire aux générations qui suivirent. À des publics différents, correspondent des clartés différentes : pour être compris aussitôt, il faut parler d'autre sorte à cinquante ou cent invités, en une salle de banquet, et à des milliers d'auditeurs, en une assemblée de théâtre ou de plein air. Les Poésies avaient été composées pour les oreilles de quelques-uns et pour des esprits d'élite ; elles s'étaient adressées d'abord à un auditoire restreint d'aristocrates ou, tout au moins, de riches-hommes, de citoyens aisés et cultivés, qui, familiers avec les moindres événements et les moindres personnages de l'épos, pouvaient tout comprendre à demi-mot et dispensaient le Poète de toute explication même courte. Mais aussitôt que l'épos sortit des petites cités ioniennes et éoliennes pour prendre le contact des foules, le rhapsode dut en préciser et compléter les récits, s'efforcer de bannir toute obscurité dans l'expression ou l'allusion. Un nouveau changement fut nécessaire quand l'épos circula moins par la récitation que par les copies : un texte, parfaitement clair à l'oreille, peut le sembler beaucoup moins à l'œil ; le lecteur a des exigences que l'auditeur ne se formule pas, et le geste ou le ton du récitant sont un commentaire explicatif qui manque aux copies les plus fidèles. Un troisième changement s'imposa quand les Poésies devinrent un manuel d'instruction, un modèle, tout à la fois, de style et de sagesse, où l'on cherchait les leçons du bien dire et du bien faire : on s'étonna de la moindre « amphibolie » dans les mots, de la moindre « aporie » (difficulté) dans le récit ou le discours ; on ne put pas croire que le Poète fût responsable du moindre manque à la logique la plus formelle ; on rejeta sur les copistes ou les rhapsodes des siècles antérieurs les fautes de raisonnement ou les oublis dans les passages « viciés », que l'on s'efforça, par tous les moyens, d'expliquer, de corriger ou de supprimer. La chasse à l'amphibolie et à l'aporie homériques devint dans toute l'Hellade l'un des sports que, de la jeunesse la plus imberbe à la vieillesse la plus chenue, pratiquèrent durant des siècles tous ceux qui se piquaient de savoir et de goût. Il n'est pas un récit, pas une phrase du Poète où, dès le début des temps classiques, les trop ingénieux Hellènes n'aient pas cherché la « difficulté » pour l'expliquer, le « problème » pour le résoudre. Porphyre au IIIe siècle de notre ère ne fit que résumer ou codifier les travaux de nombreux et lointains prédécesseurs : dès le milieu ou la fin du VIe siècle avant J.-C., le vieux Théagène de Rhégium, « le premier qui écrivit sur Homère », recourait à l'allégorie pour éclairer les passages en discussion ; un siècle plus tard, Métrodore de Lampsaque formulait l'argument de l'« économie », de la « bâtisse », qui allait avoir une telle fortune parmi les homérisants de l'antiquité ; un siècle après, Antisthène, Hippias, Héraclide et Aristote recueillaient les résultats de ces discussions déjà séculaires en leurs Énigmes, Problèmes, Recherches, Solutions homériques, etc. Après eux, la « difficulté » homérique à résoudre devint l'un des jeux de société et de table dont les auteurs de Bouveries et de Banquets approvisionnent le public ; durant six et huit siècles peut-être, la « solution » d'un problème homérique tint chez les Anciens la place que, dans notre société provinciale du XIXe siècle, pouvait tenir la solution d'une charade, d'une énigme ou d'un rébus. Il en résulte que nombre de corrections ont été faites, nombre de vers ont été ajoutés au texte authentique pour satisfaire à ces exigences. * * * Venaient enfin la civilité, l'urbanité ou, si l'on veut, la courtoisie homérique, — l'astéisme (astu = ville). Dans ce groupe des qualités « urbaines », « civiles », il faut comprendre tout ce qui fait la science et la sagesse, le goût, l'élégance et la finesse, le mouvement et la variété, l'aisance et le sourire, la richesse et le luxe de la ville, par opposition à l'ignorance, à la lourdeur, à la rudesse, à la grossièreté, à la pauvreté, au ridicule et à la monotonie de la campagne, — à la rusticité. Car les Anciens n'ont jamais connu dans le Poète cette naïveté de la parole et cette simplicité de l'esprit, cette énergie enchaînée, ou déchaînée de l'âme que, depuis cent cinquante ans, on veut nous faire admirer en ses vers. Il faut oublier Ossian et Shakespeare, aussi bien que Voltaire et Fénelon, nos théories romantiques sur la poésie comme nos théories classiques sur le style, si nous voulons goûter Homère comme on le goûtait au temps de Socrate : le Poète est avant tout, un « citadin ». Les épisodes « les plus champêtres » de l'Odyssée ne sentent pas plus le village ou la ferme que l'éloge virgilien : O fortunatos nimium sua si bona norint agricolas ! C'est presque une « partie de campagne » qu'Ulysse et Télémaque font chez Eumée, « le commandeur des porchers ». En cette heureuse porcherie, où les manières et l'esprit sont un charme, nous rencontrerons telle épithète louangeuse, telle description de sacrifice ou de naufrage dont la pointe de parodie suppose une connaissance familière aussi bien des beautés de l'épos que du parler et des mœurs de la ville. Car ce gardien de cochons est le fils d'un roi, l'élève d'une reine, le commensal ordinaire, le « vieux frère » de son prince, et il s'exprime et se conduit en conséquence. Seul, le voisinage des chiens féroces et des pourceaux lui donne parfois quelques reflets de rudesse : s'il gardait des moutons, sa bergerie n'eût point trop dégoûté nos Deshoulières ou nos Marie-Antoinette. Les Anciens insistaient avec raison, je crois, sur ce caractère essentiel de la Poésie homérique. Ils avaient l'habitude d'opposer la finesse, l'élégance, la nouveau toujours inventive, l'allure pimpante et légère, le sourire des œuvres d'Ionie au sérieux un peu triste, à la gravité un peu lourde et au conservatisme un peu monotone et disciplinaire des ouvrages doriens. Les deux arts sont comme personnifiés aux yeux des Modernes dans la svelte colonne de l'ordre ionique, avec les volutes de sa tête semblables aux coques d'une chevelure féminine, et dans le support viril, trapu de l'entablement dorique. Grâce aux monuments de la Sicile et de la Grande Grèce et aux fouilles de la Grèce propre, nous connaissons assez bien l'art dorien et l'influence qu'il eut sur l'art classique. Tant que les fouilles de l'Asie Mineure libérée ne nous auront pas rendu en aussi grand nombre les monuments du vieil art ionien, nous n'aurons, pour en juger approximativement, que certaines œuvres de l'Athènes archaïque. Athènes était considérée comme la métropole semi-légendaire des cités ioniennes d'Asie. Mais les filles avaient bientôt éclipsé leur mère et c'est de l'Ionie, plus précocement éduquée, que l'Athènes des VIIe et VIe siècles semble avoir tiré ses modèles et peut-être ses œuvres d'art, comme elle en tira sûrement son Homère des Panathénées. Les petites prêtresses en marbre de l'Acropole, que renversèrent les soldats de Xerxès et qu'enterrèrent pieusement les électeurs de Thémistocle, ont été rendues à la lumière par les fouilles : bien que datant du VIe siècle seulement, ce sont elles, qui, dans l'état actuel de nos connaissances, peuvent encore le mieux nous dire ce que fut en son essence cet art attique et ionien. Drapées dans leurs étoffes teintes, parées de leurs ornements peints, souriantes, un peu fardées, élégantes, toutes gracieuses, elles ont repris dans l'Athènes d'aujourd'hui leur vie sereine et sage. Elles sont bien plus près de nous que les nobles figures de l'âge classique. Elles inspirent à leurs visiteurs un sentiment plus vif que l'admiration, moins vif pourtant que l'amour, moins confiant que l'amitié. On les devine un peu distantes et sans abandon. Le même demi-sourire et le même regard un peu bridé leur donnent à toutes la même expression ironique ou ambiguë. De l'une à l'autre, les traits et caractères individuels sont si peu accusés, la coupe et les plis du vêtement, le geste des bras, la structure du masque osseux, les pommettes saillantes, le front étroit sont si pareils qu'elles semblent des sœurs bien plutôt que des contemporaines : on ne sait à laquelle on pourrait adresser tout son cœur. C'est à ces familières d'Athéna Polias, — « Notre-Dame de la Ville », — à ces incarnations de l'urbanité ionienne, que ressemblent de tous points celles des scènes de notre Odyssée, qui sont authentiques. Peu importe qu'elles soient ou ne soient pas toutes du même père : elles sont toutes sœurs par les traits, l'allure, l élégance, le costume à grands et petits plis, la parure un peu avivée, la dignité sans hauteur, la réserve sans raideur, le même air de sagesse avertie, un peu rusée, et, surtout, par le même sourire des yeux et des lèvres. Cet air de famille apparaît mieux encore quand on compare ces sœurs « légitimes » aux rhapsodies « bâtardes », que rejetaient déjà les Anciens ou que condamnent les Modernes. En celles-ci, règne un ton de vulgarité, sur un fond de pédantisme ou de prétentions outrancières, qui les dénoncent à première rencontre pour des rustres ou des parvenues. C'est avec raison que les Commentateurs anciens avaient fait de cette urbanité un des objets de leur admiration et, tout à la fois, une des sources de leur critique : ne pouvait être homérique à leur gré ni un vers ni un morceau qui ne fût pas digne d'oreilles citadines, et tout vers ou tout passage vraiment homérique contenait, à les entendre, quelque motif apparent ou caché de sourire, quelque intention ingénieuse ou délicate. Nos critiques modernes, depuis deux et trois siècles, mais depuis cent ans surtout, ont voulu nous faire goûter la simplicité, la naïveté, l'ingénuité même des Poésies. C'est tout justement à l'effort contraire que s'appliquaient les Anciens : Homère, à la cour des royautés de droit divin, dans les villes prospères de l'Ionie commerçante, n'aurait été naïf et simple que dans la même mesure et de la même façon que le «bon» La Fontaine au temps du Grand Roi, dans le Paris de Racine et de Molière... L'Odyssée « aux cent actes divers » était comparée à la forme la plus récente et la plus parfaite de la Comédie attique. « Car l'Ancienne Comédie ne visait qu'au rire et trop souvent allait à la farce, — nous dit Aristote ; — mais la Nouvelle, tout en restant spirituelle et gaie, voulait être sérieuse ; la Moyenne tenait des deux autres ». C'est à la Nouvelle que l'Odyssée ressemble de tous points, — disent les Commentateurs, qui donnent par centaines les exemples et les arguments pour démontrer que tout dans Homère, comme dans Ménandre, concourt à capter, non pas le gros rire plébéien, mais le sourire des hommes cultivés et la réflexion des esprits les plus sérieux. En ce rapprochement de Ménandre et d'Homère, les Anciens faisaient preuve de bonne critique : ni en son ton général, ni en ses gaîtés les plus vives, ni en ses jeux de mots les plus inattendus, l'Odyssée n'a jamais rien de la bouffonnerie, de la grossièreté, ni, surtout, de l'indécence aristophanesques. Sans fausse pudeur, avec la même liberté dont il use pour décrire les autres actes de la vie humaine, le Poète parle des gestes et plaisirs de l'amour. Avec quelle vraie pudeur, néanmoins, se présentent et parlent tous ses personnages de femmes ! Les plus passionnées et les plus sensuelles, Calypso et Circé, les plus innocentes et les plus sages, Nausicaa et Pénelope, les moins vierges et les plus vieilles, Hélène et Euryclée, toutes gardent une telle réserve et tiennent de tels discours qu'en d'autres littératures, les poètes les plus respectueux de la femme et même nos romans de la chevalerie la plus courtoise n'en ont pas prêtés de plus dignes ni de plus tendres à leurs plus chastes héroïnes. En regard de Calypso, la Didon de Virgile est une Bacchante ; mais l'Andromaque de Racine nous est venue tout droit des Portes Scées. L'épos reste chaste, même en traitant des actes les plus précis, les plus intimes de l'amour. Devant le lit somptueux de la déesse, où vont s'ébattre Ulysse et Circé, le Poète tend aussitôt le joli défilé des nymphes-servantes qui préparent le festin. Après les ardentes déclarations de Zeus à son épouse, c'est une nuée d'or qui tombe comme un rideau entre eux et l'auditoire. Même réserve quand, après le dialogue du soir, Ulysse et Calypso rentrent ensemble dans le fond de la grotte, « pour rester dans les bras l'un de l'autre, à s'aimer ». Toute pareille encore est la fin de l'Odyssée authentique : Pénélope ayant enfin reconnu son mari, Ulysse ayant annoncé les nouvelles aventures qui doivent quelque jour s'ajouter aux anciennes, le couple, derrière la torche d'Eurynomé, gagne la chambre nuptiale : « Mais gagnons notre lit, ô femme ! il est grand temps de dormir, de goûter les douceurs du sommeil ! », a dit Ulysse. « Ton lit te recevra dès que voudra ton cœur », a répondu Pénélope. Eurynomé les conduit, puis s'en revient, « les laissant au bonheur de retrouver en place leur couche d'autrefois ». Et c'était le dernier vers de la Poésie authentique, disaient les Alexandrins ; ici encore, le rideau tombait devant la chambre nuptiale. On trouverait, je crois, les meilleures preuves de cette réserve homérique, en dressant le catalogue des sujets que le Poète évite et des mots qu'il écarte systématiquement. Quand on a lu dans Oexmelin, d'Arvieux et Raveneau de Lussan la vraie vie des Aventuriers, Boucaniers et Corsaires, on cherche vainement dans l'Odyssée quelque réplique de ces belles cruautés, infamies et violences, dont était tissée la vie de ces honnêtes gens, aussi bien au temps du Roi des Rois achéens qu'en celui de notre Grand Roi : maisons et temples forcés, femmes violées, fillettes et garçons éventrés, hommes « chauffés », empalés et écorchés, villes flambées, barques coulées ou brûlées, pendaisons, assommades, noyades, têtes envoyées pour presser le paiement d'une rançon, doigts et oreilles arrachés pour emporter un anneau d'or, mares de sang, tripes en colliers au cou des magistrats. Quel petit saint est cet Ulysse qui, dans le sac de la ville des Kikones, respecte le bois sacré, le temple et le prêtre d'Apollon, ainsi que toute sa famille, et n'exige que quelques amphores de bon vin ! Il est vrai que cet homme pieux s'était fait, en outre, « donner » par le prêtre des « présents merveilleux : sept talents d'or travaillé, un cratère d'argent ». Il faut, pour compléter l'histoire, relire le sac des églises et couvents de la Carthagène des Indes par nos gens du XVIIe siècle et les viols de nonnes, les massacres de moines et de prêtres par ces sujets du roi Très-Chrétien. Un passage de l'Odyssée nous est garant que les mœurs du temps ne répugnaient pas toujours aux jeux de cette sorte : on coupe le nez, les oreilles, les mains et les pieds du traître Mélantheus ; on lui arrache les parties que l'on jette aux chiens toutes crues, et il ne semble pas que l'on se donne même la peine d'achever le misérable : il aura tout le temps de mourir au grand soleil ou sous la pluie ; mouches et chiens pourront le torturer. Mieux encore : on chercherait vainement dans l'Odyssée la moindre trace des occupations journalières, des besoins et nécessités physiques qui pèsent sur la vie du navigateur, sur la nôtre, et que nous décrit si abondamment, en son latin d'église et en leurs plus ignobles détails, tel bon Allemand du XVe siècle, le moine bavarois Félix Faber, dans son Itinéraire de la Terre Sainte. Sans parler des conseils pratiques et précis qu'il donne aux débutants pour satisfaire les besoins de la digestion, il insiste avec charité sur les précautions « nécessaires et quotidiennes » à prendre contre la vermine : il faut profiter, ajoute-t-il, de la moindre escale sur la première plage, sur le premier rocher, pour se mettre nu et secouer au vent les hôtes incommodes qui n'ont pas manqué d'envahir tous les vêtements et linges et contre lesquels ni soins ni recettes ne prévalent. Quel secret merveilleux permettait aux compagnons d'Ulysse d'écarter de leur noir croiseur cancrelas, puces, poux, punaises et moustiques ? Car l'Odyssée ne parle jamais ni des uns ni des autres. Pourtant l'épigramme homérique Aux Pêcheurs nous dit que les gens de mer d'alors, comme notre Bavarois, prenaient et jetaient leurs poux, et il ne saurait être mis en doute qu'alors comme aujourd'hui, les plages des grands et petits deltas méditerranéens étaient infestées de moustiques. Et le mal de mer, dont les Grecs nous ont fourni le nom, nausée, et dont Félix Faber nous décrit encore les abominables effets, quand la tempête fait de toute la galère une sentine puante ! « Peu de personnes sont exemptes du fatal tribut que paient ceux qui naviguent pour la première fois ; il y a même des marins, et de vieux marins que la mer éprouve toujours, lorsque, après un certain temps passé à terre, ils vont au large », nous dit A. Jal en son Glossaire nautique ; Rabelais n'a pas oublié de nous conter comment « Panurge, du contenu de son estomac, reput les poissons scatophages ». Comme nos corsaires au Levant, ces vieux pirates de la mer Égée font bombance à la veille de l'embarquement, au lendemain du retour, au bout de toute opération fructueuse ou pénible. Mais le Poète n'a que rapides et sobres formules pour décrire ces festins où l'on boit et mange un peu plus que de raison ; nos Français du XVIIe siècle sont moins civils ; ils nous décrivent en longues phrases complaisantes ces « crevailles » de viandes et de vins, qui occupent des journées entières et qui s'achèvent dans les pires folies, lacérations d'habits, bris de meubles et de vaisselle, provocations, paris insensés, rixes, coups de couteau ou coups de dague, hoquets et vomissements. Si le Poète a négligé ces vulgarités et ces horreurs, ce n'est pas qu'il les ignorât, et son auditoire ne les connaissait que trop ; mais ces marins n'étaient pas une populace ; les rois et leurs fils, les chefs et les nobles mettaient la main à la manœuvre et à la rame ; à bord, tous ces « camarades » égaux devaient conserver dans leurs manières et leur langage leur citadine courtoisie. « C'est un égarement, — disait Saint-Évremond, — et je ne sais s'il y en a quelqu'autre plus extrême, que de s'adresser à tous les hommes de son temps et à tous ceux qui viendront dans la suite des siècles sans avoir rien que de malhonnête à leur dire. » Au bout de vingt-cinq siècles, on peut encore chercher dans Homère des leçons « d'honnêteté ». IV. LE TEXTE HOMÉRIQUE ------------------------------------------------------------------------------ Le texte des Poésies, tel que nous le lisons dans la Vulgate, est comme la résultante des deux efforts opposés qu'y appliquèrent successivement les Critiques d'Alexandrie et les Grammairiens de Pergame. Les trois Critiques alexandrins étaient des écrivains, qui se piquaient même de poésie, mais, avant tout, des érudits et des bibliographes, pour tout dire : des bibliothécaires ; leur charge principale fut de conserver, l'un après l'autre, de compléter et d'administrer les Bibliothèques royales dont les Ptolémées avaient, à grands frais, doté leur capitale d'Alexandrie. Ces collectionneurs et gardiens de manuscrits travaillèrent sur les vers homériques avec un triple souci : les réunir, les grouper et les organiser en volumes, qui fussent de rangement et de conservation commodes ; faciliter les renvois au texte dans les Mémoires et Commentaires, dont ils accompagnaient leurs éditions savantes ; donner enfin aux copistes et libraires du monde nouveau le modèle canonique et complet du Livre, dont faisait usage désormais toute la Méditerranée conquise, colonisée ou exploité par les Hellènes et leurs disciples. Grâce aux papyri, nous connaissons mieux aujourd'hui les méthodes et l'œuvre des Alexandrins. Nos prédécesseurs n'avaient, pour juger ces Juges, que les lambeaux de leurs Mémoires et Commentaires dans les notes comprimées, les scholies des manuscrits byzantins. Nous voyons mieux comment et pourquoi ces érudits, quand ils admettaient tels vers ou tel épisode dans l'une ou l'autre des Poésies, ne cachaient ni leurs hésitations, ni même leurs répugnances. Ils ne s'en rapportaient pas, — comme le croyaient trop volontiers les homérisants du XIXe siècle, — à leur goût personnel, à leurs théories ou préférences littéraires : ils disposaient et usaient de tous les moyens d'enquête, de comparaison, de vérification et de choix. Ils avaient dans leurs Bibliothèques royales toutes les copies ou éditions du Poète, que les Ptolémées, à grands frais, avaient collectionnées dans le monde panhellénique et continuaient d'acheter sur toutes les places de fabrication ou de commerce. Or, ils constataient entre ces Homères les divergences les plus grandes. Les éditions de toutes qualités, mais surtout les copies commerciales, — « communes », « vulgaires » ou « démocratiques », disaient-ils, — différaient entre elles moins par le texte que par le nombre des vers et des épisodes : si nous en jugeons par les manuscrits sur papyrus récemment retrouvés, la longueur des Poésies et le chiffre de leurs vers pouvaient, aux IVe et IIIe siècles avant notre ère, varier du simple au double, dans l'ensemble, et même au quadruple, dans certaines parties. Des comparaisons soigneuses amenèrent les Alexandrins à penser qu'au texte primitif, authentique, deux sortes d/additions avaient été faites : des vers, qu'ils appelaient « surnuméraires » ou « superflus », et des vers ou des épisodes adulterins, — « bâtards », disaient-ils. Les « superflus » étaient des vers authentiquement homériques, mais inutilement ou même sottement répétés en des places où ils n'avaient que faire, quand ils n'y faisaient pas tache ou scandale. Les « bâtards » étaient des inventions créées de toutes pièces ou faites de pièces et de morceaux; en ces œuvres de faussaires, apparaissaient la marque et, parfois, la date de l'ouvrier : il était des grossières de fond et de forme, des fautes de langage et de goût, des inexactitudes historiques, des contradictions, des anachronismes et des imitations ou des postiches, qui se dénonçaient aux yeux les moins avertis. J'ai dit que les Alexandrins n'expulsaient de leur texte homérique que ceux des « superflus » et des « bâtards », dont la sottise ou la maladresse était trop choquante et dont l'intrusion ne pouvait pas être niée. Ils conservaient la plupart des autres intrus, même ceux qu'ils jugeaient des plus douteux, des plus indésirables, même ceux que les meilleures des éditions antérieures ne portaient pas. Ils les condamnaient, néanmoins, et les notaient en marge de signes d'infamie : la « broche » simple, obel, dénonçait les bâtards ; la « broche à l'étoile », obel astérisqué, dénonçait les superflus ; par contre, l'étoile simple, astérisque, confirmait les vers répétés à la place qu'ils occupaient de manière légitime. Les Critiques dans leurs Mémoires et Commentaires proposaient la « mise de côté », athétèse, des uns et des autres ; mais, dans leurs éditions, ils n'allaient que jusqu'à la « mise à la broche », obélisation. Il est probable que, malgré le nombre de leurs condamnations et l'audace de quelques-unes, ce choix critique des Alexandrins se serait imposé à tous les lecteurs éduqués et, par suite, à notre « Vulgate », si les Grammairiens de Pergame n'étaient pas survenus. J'ai dit aussi comment ces successeurs et rivaux d'Alexandrie prirent le contrepied des « Juges », rejetant le plus souvent leurs athétèses, conservant, rétablissant toutes les additions des siècles antérieurs, admettant celles du temps présent et aboutissant à ce conservatisme déraisonnable, dont Macrobe nous a donné la formule, en énumérant les opérations que la sagesse populaire, — disait-il, — jugeait impossibles : « arracher à Zeus sa foudre, à Hercule sa massue, et l'un de ses vers à Homère ». Cette mode des « Jeunes » régnait déjà au premier siècle avant notre ère, au temps de Strabon et de Virgile : les citations homériques de Strabon nous le montrent lecteur fidèle d'éditions « plus complètes » que notre Vulgate, et Virgile imite, en le tenant pour authentique, tel passage de l'Odyssée (XI, vers 38-43), que les « Vieux » avaient condamné, athétisé, et que certains de nos manuscrits notent encore de la broche, « obélisent ». Dès le temps d'Aratus (272-213 avant J.-C.), le meilleur texte des Poésies, — au gré de Timon le philosophe, — était celui qui avait le moins subi de « redressement », de diorthose (diorthose, dans la langue des homérisants, étant devenu presque synonyme d'élagage). Dans les Histoires de Lucien (II 20), c'est Homère lui-même qui, interrogé aux Enfers, condamne les athétèses de Zénodote, d'Aristarque et des autres et déclare que les vers condamnés par eux sont, tous, de sa propre main. À qui devons-nous entendre, des Critiques ou des Grammairiens, pour reconstituer le texte primitif ?... Depuis la découverte des papyri homériques, l'hésitation semble difficile : il peut sembler aventureux, mais il n'est pas paradoxal de dire que nous sommes mieux outillés que les Anciens pour le contrôle des « surperfluités » et « bâtardises » qui dénaturent le texte du Poète Nous sommes de meilleurs astronomes que les Chaldéens qui pourtant, avaient de meilleurs yeux et un ciel plus pur que les nôtres, mais n'avaient pas le téléscope. L'archéologie et la philologie nous ont munis d'instruments et de méthodes dont ne pouvaient pas disposer les Alexandrins, malgré leurs admirables Bibliothèques. Pour la commodité de l'exposition, je donnerai le nom d'« insertions » aux vers « superflus », aux répétitions inutiles, et celui d'« interpolations » aux vers et épisodes « bâtards », aux falsifications proprement dites. * * * Personne n'a jamais nié que la répétition, non seulement de formules plus ou moins longues, mais de vers entiers, fût l'un des procédés habituels de la versification homérique et que, pour exprimer les mêmes idées et servir aux mêmes besoins, les mêmes vers, mot pour mot, lettre pour lettre, revinssent à plusieurs reprises dans les passages les plus authentiques. Les hexamètres, qui annoncent ou concluent les discours, ceux qui décrivent soit les repas et sacrifices, soit les arrivées, départs, et armements de bateaux ou de guerriers, etc., fournissent le type le plus commun de ces vers légitimement répétés. Mais dans les 27.803 vers du texte actuel, 1.804 reviennent 4.730 fois et, si l'on compte ceux qui, sans être tout à fait identiques, sont fabriqués de formules semblables, on arrive au total de 9.253 : 5.605 pour l'Iliade, 3.648 pour l'Odyssée. Plus d'un tiers des deux Poésies serait fait de répétitions. Quand les premiers éditeurs modernes héritèrent du texte de la Vulgate byzantine, ils admirèrent de bonne foi, comme l'une des beautés les plus proprement homériques, ces vers inlassablement, parfois illogiquement, souvent même absurdement répétés : il n'y virent que le fruit précieux de cette « naïveté » du Poète, dont ils révéraient jusqu'aux maladresses. Leurs successeurs récents auraient volontiers proclamé qu'une répétition homérique est d'autant moins critiquable qu'elle est moins rationnelle, car le radotage leur semblait parfois le propre du Vieillard aveugle, et ils alléguaient les naïvetés toutes pareilles des autres « poésies populaires » : la sobriété et la variété étant de règle, disaient-ils, dans l'« écriture » des lettrés, la répétition et le verbiage sont de style dans la parole chantée du peuple ; or, personne au XIXe siècle ne doutait qu'Homère ignorât la lecture et l'écriture, et la grande majorité des homérisants admettait ou penchait à admettre qu'il n'était qu'une incarnation mythique du vieux peuple achéen, un simple prête-nom de ses chanteurs anonymes. Nous avons, à notre tour, reçu et pieusement conservé ce texte homérique : nous faisons encore, vers ce milieu du XXe siècle, expliquer à nos élèves des passages où figurent telles répétitions absurdes ; le mot, comme on va voir sans tarder, n'est pas trop fort, si l'on veut bien comparer entre elles quelques descriptions de repas, ou d'embarquements. Je ne puis donner ici que deux exemples, pris entre plusieurs centaines. I. — Aux vers 136-149, du chant Ier de l'Odyssée, deux repas se succèdent dans le manoir d'Ithaque : au repas de Télémaque et de la déesse Athéna, qui a pris les traits de Mentès, roi des Taphiens (vers 136-143), Vint une chambrière, qui, portant une aiguière en or et du plus beau, leur donnait à laver sur un bassin d'argent et dressait devant eux une table polie. Vint la digne intendante : elle apportait le pain et le mit devant eux. Puis le maître-tranchant, portant haut ses plateaux de viandes assorties, les présenta et leur donna des coupes d'or. Un héraut s'empressait pour leur verser à boire... Vers 140 : et leur fit les honneurs de toutes ses réserves. succède le repas des prétendants (vers 144-149) : On vit alors entrer les fougueux prétendants : en ligne, ils prenaient place aux sièges et fauteuils ; les hérauts leur donnaient à laver sur les mains ; les femmes entassaient le pain dans les corbeilles ; puis vers les parts de choix préparées et servies, chacun tendait les mains. Vers 148 : la jeunesse remplit jusqu'au bord les cratères. La seule étude des manuscrits byzantins aurait dû mettre en garde nos prédécesseurs. Ce n'est pas, en effet, sur les papyri seulement, c'est aussi sur les parchemins que le nombre des vers varie souvent et notablement : ici, tels de nos manuscrits nous ont transmis le texte entier de la Vulgate et, en plus, des répétitions qu'elle ne comporte pas ; tels autres font disparaître de ce texte des répétitions qu'il comporte. Si je mets hors de ma traduction, en note, les deux vers 140 et 148, c'est qu'ils sont des répétitions fautives, fâcheuses, des « insertions » évidentes. Certains de nos meilleurs manuscrits omettent 139 ; Suidas omet 140 ; un grand nombre des autres omettent 148 ; d'autres ajoutent un vers supplémentaire 148°, qui n'est que la répétition du vers 340 au chant III ; d'autres enfin, brouillant l'ordre traditionnel, écrivent le vers 148 avant 147 ou 148 avant 148 et 147, ou 149 avant 148. Or, pour 140, une comparaison avec le chant XV (76-77, 93-94 et 135-139) montre le « déplacé » de ce vers. Au chant XV, Télémaque demande à Ménélas de partir tout aussitôt, dès le matin, avant le grand repas du jour, pour lequel rien n'est encore préparé : n'ayant pas fait le sacrifice quotidien, qui en est le préambule nécessaire, on n'a pas abattu la bête qui doit fournir au rôti... Ménélas consent au départ ; mais il ne veut pas que ses hôtes s'en aillent à jeun : un repas improvisé leur sera servi par les femmes qui ont dans leurs réserves de quoi préparer un en-cas. On fait ainsi. Les femmes préparent un repas « tiré, de leurs réserves », pendant que Ménélas et Hélène apportent à Télémaque leurs présents d'adieu. Les expressions homériques définissent avec précision ces « réserves », que l'on garde à l'intérieur du logis, en quelque office surveillé par l'intendante : ce sont reliefs des repas précédents, mets froids, « conservés à l'intérieur » et qui n'ont plus à être cuits « à l'extérieur », dans quelque dépendance du haut logis ». S'il fallait un surcroît de netteté, nous l'aurions au chant VII (159-173) : Ulysse est entré chez Alkinoos ; il s'est assis au foyer ; il a parlé ; le vieil Échénéos a demandé que l'on accueillit cet hôte et que, le repas étant fini, l'intendante lui servît un en-cas, « tiré de ses réserves ». Alkinoos acquiesce et donne les ordres ; l'en-cas est servi. Voilà donc le repas de fortune ou, si l'on veut, d'occasion. Mais en notre chant I, il ne s'agit aucunement d'un tel repas : Athéna-Mentès est arrivée après le sacrifice, à l'heure où l'on se met à table ; Télémaque l'a fait asseoir au même festin que les prétendants, mais loin d'eux ; tout était préparé ce matin-là (vers 110-112) pour le grand repas quotidien, dans lequel n'ont à figurer ni les mets de la réserve, ni, par suite, le vers 140. Aristarque l'athétisait. Quant à notre vers 148 du chant I, il figure ici en dépit de sa signification homérique et rituelle : il fait « inconvenance », comme disaient les Alexandrins. C'est à la fin des repas, — non pas au début, — c'est pour l'offrande aux dieux, — non pour la soif des humains, — que le « couronnement des cratères » prend place : au chant XXI de l'Odyssée (vers 270-272), la cérémonie n'a lieu qu'après une journée de festin, quand les prétendants songent à quitter le manoir d'Ulysse ; dans l'Iliade au chant IX (vers 174-176), c'est quand les chefs des Achéens se séparent, et au chant I (vers 470-471), à une autre fin de repas. Un contraste grammatical dans le groupe de nos vers 145-149 peut nous éclairer : le verbe de 148 est à l'aoriste, au milieu de verbes à l'imparfait. II. — À la fin du chant XV de notre Odysée, Eumée et Ulysse s'endorment, après s'être conté leurs longues aventures ; mais leur sommeil est court, car voici l'aube (vers 493-495) et déjà, sur la plage du bas, Télémaque et ses compagnons, qui rentrent de leur voyage à Pylos, viennent d'échouer le navire, de le pousser à terre : ils sont à sec ; ils carguent les voiles et démâtent (495-496), puis... se mettent aux rames pour amener à la cale le navire (497) ; ils jettent enfin l'ancre, attachent l'amarre (498), prennent pied sur la grève et préparent le repas du matin (499-500) : Pendant qu'ils échangeaient ces paroles entre eux, prenant sur leur sommeil, puis s'endormaient à peine, l'Aurore était montée sur son trône, et déjà les gens de Télémaque abordaient au rivage, amenaient la voiture et déplantaient le mât, puis sur la grève, où l'équipage descendit, le repas s'apprêta. Vers 497-498 : en vitesse ; on se met aux rames vers la cale ; on jette l'ancre et l'on attache les amarres. Comment expliquer qu'un navire, une fois mis à sec, puisse être poussé à la rame vers la cale ? Nos deux vers 497-498 sont des copies sans changement de l'Iliade (chant I, vers 435-436). Mais, dans l'Iliade, le navire n'est pas échoué ; il est encore en eau profonde. Tout au long de l'Odyssée et de l'Iliade, on pourrait alléguer cinquante et soixante insertions de mêmes sottises ou de mêmes bavardages, également réparties sur tous les épisodes et tous les chants. La comparaison complète entre toutes les descriptions homériques de repas, d'embarquements ou de débarquements impose les conclusions suivantes : 1° Il paraît certain que, pour allonger, préciser ou embellir les descriptions des Poésies, des vers authentiquement homériques furent inutilement répétés, surnumérairement « insérés » par les récitants ou les copistes, en des endroits où ils n'avaient que faire. 2° Il semble difficile de dater la plupart de ces insertions. En nombre de cas néanmoins, un indice chronologique peut nous être donné par l'absence ou la présence de ces insertions dans tout ou partie de nos manuscrits antiques. En nombre de cas aussi, ces insertions figuraient déjà dans les éditions antérieures aux Alexandrins, qui les déclaraient scandaleuses. 3° La plupart de ces insertions semblent être venues s'ajouter au texte de la même façon : la terminaison semblable de deux vers authentiques amena derrière l'un d'eux la suite de l'autre, en des endroits où cette suite n'était ni nécessaire, ni utile, ni même logiquement ou grammaticalement acceptable. L'insertion semble donc être, avant tout, un méfait de la mémoire. À ce titre, il pourrait sembler qu'elle fut avant tout une œuvre de récitant professionnel, de rhapsode. Entraîné par la pente de la récitation, le débit du rhapsode était une sorte de torrent fougueux, gonflé des vingt-cinq ou trente mille vers, qu'il fallait savoir pour exercer la profession. Ces vers formaient entre eux des chaînes liquides dont un premier élément entraînait toujours derrière lui la même séquence. Mais ces méfaits de la réminiscence nous apparaîtrait peut-être aussi grands dans l'histoire de l'édition antique, si nous connaissions mieux les détails techniques de cette histoire. Homère fut durant vingt siècles l'auteur le plus lu, le livre de classe le plus répandu sur toute la surface du monde gréco-latin : pour le recopier en des milliers et milliers d'exemplaires, il dut exister des ateliers, où des mercenaires, le plus souvent des esclaves ou des affranchis, fabriquaient « en série » Iliades et Odyssées ; un lecteur ou un récitant y dictait à haute voix le texte que copiait une équipe ; telles fautes, que nous rencontrons dans nos manuscrits, ne peuvent pas s'expliquer autrement. Est-il invraisemblable que scribes et lecteur, spécialisés en cette fabrication et passant toutes les heures de leur vie à ce travail unique, aient eu bientôt la mémoire aussi farcie d'Homère que celle des rhapsodes ? Parfois, souvent, devaient se dérouler dans leur dictée ou dans leur copie les mêmes séquences involontaires que dans la récitation publique. Les rhapsodes étaient les plus sottes gens du monde, nous dit Xénophon dans le Banquet (III 6). Autant que nous pouvons connaître les éditeurs athéniens et préalexandrins d'Homère, c'est le dernier des reproches que l'on doive songer à leur faire : ils semblent avoir exercé, jusqu'aux limites permises, et même au delà, leur double métier de diorthontes (correcteurs de textes) et de bibliopoles (vendeurs de livres) ; leur finesse d'interprétateurs également leur adresse de commerçants... Les habiletés et profits du métier les ont-ils incités aux « extensions » qui grossissaient le volume et en augmentaient le prix, selon le chiffre de vers inscrit à la fin de chaque chant ? Il arrivait aux copistes d'alors, comme à ceux d'aujourd'hui, d'oublier ou de négliger une ligne, un couple ; les seules copies soigneusement revues n'avaient jamais de ces manques. On pouvait donc mettre au compte et à la louange d'une copie nouvelle la présence de vers que les autres Homères ne portaient pas en cet endroit, mais qu'ils portaient en d'autres et qui, donc, n'en étaient pas moins, dans l'ensemble et dans tous les mots, authentiquement homériques : la seule négligence ou erreur des scribes, — disait-on, — les avait fait oublier dans les autres éditions. Quand la mode de Pergame l'emporta sur la critique d'Alexandrie, le public devint, sans doute, de plus en plus soucieux de n'acheter que des Homères complets, non élagués ni mutilés. « Ne pas enlever un seul vers au Poète » ; avoir des copies « que n'eût raccourcies aucune « diorthose » : le libraire-éditeur dut considérer cette double règle comme la première condition du succès commercial; l'Homère complet, — voire complété, « revu et augmenté », — « se vendait » ; copiste et libraire faisaient leurs affaires, si, au bout de leurs chants homériques, ils pouvaient inscrire le plus beau total de vers « légitimes ». Je ne doute pas que, dès le temps des éditeurs ou copistes athéniens, aux Ve et IVe siècles avant notre ère, un très grand nombre de nos insertions n'aient eu cette origine industrielle : le profit immédiat, le gain sonnant a toujours été l'un des plus puissants moteurs de la vie hellénique. Avant comme après les Alexandrins, les préférences et les exigences du gros public durent faire foisonner le texte homérique dans les éditions « communes », « populaires », « vulgaires », qui revivent en nombre de nos papyri. Les Alexandrins et leurs successeurs avaient sous les yeux une édition de l'Iliade qu'ils appelaient couramment la Polystique, la Plurale, de même qu'ils en appelaient d'autres les Urbaines, les Vieilles, la Cyclique, la Marseillaise, etc. De quand datait, de qui était cette Iliade « plurale » ? Eustathe nous raconte comment un certain Timolaos de Larissa avait doublé, vers par vers, tout le poème, en ajoutant un hexamètre de son cru derrière chaque vers homérique. Un autre versificateur avait mieux fait encore : il avait récrit toute l'Iliade, non pas en rondeaux, mais en distiques, en ajoutant un pentamètre de sa main derrière chaque hexamètre du Poète. Les Anciens ne nous parlent pas d'une Odyssée « polystique ». Néanmoins, certains passages de notre Vulgate semblent garder la trace d'entreprises toutes semblables au poème de Timolaos. Le plus bel exemple nous serait fourni par les questions d'Alkinoos à la fin du chant VIII et la réponse d'Ulysse au début du chant IX. La seule longueur de cet interrogatoire met le lecteur en défiance. Les condamnations alexandrines et les apologies pergaméennes augmentent encore cette inquiétude. Mais la puérilité ou la sottise de certains vers est le meilleur des indices. Sur les 45 derniers vers du chant VIII, il en est 34 qui sont d'une « bâtardise » certaine ; c'est comme une alternance de vers authentiques et d'insertions ou d'interpolations. Alkinoos prend la parole : I. — _Début authentique_ : Doges et conseillers de Phéacie, deux mots. C'est assez pour l'aède ! laisse, ô Démodocos, la cithare au chant clair ! Car peut-être ces chants ne plaisent pas à tous. Je vois qu'en ce repas, les sanglots de douleur n'ont pas quitté notre hôte, depuis que s'est levé notre aède divin : il faut qu'un grand chagrin ait envahi son âme ! Donc, assez pour l'aède ! inviteur, invités, je veux la joie de tous : n'est-ce pas mieux ainsi ? Si nous sommes ici, c'est pour fêter notre hôte. II. — _Trois vers bâtards_ : Tout est prêt maintenant, le départ, les cadeaux qu'à l'ami nous offrons : l'hôte et le suppliant ne sont-ils pas des frères, pour peu que l'on conserve au cœur quelque sagesse ? III. — _Trois vers authentiques_ : Mais à ton tour, mon hôte, il faut ne rien cacher : sans feinte, réponds-moi ; rien ne vaut la franchise. Dis-nous quel est le nom que là-bas te donnaient et ton père et ta mère... IV. — _Quatre vers bâtards_ : et tous ceux de ta ville et de vos alentours ; car jamais on ne vit qu'un homme fût sans nom ; qu'on soit noble ou vilain, chacun en reçoit un le jour de sa naissance : aux enfants, sitôt nés, c'est le don des parents. V. — _Un vers authentique_ : Dis-nous quelle est ta terre et ton peuple et ta ville... VI. — _Dix-sept vers bâtards ou insérés_ : où devront te porter nos vaisseaux phéaciens qui, doués de raison, voguent sans le pilote et sans le gouvernail qu'ont les autres navires ; ils savent deviner, d'eux-mêmes, les désirs et les pensées des hommes ; connaissant les cités et les grasses campagnes du monde tout entier, ils font leur traversée sur le gouffre des mers, sans craindre ni la moindre avarie ni la perte, dans les brumes et les nuées qui les recouvrent. Mais voici quel avis autrefois me donna Nausithoos, mon père : Poseidon, disait-il, nous en voudrait un jour de notre renommée d'infaillibles passeurs et, lorsque rentrerait de quelque reconduite un solide croiseur du peuple phéacien, le dieu le briserait dans la brume des mers, puis couvrirait le bourg du grand mont qui l'encercle. Ces discours du vieillard en verrons-nous l'effet ? resteront-ils sans suite ? C'est le secret des dieux. Mais, voyons, point par point, sans feinte, conte-moi... VII. — _Un vers authentique_ : les lieux où tu erras, les contrées que tu vis, VIII. — _Trois vers insérés_ : les mœurs des habitants, la beauté de leurs villes ; étaient-ce des sauvages, des bandits sans justice, ou des gens accueillants, qui respectent les dieux ? IX. — _Un vers authentique_ : Dis-moi pourquoi ces pleurs, ce chagrin de ton âme... X. — Trois vers bâtards : en entendant le sort des héros danaens et des gens d'Ilion ?... C'est l'ouvrage des dieux : s'ils ont filé la mort à tant de ces humains, c'est pour fournir des chants aux gens de l'avenir. XI. — _Un vers authentique_ : As-tu sous Ilion perdu quelque allié ? XII. — Deux vers bâtards : un beau-frère, un beau-père ? quelqu'un de ces amis que l'on aime le mieux après son propre sang et sa propre famille ? XIII. — _Un vers authentique_ : ou quelque compagnon loyal et dévoué ? XIV. — _Deux vers bâtards_ : Un brave compagnon, toujours plein de sagesse, ce n'est pas moins qu'un frère. Vers par vers, mot par mot, il serait facile de montrer que ces vers étrangers n'ont rien de commun avec la langue et le style homériques. En outre, les uns sont omis par certains de nos manuscrits ; d'autres sont critiqués et « athétisés » par les Anciens, et la plupart sont des plus sottes « Lapalissades » qu'ait jamais proférées bouche humaine. Mais calculs, ruses, malfaçons ou pastiches, tout ce travail conscient des faussaires eut moins d'effets peut-être que certaines méprises, dont les scribes de l'antiquité plus récente furent, je crois, les premières victimes : nombre d'insertions sont venues, comme d'elles-mêmes, s'imposer à leurs yeux, plus encore qu'à leur mémoire ; elles étaient dans la marge de leur modèle ; c'est de bonne foi qu'ils les firent passer dans le texte du Poète. Une édition antique d'Homère était souvent un indiscernable mélange : le texte occupait le centre des pages ; mais tout autour, en haut, en bas, à droite, à gauche, en lignes serrées, en phrases abrégées, se pressait un commentaire, — une collection de scholies, — qui, souvent, envahissait jusqu'aux interlignes du texte, lequel était accompagné parfois d'une « paraphrase », d'une traduction en langage du jour. Tel manuscrit de l'Escurial peut nous offrir le plus beau spécimen de ce fouillis inextricable ; on y trouve : 1° des citations de l'Iliade et de l'Odyssée, les unes servant à expliquer les mots ou les formules du texte central, ses particularités grammaticales ou syntaxiques, et les autres venant, comme termes de comparaison, illustrer ou compléter le morceau; 2° des emprunts aux Mémoires alexandrins ou à ces Glossaires athéniens, où les mots difficiles, désuets ou même incompris étaient catalogués, comparés et souvent élucidés par les citations de l'une ou de l'autre Poésie; 3° des citations épiques, tirées soit des autres poèmes attribués à Homère, — en particulier des Hymnes, — soit d'Hésiode ou du Cycle épique; 4° des citations de tous les auteurs qui, de près ou de loin, avaient imité Homère, en particulier des Tragiques et des Comiques; 5° une traduction, soit en prose, soit en vers, soit sérieuse et exacte, soit parodique ou fantaisiste du texte antique en langue du jour. Est-il surprenant que le voisinage, puis l'invasion de ces notes marginales et interlinéaires aient introduit dans le texte recopié des mots, des formes, des vers « surnuméraires », dont la présence devrait aujourd'hui nous scandaliser ? et, comme conclusion générale, est-il exagéré de dire que, dans ce foisonnement d'insertions, l'œuvre de l'écrivain, — commentateur, éditeur ou copiste, — fut au moins égale à celle du récitant? * * * Nos philologues ont emprunté au latin le mot mystérieux, mais sonore d'interpolation, pour désigner les vers ou les morceaux que les Alexandrins appelaient « bâtards ». Les interpolations sont d'une tout autre origine et d'une tout autre nature que les insertions. Elles ne comportent pas seulement un vers ou quelques vers isolés, cinq ou six paires au plus de vers répétés : elles forment, d'ordinaire, des blocs assez imposants, il en est parfois d'énormes, qui dépassent 4 et 500 vers suivis. Elles sont l'ouvrage conscient et trompeur de faussaires ou de pasticheurs, qui fabriquaient de l'Homère, comme aujourd'hui il est des fabricants de Corots ou de Millets. Elles ne datent pas d'une seule époque ; elles sont venues s'introduire successivement par les soins des rhapsodes, des éditeurs, des commentateurs même, durant les dix ou douze siècles de l'antiquité hellénique, hellénistique et même gréco-romaine. La plupart, néanmoins, sont antérieures au temps où les Alexandrins les stigmatisèrent de leur marque d'infamie. Ici encore, ni la fantaisie ou le goût personnels, ni de simples théories littéraires ne dictaient leurs condamnations. Ils avaient sous les yeux des Homères, où ne figuraient pas tels épisodes que nos éditions d'aujourd'hui incorporent soigneusement au texte du Poète, que nos historiens de la littérature grecque défendent contre toute suspicion d'origine et que nos professeurs font consciencieusement admirer à leurs étudiants ou élèves. Dans l'Iliade, tout le « Catalogue des Vaisseaux » (chant II, vers 484-877) et toute la « Dolonie » (chant X, vers 1-579) étaient de cette sorte : ces 976 vers peuvent être détachés de la Poésie sans y laisser le moindre trou ; il est hors de doute qu'ils y ont été rajoutés. De même, Aristarque et Aristophane de Byzance avaient des Odyssées, qui s'arrêtaient au vers 296 du chant XXIII et ne comportaient donc ni les 76 derniers vers de ce chant ni les 548 vers du chant XXIV : certains de nos manuscrits byzantins portent encore au vers 296 du chant XXIII la note : Fin de l'Odyssée. En d'autres Odyssées, les Alexandrins constataient l'absence au chant VIII, vers 266-369, de ces Amours d'Arès et d'Aphrodite, dont le fond scandaleux passait les bornes de l'impiété et de l'inconvenance et dont le ton ironique ou parodique, le style et la langue même dénonçaient — et dénoncent — à première lecture la « bâtardise » incontestable. Dès le VIe siècle avant notre ère, cet « hymne » étrange intriguait et scandalisait, tout ensemble, les Sages d'Ionie. V. DEVANT LE PUBLIC. ------------------------------------------------------------------------------ En lisant aujourd'hui les Poésies homériques, il faut ne jamais oublier qu'entre les temps ioniens, où elles furent composées pour un auditoire, et les temps modernes, où elles furent livrées par les manuscrits à nos imprimeurs, il s'écoula vingt-trois ou vingt-quatre siècles, durant lesquels soixante-dix générations se piquèrent d'étudier, de connaître et d'imiter le Poète, de fabriquer, en hexamètres épiques (certains de nos manuscrits byzantins nous en citent du XIIe siècle après J.-C.), des batailles ou des aventures sur le modèle de l'Iliade ou de l'Odyssée. Durant ces vingt-trois siècles, les Poésies eurent à plaire à quatre ou cinq sortes de publics. Molière nous dit dans la Critique de l'École des Femmes : « Le grand art étant de plaire et la pièce ayant plu à ceux pour qui elle était faite, c'était assez pour elle ; elle devait peu se soucier du reste ». Mais ayant plu d'abord à ceux pour qui elle était faite, quand la pièce a continué de plaire durant des vingtaines de générations, à des milliers d'auditoires différents, on peut croire qu'elle eut à « se soucier » du goût changeant des siècles et des publics et à s'y accommoder. Nous connaissons assez mal les représentations des rhapsodes à l'époque classique ; malgré son ton de satire, le dialogue socratique, intitulé Ion, peut néanmoins nous renseigner quelque peu. Il nous montre en scène l'un de ces récitants, chamarrés et dorés comme les plus brillants de nos matadors, criant, pleurant, riant, gesticulant, mimant des yeux et de tout le visage le texte récité. Cet Ion est un acteur en tournée, qui vient de remporter le prix au concours d'Épidaure et compte le remporter au concours des Panathénées. On sait que, depuis le tyran Pisistrate (seconde moitié du VIe siècle avant notre ère), la loi d'Athènes ordonnait qu'en cette grande fête, les deux Poésies fussent récitées de bout en bout, par des rhapsodes qui se relayaient. Mais aucun auteur ancien n'a pris la peine de nous dire où et comment cette récitation continue de vingt-sept ou vingt-huit mille vers était organisée, avait lieu, était répartie sur les longues heures d'une ou de plusieurs journées. Vaniteux à souhait, — « Viens m'entendre, Socrate ! tu verras si j'ai bien su arranger Homère », — Ion confesse volontiers ses mérites éminents; personne au monde ne sait comme lui comprendre et représenter l'épos : « Aux passages lamentables, les larmes emplissent mes yeux ; aux passages de crainte ou d'effroi, la terreur me fait dresser les cheveux sur la tête et palpiter le cœur ». Quand tu déclames l'épos, — demande Socrate à Ion, — quand tu frappes au plus haut point ton public, en nous disant Ulysse qui saute sur le seuil, surgit devant les prétendants et verse à ses pieds les flèches, ou bien Achille bondissant sur Hector, ou le désespoir d'Andromaque, d'Hécube, de Priam, dis-moi : es-tu en pleine possession de toi-même ?... ou bien es-tu hors de toi et, dans l'enthousiasme de ton âme, te sens-tu partie des événements que tu racontes, habitant d'Ithaque, de Troie ou de quelque autre ville épique ?... — Ce que je sais bien, — réplique Ion, — c'est que, de la scène où je suis, je regarde mon public : il faut que leurs pleurs, leurs regards étonnés, leur terreur même répondent à mes paroles. Car il me faut veiller, et sans trêve, sur eux : si je les mets en pleurs, c'est moi qui rirai en touchant leur argent ; si j'excite leurs rires à mes dépens, c'est moi qui, ne touchant pas une obole, serai dans les larmes. Dix ou douze générations d'aèdes et de rhapsodes ont dû partager ce souci, et l'on est en droit de se demander si toucher au texte du Poète ou ne pas toucher l'argent du public ne dut pas être quelque fois l'alternative que le métier leur imposait : un cœur de théâtre, — surtout, un cœur grec, — est excusable de ne pas longtemps hésiter. Les deux chapitres XV et XVI des Mémoires d'Hector Berlioz m'ont toujours semblé d'une lecture indispensable à l'homérisant. Car, durant des siècles, durant plusieurs générations tout au moins, les Poésies homériques furent une musique dont quelques privilégiés seulement possédaient les « partitions » et pouvaient lire les « notes ». Berlioz, avec des transports de fureur, raconte les libertés que les éditeurs et les exécutants prenaient avec les œuvres des maîtres : Aussi bien en Allemagne, en Angleterre et ailleurs qu'en France, on tolère que les plus nobles œuvres dans tous les genres soient arrangées, c'est-à-dire gâtées, c'est-à-dire insultées de mille manières, par des gens de rien : Mozart a été assassiné par Lachnith, et Weber par Castilblaze ; Gluck, Grétry, Mozart, Rossini, Beethoven, Vogel ont été mutilés par ce même Castilblaze ; Beethoven a vu ses mélodies corrigées par Fétis, par Kreutzer et par Habeneck ; Molière et Corneille furent taillés par des inconnus, familiers du Théâtre-Français ; Shakespeare enfin est encore représenté, en Angleterre même, avec les arrangements de Cibber et de quelques autres... Garrick a trouvé un dénouement de Roméo et Juliette et l'a mis à la place de celui de Shakespeare... Quel est l'insolent drôle qui a inventé le dénouement qu'on substitue quelquefois à la dernière scène du Roi Lear ? quel est le grossier rimeur qui a mis dans la bouche de Cornelia ces tirades brutales, exprimant des passions si étrangères à son tendre et noble cœur ?... Et Richard III, ne l'a-t-on pas bouleversé ? n'a-t-on pas ajouté des personnages à la Tempête ? n'a-t-on pas mutilé Hamlet, Roméo ?... Et pour en revenir à la musique, n'entend-on pas à Londres des parties de grosse caisse, de trombone et d'ophicléide, ajoutées par M. Costa aux partitions de Don Giovanni, de Figaro et du Barbier de Séville ? Nos papyri sont tous postérieurs au IVe siècle avant notre ère ; ils ne nous ont rien appris de certain sur les plus vieux Homères de la petite Grèce ionienne ou de la Grande Grèce périphérique. Mais ils nous fournissent un document de comparaison, qui, pour être emprunté à une époque toute différente, — au premier, second ou troisième siècle après Jésus-Christ, — n'en est pas moins d'une importance décisive : ce qui fut possible cinq ou six cents ans après Périclès et Socrate, en pleine civilisation lettrée et bibliophile, peut nous renseigner sur ce qui dut être commode et courant, durant les siècles archaïques. Un papyrus (n° 412 des Oxyrrhynchos Papyri), — postérieur, semble-t-il, à l'an 221 de notre ère et sûrement antérieur à l'an 276, — contient, avec la fin du XVIIIe livre des Kestoi de Julius Africanus, un nouvel épisode odysséen que personne de nos devanciers n'avait connu. C'est une Invocation aux Morts, que Julius Africanus avait pu lire dans deux exemplaires homériques, l'un à Nysa, en Carie, l'autre en sa vieille patrie d'Aelia Capitolina (Jérusalem). Cette invocation figurait aussi, mais n'était pas complète dans l'exemplaire de la Belle Bibliothèque romaine du Panthéon, que Julius Africanus lui-même avait bâtie pour l'Empereur en personne. Cette Invocation s'intercalait au chant XI, après les vers 36-43. En trente vers, Ulysse y faisait appel à divers dieux et démons, Anubis, Hélios Titan, Zeus Chthonios, Phtha, Phren, Homosozo, Ablanatho, etc. Julius Africanus se demandait le plus sérieusement du monde si ces vers, dont il ne mettait pas en doute l'authenticité, avaient été laissés de côté, par Pisistrate, le tyran d'Athènes, et ses fils, quand, au VIe siècle avant notre ère, ils avaient recueilli et suturé ensemble les autres vers des Poésies ! Tout dans ce texte mérite à coup sur l'admiration : voilà de bel Homère à la mode d'Égypte, au goût de cette grécité levantine de l'Empire, pour qui les recettes magiques et les invocations infernales étaient le dernier mot de la science, le remède à toutes les inquiétudes et à tous les maux. Il est beau sans doute que, cinq siècles après Aristarque, un savant, un lettré, un architecte de la Bibliothèque Impériale se soit laissé prendre à de pareilles homériqueries. Mais il me semble encore plus beau qu'une supercherie aussi grossière ait pu trouver l'entrée de la bibliothèque publique dans cette Nysa de Carie, où Strabon, cent ou deux cents ans plus tôt, était venu écouter les leçons d'Aristodème, fils de ce Ménécrate qui avait été le disciple direct d'Aristarque, du plus grand des Alexandrins... Ne voilà-t-il pas de quoi légitimer tous les soupçons des Anciens et des Modernes sur l'authenticité du texte homérique ? * * * Mais pour passer du soupçon à la condamnation formelle et à l'expulsion de certains passages fameux, l'embarras fut toujours et reste toujours grand. Si le prudent Aristarque notait de l'obel, — de la broche d'infamie, — nombre de vers et d'épisodes qu'il condamnait, il les conservait presque tous dans son texte, et ceux-là même contre lesquels la condamnation lui semblait le mieux motivée; depuis un siècle, il n'est pas une condamnation de nos homérisants les plus experts qui n'ait été revisée et annulée, pour être reprise et validée de nouveau. Tout le monde admet que notre Vulgate doit contenir nombre d'interpolations étendues et même grossières ; mais, sur chacun des passages incriminés, les discussions se poursuivent. Je crois néanmoins qu'une méthode réaliste, utilisant les divergences des manuscrits et des papyri, les citations homériques des auteurs anciens, les rares données de l'histoire et les données plus nombreuses et moins douteuses de l'archéologie et de la géographie, peut conduire à quelques conclusions acceptées de tous : en notre Odyssée, de graves anachronismes et quelques absurdités nous permettent de dater tel vers ou tel épisode et de le rejeter en fin de compte. I. — Les Anciens signalaient déjà tels de ces anachronismes comme des supercheries du patriotisme local. Ils savaient qu'en pareille matière, les Grecs étaient capables des entreprises les plus audacieuses. Parmi les éditions qu'ils avaient sous les yeux, les gens d'Alexandrie mentionnent la Crétoise : c'était sans doute l'édition officielle qu'avait fait établir, pour l'usage de ses écoles et de ses concours, soit quelque grande ville de Crète, soit même la communauté fédérale ou religieuse des peuples crétois... Or, de nos vingt-huit mille vers homériques, un seul nous parle des Doriens, et c'est, au sujet de la Crète et de leur établissement dans cette île, un passage du chant XIX : Au large, dans la mer vineuse, est une terre, aussi belle que riche, isolée dans les flots : c'est la terre de Crète, aux hommes innombrables, aux quatre-vingt-dix villes [dont les langues se mêlent ; côte à côte, on y voit Achéens, Kydoniens, vaillants Etéocrètes, Doriens tripartites et Pélasges divins] ; parmi elles, Cnossos, grand'ville de ce roi Minos que le grand Zeus, toutes les neuf années, prenait pour confident. J'ai mis entre crochets les trois vers 175-177 du texte actuel : Platon semble ne pas les avoir connus, car il cite le passage en les omettant. Population mélangée et villes mixtes d'Achéens, d'Étéocrètois, de Kydoniens, de Doriens et de Pélasges : voilà un bon tableau de la Crète aux premiers siècles de la période classique. Mais rien dans la légende crétoise ni dans la tradition homérique ne permet d'admettre que Minos et Idoménée aient régné sur un pareil mélange de peuples, — et tout le contredit : leur Crête est antérieure à l'invasion des Doriens... Une difficulté grammaticale aurait dû arrêter les homérisants. Comment, au début du vers 178, « parmi elles » peut-il se rapporter aux différents peuples énumérés dans les trois vers précédents ? grammaticalement, il faut sauter par-dessus ces trois vers 175-177 et leur énumération, pour unir elles à villes. La Chypriote, que citent les mêmes Alexandrins et qui concordait souvent, — nous disent-ils, — avec la Crétoise, avait introduit au chant XVII de l'Odyssée une tirade en l'honneur de Chypre et de l'une de ses dynasties locales. En ce chant XVII, les vers 427-441 sont la copie des vers 258-272 du chant XIV. On connaît le gros de l'histoire : Ulysse, caché sous ses haillons de mendiant, ne s'est point fait encore reconnaître ; il se dit un pirate crétois qui, à la tête d'une petite escadre, est allé croiser et piller dans les eaux du Nil ; la chance a tourné contre lui ; il a été attaqué et vaincu par les indigènes ; ses gens, faits prisonniers, ont été emmenés en servitude... Ici, les deux textes se séparent. Dans les quatre-vingt-sept vers 273-359 du chant XIV, Ulysse achève posément le récit de sa captivité en Égypte, de son départ pour la Phénicie, de son embarquement pour la Libye, de son arrivée chez les Thesprotes et de son évasion enfin à la côte d'Ithaque : tout se suit et se tient en ce récit qui est l'une des merveilles de notre Odyssée... Au vers 442 du chant XVII, au contraire, l'histoire tourne court : pendant que ses compagnons sont emmenés par les Égyptiens, le Crétois est donné à un roi de Chypre, de la famille des Iasides, Dmétor, qui se trouvait là, en Égypte, — on ne sait comment ! — et c'est de Chypre que le mendiant arrive en Ithaque... Trois vers (XVII, 442-444) suffisent à bâcler cette fin. Mais l'exemple le plus typique nous serait fourni par les vers 13-41 du chant XXI, touchant la Messénie d'où serait venu l'arc d'Ulysse : C'est en Lacédémone, un jour, qu'en un voyage, Ulysse avait reçu ce présent d'Iphitos, l'un des fils d'Eurytos, semblable aux Immortels. Tous deux, en Messénie, ils s'étaient rencontrés chez le sage Orsiloque : Ulysse y réclamait la dette que ce peuple avait envers le sien ; car des Messéniens, sur leurs vaisseaux à rames, avaient, aux gens d'Ithaque, volé trois cents moutons ainsi que leurs bergers. C'est comme ambassadeur, quoique tout jeune encore, qu'Ulysse était parti pour ce lointain voyage, député par son père et les autres doyens. Or, Iphitos cherchait ses cavales perdues, douze mères-juments et leurs mulets, sous elles, en âge de travail : elles devaient hélas ! causer un jour sa perte, quand il irait trouver l'homme au cœur énergique, l'auteur des grands travaux, Héraklès, fils de Zeus !... En sa propre maison, sans redouleur les dieux, sans respecter la table, où il l'avait reçu, où il devait l'abattre, Héraklès, l'insensé ! devait tuer cet hôte pour prendre en son manoir les juments au pied dur. C'est elles qu'Iphitos cherchait en Messénie quand, rencontrant Ulysse, il lui donna cet arc, que le grand Eurytos jadis avait porté et qu'il avait laissé, en mourant, à son fils dans sa haute demeure. En retour, Iphitos avait reçu d'Ulysse une lance robuste avec un glaive à pointe. Ce jour avait fait d'eux les plus unis des hôtes ; s'ils n'avaient pas connu la table l'un de l'autre, c'est que le fils de Zeus, auparavant, tua Iphitos l'Eurytide, cet émule des dieux. Or, jamais le divin Ulysse n'emportait le cadeau d'Iphitos, quand, sur les noirs vaisseaux, il partait pour la guerre : le gardant au manoir, il ne l'avait jamais porté que dans son île. Il n'est pas un mot en ces vingt-neuf vers qui ne soit pas un anachronisme, et des plus grossiers : 1° Messène est en territoire spartiate, « en Lacédémone » ; notre auteur écrit donc après la conquête définitive de la Messénie par les Spartiates, au VIIe siècle, cent cinquante ans au moins après le Poète ; 2° Messène a pour roi le même Orsiloque dont le fils donne l'hospitalité à Télémaque et Pisistrate aux chants III et XV de l'Odyssée ; mais en ces vers authentiques, Diocles habite la Phères de l'Alphée, qui n'a rien de commun avec la Phères messénienne ; 3° Chez les Messéniens (peuple dorien inconnu des Poésies), Ulysse est envoyé en ambassade, malgré sa jeunesse, comme l'aurait été plus tard un jeune Athénien, par le « peuple et le conseil », et le morceau, qui s'ouvre par une imitation de l'Iliade, contient une copie de l'Odyssée ; pour l'origine des autres vers, il suffit de lire dans l'Iliade le récit de Nestor sur la dette que son père avait en Élide ; 4° Iphitos, qu'Ulysse rencontre en Messénie, va mourir, par la suite, de la main d'Héraklès : Ulysse, contemporain d'Héraklès ! le vieux Nestor était un enfant à la mamelle quand Héraklès vint assiéger et ruiner Pylos. Ajoutez qu'en ce puéril bavardage, chaque vers, est un centon d'hémistiches empruntés. II. — Autre sorte d'interpolation : les Hellènes classiques avaient pour les jeux violents, pour la boxe en particulier, un goût que les Achéens et les Ioniens n'avaient peut-être pas connu. Au chant XVIII, le texte actuel nous décrit le pugilat des deux mendiants, Ulysse et Iros. Laissons de côté en cet épisode les mots surprenants, qui abondent, et les formes non moins surprenantes de grammaire et de versification, que certains s'efforcent de corriger. Laissons encore les mœurs, occupations et plaisirs qui n'ont rien d'homérique, la cuisine de ces nobles prétendants sur le foyer de la grand'salle, qui n'a jamais servi à cet usage (la cuisine de Louis XIV dans la Galerie des Glaces), et ces estomacs de chèvres, bourrés de graisses et de sang, ces boudins dont l'un sera le prix de la lutte, dont les autres sont destinés à un repas du soir que l'on oublie de prendre ensuite et qui ne semblait pas, en effet, de grande utilité après cette longue journée de festin... Mais comment remettre la scène dans l'ensemble du drame ? L'un des éléments constitutifs de ce drame est le moyen qu'Ulysse a de se révélé, aussitôt qu'il voudra : il n'a qu'à montrer la cicatrice de la blessure que jadis le sanglier du Parnasse lui fit à la cuisse ; femmes et hommes, princes et servants, tous au manoir et dans l'île en ont entendu parler ; que l'on aperçoive cette cicatrice, et le maître aussitôt est identifié. Au début du chant XXII, quand Ulysse, débarrassé de ses haillons, sautera sur le seuil, personne n'hésitera à le reconnaître : sur la cuisse nue, est apparue la cicatrice ! Mais au chant XVIII ! s'il est une heure et une assistance où Ulysse ne doit pas être reconnu, c'est en cette fin de la première journée, en ce festin où rien n'est encore préparé pour lui fournir les armes et les alliés de sa vengeance. Et voici que, pour lutter, les deux mendiants se troussent jusqu'aux reins : « Ulysse se dévêt, montre ses belles et grandes cuisses », personne parmi les femmes et gens de service n'aperçoit la cicatrice !... III. — Homère n'était pas seulement la Poésie incarnée ; il était aussi la Sagesse, la Science et, surtout, la Vertu : ses poèmes n'étaient pas seulement le manuel où la Grèce apprenait à lire et à écrire et cherchait les éléments de toutes les sciences et de tous les arts, l'explication de la nature et le tableau du monde, l'histoire des hommes et la légende des Dieux; ils étaient encore le livre d'éducation familiale et civique où, de l'enfance à la vieillesse, tous les Hellènes dignes de ce nom, pauvres et riches, fils et pères, citoyens et magistrats, venaient puiser les règles de la morale publique et privée, et les convenances du savoir-vivre. Or la morale homérique n'était pas conforme sur tous les points aux lois et usages de la Grèce plus récente. Il fallait parfois en corriger les exemples ou les préceptes, si l'on ne voulait pas induire la jeunesse en l'admiration de mœurs décriées ou interdites. Au début du chant VII de l'Odyssée, Ulysse, entrant dans la ville phéacienne rencontre sa protectrice coutumière, la déesse Athéna : sous les traits d'une petite fille à la cruche, elle est venue l'assister de ses conseils. Il connaît déjà le nom du roi des Phéaciens : Nausicaa lui a nommé son père Alkinoos. Mais le nom de la reine Arété n'a pas encore été évoqué : c'est Athéna au VIIe chant, vers 54 qui, pour la première fois, le prononce. Or ce nom est indispensable aux auditeurs pour comprendre la suite, autant qu'au héros lui-même pour se faire bien venir chez Alkinoos. Il n'est donc pas douteux que ce vers 54 ne soit en place, et le vers 55 ne saurait en être séparé. Ces vers 54-55 nous apprennent qu'Alkinoos et Arété sont frère et sœur, en même temps que mari et femme ; le texte n'est pas ambigu ; ce sont les deux enfants des mêmes parents, des mêmes « père et mère ». Les Commentateurs anciens, qui connaissaient la valeur de ces mots, savaient qu'Hésiode les comprenant ainsi, avait fait, lui aussi, d'Arété la propre sœur d'Alkinoos. Mais du jour où les Poésies devenaient le livre scolaire par excellence, comment donner en exemple à la jeunesse ces roi et reine de Phéacie, sages, hospitaliers et tout proches des dieux, mais unis l'un à l'autre par le plus incestueux, le plus illégal des mariages ? Le passage fut donc arrangé ; une interpolation de vingt vers (56-75), rétablissant les convenances, fit d'Arété la nièce, non plus la sœur d'Alkinoos. Athéna, dans le texte actuel, dit à Ulysse : Va droit à la maîtresse ; elle est en la grand'salle. Son nom est Arété ; elle a reçu le jour des mêmes père et mère, qui furent les parents du roi Alkinoos. [C'était Nausithoos, que l'ébranleur du sol, Poseidon, avait eu pour fils de Péribée, la plus belle des femmes, la plus jeune des filles du fier Eurymédon, qui jadis était roi des farouches Géants, mais qui causa la perte de son peuple féroce et se perdit lui-même. Aimée de Poseidon, Péribée mit au jour un fils, Nausithoos, qui, de nos Phéaciens, fut le roi magnanime, et, de Nausithoos, deux fils sont nés, Alkinoos et Rhéxénor. Mais, sitôt marié, Rhéxénor succombait sous les traits d'Apollon, le dieu à l'arc d'argent ; il n'avait pas encor de fils ; il ne laissait qu'une fille, Arété. Son frère Alkinoos, ayant pris Arété pour femme, l'honora comme pas une au monde ne peut l'être aujourd'hui, parmi toutes les femmes qui tiennent la maison sous la loi d'un époux. Elle eut, elle a toujours le cœur et les hommages de ses enfants, du roi Alkinoos lui-même ainsi que de ses peuples. Les yeux tournés vers elle, autant que vers un dieu, on la salue d'un mot quand elle passe au bourg : elle a tant de raison, elle aussi, de noblesse ! Sa bonté, même entre hommes, arrange les querelles]. Si jamais, en son cœur, elle te veut du bien, tu peux avoir l'espoir de retrouver les tiens, de rentrer sous le toit de ta haute maison, au pays de tes pères. Il faut, pour retrouver le texte authentique, supprimer les vingt vers que j'ai mis entre crochets : ils sont en contradiction formelle avec les deux vers du début ; ils tombent d'eux-mêmes ; ils sont faits d'emprunts ou de copies, et fabriqués de mots douteux. La Grèce classique ne voulait plus de ces mariages incestueux : la loi d'Athènes eut à les interdire formellement, ce qui prouverait déjà leur existence dans les siècles antérieurs. Les Poésies les admettent chez les dieux et demi-dieux : Zeus a pour femme sa sœur Héra, et les six fils d'Éole ont pour femmes leurs six sœurs. La Grèce ptolémaïque remit en usage ces unions que les dynasties divines du Levant avaient toujours pratiquées, afin de transmettre sans mélange le pur sang des dieux. Étrangère à la Grèce achéenne, la dynastie phéacienne est originaire et habitante d'un autre monde ; elle a connu ce même usage. Ce sont donc les gens d'école qui introduisent cette correction moralisatrice : « Si les États grecs confiaient à la Poésie d'abord le soin d'élever leurs enfants, dit Strabon (p. 14-16), ce n'était pas pour le simple agrément, c'était aussi pour la sagesse et la science qu'elle pouvait leur procurer ». * * * Les interpolations, comme les insertions, sont plus faciles à découvrir qu'on ne croirait d'abord. Quand on s'efforce de traduire les Poésies, sens et mots, et d'en rendre aussi l'allure, le ton et même certaines sonorités, il est une conviction qui lentement s'acquiert, mais que l'expérience finit par imposer : c'est que, de tous les textes grecs, il n'en est pas de plus facile à comprendre que les parties authentiques de l'Odyssée ; mais, d'ordinaire, il en va tout autrement pour les parties « bâtardes ». Le décousu, la puérilité, la banalité, l'imprécision grammaticale, et logique, l'absurdité même des interpolations brisent l'élan et la patience du traducteur. Leurs vers surchargés d'épithètes, chevillés, disloqués et recousus, et leurs coqs-à-l'âne sont parfois les plus sûres marques d'origine. Ce premier indice double de valeur, quand le passage douteux est mal recousu au contexte par la répétition en tête et en queue d'un vers, d'un hémistiche, d'une formule ou d'un mot, qui sert de replâtrage. Le doute devient nécessaire quand le passage suspect présente un ou plusieurs jeux de mots ou de sons, allitération, résonance, rime ou calembour, que les Anciens appelaient paréchèses, « résonances » : ils admiraient et aimaient ces chocs de lettres ou de syllabes; que les Commentateurs n'oublient pas de signaler à chaque rencontre et que les récitants ne s'étaient pas fait faut de multiplier pour « embellir » leur diction. Enfin la preuve me semble faite soit quand le témoignage des scholies nous apporte une condamnation d'Aristarque (celles de Zénodote et d'Aristophane de Byzance doivent toujours être revisées de près), soit quand ces vers étrangers manquent sur plusieurs de nos manuscrits ou dans quelque citation faite par un auteur antique. L'Odyssée nous fournit nombre de cas où toutes ces conditions sont réunies. Je n'en invoquerai que deux. I. — Au chant II, vers 267-295, Athéna, sous les traits de Mentor, apparaît à Télémaque pour lui rendre courage et lui offrir ses services. Les prétendants viennent de refuser au fils d'Ulysse le vaisseau qu'il leur demandait pour se rendre à Pylos. Elle s'offre elle-même à le conduire : ATHÉNA. — Télémaque, en ta vie tu seras [brave et sage, si la belle énergie de ton père est en toi ! Ah ! quel homme c'était pour aller jusqu'au bout et de l'œuvre et des dires !... Il faut que ce voyage ait ses fruits et s'achève. Ni lui ni Pénélope ne seraient tes parents, si je doutais que tu remplisses tes desseins : il est si peu d'enfants à égaler leurs pères ! pour tant qui peuvent moins, combien peu peuvent plus. Mais je vois qu'en ta vie, tu seras] brave et sage : la prudence d'Ulysse est tout entière en toi. Espérons que tu vas accomplir cette tâche. On voit nettement ici la suture habituelle aux interpolations, — la répétition des mêmes mots ou du même vers presque entier. On peut sauter du vers 270 au vers 279 sans perdre le fil ; que perd-on dans les huit vers intermédiaires ? un inutile bavardage sur lequel se détache la plus puérile des « paréchèses », sept mots commençant par p dans les deux vers 276-277 : j'ai tenté de rendre la résonance de ces deux vers par la même septuple répétition des p : peu, pères, pour, peuvent, peu, peuvent, plus. Eustathe signale à notre admiration que cette « beauté » est, en plus, gnomique : c'est un proverbe à répercussion ! Le reste de ce bavardage n'est qu'un centon, où les mots et le sens sont d'une indécision égale. Dès l'antiquité, cette puérile amusette avait arrêté les homérisants, qui penchaient à lui attribuer une origine, non pas homérique, mais hésiodique. II. — En ouvrant l'Odyssée, les commentateurs et professeurs anciens rencontre une difficulté fort embarrassante : comment expliquer à leurs lecteurs ou auditeurs le sens de ce titre et le nom du héros Odysseus ? Le plus ingénieux de leurs philosophes, sophistes, critiques ou grammairiens était aussi incapable de donner une étymologie à ce mot désuet que le plus érudit de nos linguistes. Les Anciens ne faisaient donc que reprendre et développer l'une des deux ou trois explications que leur fournissait le Poète, — disaient-ils. On trouvait, en effet, une première explication au chant I, vers 61-62 : Athéna, terminant son discours dans l'assemblée des dieux, demande à Zeus la raison de sa colère contre Ulysse ; le calembour, dont use la déesse, Odusseus-odusao, ne peut pas se rendre directement en français ; j'ai cherché un équivalent : « Aujourd'hui, pourquoi donc ce même Ulysse, ô dieu, t'est-il tant odieux ? » On ne saurait mettre en doute que ces deux vers appartiennent au texte primitif et que les Anciens aient fort goûté cette « répercussion » ou « résonance » étymologique et plaisante, donc instructive et récréative à la fois. Mais cette ironique et légère boutade est devenue au chant XIX, vers 395-466, un jeu de mots longuement préparé, lourdement appuyé et maçonné dans une interpolation de soixante-douze vers : la Chasse au Sanglier du Parnasse. Comment, à la naissance d'Ulysse, son grand-père maternel Autolycos lui avait donné le nom d'Odusseus, parce qu'en route, il avait rencontré des gens odieux ; comment Autolycos avait promis de faire un jour à son petit-fils les plus beaux présents ; comment Ulysse, jeune homme, était allé chercher ces cadeaux ; comment ses oncles l'avaient emmené chasser sur le Parnasse ; comment un sanglier lui avait fait cette blessure dont la cicatrice sera pour le héros un signe de reconnaissance auprès de sa nourrice et de ses serviteurs : toute cette histoire était contée en cette Chasse au Sanglier, qui n'est qu'un centon de vers homériques, copiés ou imités avec une intention très nette de parodie. Que l'on imagine dans une tragédie de Racine deux vers de cette sorte : Ce héros était né de très nobles parents Parjures et voleurs... et l'on aura l'exact équivalent, au chant XIX, des vers 395-399 : De cet Autolycos, sa mère était la fille, et ce héros passait pour le plus grand voleur et le meilleur parjure ; Hermès, à qui plaisaient les cuisseaux de chevreaux et d'agneaux qu'il brûlait, l'avait ainsi doué, et la bonté du dieu accompagnait ses pas. Jadis Autolycos, au gras pays d'Ithaque, était venu pour voir le nouveau petit-fils que lui donnait sa fille. Ces vers sont une parodie de l'Iliade, chant XXIV, vers 535-536, et, seule, une intention ironique put accoupler le nom d'Ithaque à l'épithète de « gras pays ». La suite est la copie des dix vers 476-485 du chant V de l'Odyssée, qui décrivent le fourré où, sauvé du naufrage, Ulysse tout nu va chercher un gîte contre la dent des fauves, l'humidité de la nuit et la froidure de l'aube, au haut de la colline qui domine le fleuve des Phéaciens. Les détails de cette description tendent, tous, à nous promettre pour le héros un sûr et chaud couvert : la défaillance et la mort le guettent après les trois journées qu'il vient de passer, nu, sans manger, dans l'eau de mer ; le voile divin de Leucothéa ne le protège plus. Ce fourré est donc une forteresse végétale, dont rien ne peut forcer le rempart, ni vent, ni brume humide, ni pluie : c'est, dans le double taillis d'un olivier sauvage et d'un olivier greffé, un grand nid de feuilles sèches, dans lesquelles pourra s'étendre, se réchauffer, se cacher tout entier le héros, comme une braise enfouie sous la cendre et conservant sa chaleur... C'est ce gîte d'Ulysse qui devient au chant XIX la bauge du sanglier ! quiconque a vu bauge de sanglier sourira de cette couche épaisse de feuilles et de ce rempart impénétrable de verdure qu'éventrent chaque jour les sorties et les rentrées de la bête. Or, Aristote, au chapitre VII de sa Poétique, loue Homère de ne jamais traiter que l'essentiel du sujet et, par exemple, de n'avoir pas raconté comment Ulysse avait été blessé par le sanglier du Parnasse : Aristote usait donc d'une Odyssée où manquaient ces soixante-douze vers, que Platon, au contraire, lisait dans la sienne, puisqu'il en cite quelques-uns ; Julius Africanus a connu, de même, des Odyssées où figurait l'Invocation égyptiaque aux Morts, et d'autres, où elle ne figurait pas. La Chasse n'est suturée au contexte que par la plus maladroite des répétitions : Chant XIX, vers 392-394 : Euryclée reconnut le maître à la blessure qu'en suivant au Parnasse les fils d'Autolycos, Ulysse avait reçue jadis d'un sanglier à la blanche défense... Ici, s'arrête le texte authentique... L'interpolation commence (vers 395) : « De cet Autolycos, sa mère était la fille... ». Elle finit aux vers 462-466 par la rentrée d'Ulysse en Ithaque, « où son retour joyeux met dans la joie son père et son auguste mère » : Ils voulurent savoir l'accident et la plaie : il sut leur raconter en détail cette chasse où, suivant au Parnasse les fils d'Autolycos, il avait donc reçu coup du sanglier à la blanche défense... Au vers 467, le texte authentique reprend : « Or, du plat de ses mains, Euryclée, en palpant, reconnut la blessure... » On voit que ce vers est la suite directe, de 394. * * * J'ai cru que l'on ne devait pas continuer à présenter aux générations nouvelles un Homère ainsi défiguré ; dans ma traduction, j'ai relégué en notes les vers « superflus » et enfermé les « bâtards » entre crochets ; dans les citations que je ferai par la suite en ce volume, je ne donnerai que les vers authentiques. Mais toutes les interpolations ne sont pas également faciles à détacher du texte original. Si la plupart tombent comme d'elles-mêmes à l'examen, presque au toucher, et si leur disparition n'a pas d'autre effet sur le contexte que de le rendre plus logique ou plus clair, « plus homérique » ou même plus sensé, il en est quelques-unes, — et des plus indiscutables, — dont l'ablation n'irait pas sans arrachements et dont l'absence laisserait une cicatrice large et profonde ; il en est même dont la disparition mutilerait un épisode ou ébranlerait, ruinerait la Poésie tout entière, car il semble qu'elles furent introduites, non pour un simple agrandissement ou embellissement de façade, mais pour la structure et comme l'ossature de l'œuvre actuelle. L'Odyssée nous en présente plusieurs de cette sorte. Voici la plus typique, je crois. Au chant VIII, une longue scène se répète, péripétie par péripétie : un double festin royal suit une descente sur la place publique et se termine par une double audition de l'aède, qui provoque une double crise de sanglots et de larmes chez Ulysse ; or, les vers 532-535 sont identiques aux vers 93-96. Ulysse sanglotait... (vers 93-96). À toute l'assistance, il put cacher ses larmes : le seul Alkinoos s'en douta, puis les vit, — ils siégeaient côte à côte, — et l'entendit enfin lourdement sangloter. Vite, il dit à ses bons rameurs de Phéacie... Et les pleurs de pitié tombaient des yeux d'Ulysse (vers 532-535). À toute l'assistance, il put cacher ses larmes, le seul Alkinoos s'en douta puis les vit, — ils siégeaient côte à côte, — et l'entendit enfin lourdement sangloter. Vite, il dit à ses bons rameurs de Phéacie... Dans l'intervalle, quatre cent trente vers nous décrivent les jeux et danses de la jeunesse phéacienne. Cent quatre (266-369) nous sont apparus déjà comme une interpolation certaine : les Amours d'Arès et d'Aphrodite. Les 336 autres n'appartiennent pas davantage au texte originel : une bévue étrange et un double ou triple anachronisme les marquent d'une tare indélébile et permettent de leur assigner une date récente, — l'anachronisme des Cinq Jeux et de l'écriture ; la bévue du « coffre ». I. — Ulysse, encore inconnu des Phéaciens, les regarde jouter : Pour disputer d'abord l'épreuve de la course, on se mit à la borne où la piste s'ouvrait : tous ensemble, en un vol, ils filèrent dans un nuage de poussière ; l'éminent Klytoneus fut vainqueur sans conteste ; d'une bonne tirée de mulets au labour, il tenait les devants quand il revint au peuple, ayant semé les autres. Puis ce fut la main plate et ses halètements : Euryale vainquit tout le choix des lutteurs. Mais, au saut, Doublemer en dernier l'emporta. Au disque, Laviron l'emporta mieux encore. À la boxe, ce fut le brave fils d'Alkinoos, Laodamas. Nous avons là les cinq épreuves que comportent les Grands Jeux des Hellènes à l'époque classique ; mais dès l'origine toutes n'ont pas fait partie du concours ; elles ne furent adoptées que successivement, à des époques assez éloignées les unes des autres... Ce premier indice chronologique vaut la peine d'être retenu, d'autant que certains vers et leur vocabulaire sonnent étrangement en cette ville homérique, chez ces rois de droit divin ; on se croirait déjà dans l'une des cités récentes de la Grèce démocratique. Ce sont des magistrats choisis dans le peuple, des « aisymnètes », qui préparent le terrain (le mot ne se retrouve qu'en une grossière insertion-interpolation de l'Iliade, au chant XXIV, vers 347) ; les personnages estimés du public sont, — non pas les « fils de Zeus » ou ses « nourrissons », les nobles et les braves, — mais l'athlète et l'orateur. Les vers 169-173, qui ne sauraient disparaître, sont, à la gloire de l'orateur, une transposition des éloges qu'Hésiode décernait au sage roi du bon vieux temps, pasteur et juge héréditaire de son peuple ; vers par vers, hémistiche par hémistiche, on peut suivre le travail du copiste. Quand le plaisir des jeux a charmé tous les cœurs, le fils d'Alkinoos, Laodamas, invite l'étranger : LAODAMAS. — À ton tour, maintenant, l'étranger, notre père ! viens t'essayer aux jeux ! Est-il en cette vie une plus grande gloire que de savoir jouer des jambes et des bras ? Allons ! viens concourir et balaie les chagrins ! Le départ viendra vite : le navire est à flot et l'équipage prêt. Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — Pourquoi Laodamas, ces railleries d'invite ? Si mon cœur s'abandonne aux chagrins plus qu'aux jeux, c'est que j'ai tant souffert naguère et tant peiné ! Ah ! dans votre assemblée, où tu me vois assis, je n'ai qu'une pensée : le retour que, du roi et du peuple, j'implore. En réponse, Euryale se mit à le railler : EURYALE. — Ah ! non ! je ne vois rien, mais rien en toi, notre hôte, d'un connaisseur des jeux, même en prenant tous ceux dont usent les humains !... Si jamais, sur les bancs d'un vaisseau, tu montas, ce fut pour commander des marins au commerce, noter la cargaison ou surveiller le fret et vos gains de voleurs... Mais un athlète, toi ! Le texte grec dit, mot à mot, « tenir mémoire de la cargaison ». Il est ici question des écritures et de l'« écrivain du bord », comme disaient nos gens des XVIIe et XVIIIe siècles. Sur nos vaisseaux marchands ou corsaires, au temps du Grand Roi et du Bien-Aimé, la grande majorité des équipages ne savaient ni lire ni écrire et ne se souciaient pas plus de l'alphabet que ne peut faire aujourd'hui un nègre du Cameroun. Mais, à côté du capitaine, l'état-major comptait un « écrivain » pour « tenir mémoire » et registre des frets, livraisons, prises, contrats, etc., de toute la vie commerciale du bord. Cet écrivain était indispensable à l'administration et au règlement de toutes les affaires particulières et communes : il ne jouissait néanmoins que de la médiocre considération dont les gens d'épée veulent bien honorer les civils ou dont, récemment encore, nos officiers de marine, gens à galons d'or, et leurs matelots entouraient leurs « commissaires » à galons d'argent. Euryale le guerrier, le marin, traite, en somme, Ulysse de simple commissaire ! Les marchands et corsaires de l'Achaïe héroïque avaient-ils déjà leurs écrivains du bord ?... C'est la seule mention de l'écriture dans l'Odyssée. Il en est une autre dans l'Iliade, au chant VI, vers 155 et suivants : la perfide Antéa, femme du roi de Corinthe, Proetos, calomnie Bellérophon qui a repoussé son amour adultère : elle l'accuse d'avoir voulu la violer. Le roi, plein de colère, ne tue pas Bellérophon, son hôte ; mais il l'envoie chez son beau-père, le roi de Lycie, auquel le héros remettra un message : « sur une tablette pliée, en des signes funestes », Proetos demande que l'on fasse périr le porteur. Les archéologues ont discuté à perdre haleine et continuent de discuter de la nature et de la valeur de ces « signes funestes » ; objets matériels auxquels une signification était attachée (telle pourrait être la corde que l'on ferait porter par un coupable, en l'envoyant se faire pendre ailleurs) ?... dessins idéographiques, suivant la mode d'Égypte, de Chaldée ou de Crête ?... signes syllabiques, à la façon de l'écriture que Chypre conserve jusqu'aux temps classiques ?... caractères de l'alphabet ?... Ce passage appartient à un épisode, qui ne fait pas corps avec le texte authentique : Hector, aux vers 111-118 de ce chant VI, annonce à ses Troyens et à leurs alliés qu'il va s'éloigner un instant du combat et rentrer en ville pour faire apprêter des sacrifices aux Dieux. Il se met en route vers les murailles toutes proches... Au vers 237, il atteint les Portes Scées. Dans l'intervalle entre le vers 118 et le vers 237, un faussaire a logé le duel de Glaukos et de Diomède ; dès l'antiquité, — nous disent les Alexandrins, — nombre d'éditions ne contenaient pas cet épisode en cette place. Il fut assurément écrit par un aède-courtisan pour plaire à l'un de ces rois des cités asiatiques qui faisaient remonter l'origine de leur « race divine » à Glaukos, aux dynasties lyciennes et même au héros Bellérophon, dont ces cent vingt vers apocryphes nous racontent les exploits. Les parties authentiques de l'Odyssée refusent l'écriture à celui des personnages qui en aurait le plus grand besoin, l'aède, « à qui la Muse aimante avait donné sa part et de biens et de maux, car, privé de la vue, il avait reçu d'elle le chant mélodieux ». Chez les Slaves des Balkans, comme chez les Norvégiens et les Islandais des vieilles sagas, on rencontrait souvent de ces chanteurs aveugles qui se transmettaient les gestes et légendes des ancêtres en leurs rédactions traditionnelles et composaient aussi des chants nouveaux, sans connaître l'écriture. Mais leurs rois et seigneurs partageaient cette ignorance, dont les nobles « fils d'Achéens », eux aussi, se contentaient, se flattaient peut-être même : c'était gens de guerre, dont le robuste esprit et les vaillantes mains ne condescendaient pas à si humble besogne. L'alphabet, inventé par les Phéniciens vers les XVIe ou XVe siècles avant notre ère, avait été importé par eux dans l'Archipel, quatre ou cinq cents ans avant l'âge homérique. Mais la pratique de cet art resta, durant plusieurs dizaines de générations, l'apanage de quelques gens de métier, qui savaient jouer de l'écriture, comme d'autres savaient jouer de la lyre ou de la flûte, ou comme nos compositeurs, imprimeurs et amateurs savent employer la notation musicale. Chez nous, la pratique de cette invention fort ancienne est restée longtemps le monopole de quelques spécialistes ; les usagers étaient encore, il y a cent ans à peine, dix et vingt fois plus rares qu'aujourd'hui ; leur nombre ne fut multiplié que par celui de nos orphéons démocratiques. Dans les sociétés monarchiques de l'Achaie européenne, puis dans les aristocratiques cités de l'Asie ionienne, éolienne et dorienne, les compositeurs d'épos, qui pouvaient user de l'alphabet, les copistes qui pouvaient en diffuser les manuscrits, et les lecteurs, qui pouvaient en jouir, restèrent durant des générations une sorte de confrérie savante, privilégiée, une caste héréditaire. Notre commissaire aux écritures fut donc implanté dans l'Odyssée, à la même époque que ses deux voisins classiques, l'orateur et l'athlète, au temps où bien jouer de la langue, des genoux et des poings, — non plus être « fils d'Achéen » et descendre, plus ou moins, des dieux, — donnait la prééminence parmi les libres citoyens, bref au temps des élections et des sports, et non plus de la féodalité. II. — La bévue du « coffre » est encore plus probante. Dans la Poésie actuelle, Ulysse obtient, par deux fois, d'Alkinoos les présents de l'hospitalité, qui ne se donnent qu'une fois, à l'heure du départ : en notre chant VIII, vers 387-432, au début de la première journée chez les Phéaciens, Ulysse reçoit treize robes, treize écharpes et treize talents d'or, comme récompense du plus banal des compliments sur l'habileté de l'aède royal ; au chant XIII, vers 10-20, le long et admirable récit de ses aventures lui vaut treize bassins et treize trépieds ; pour les deux mille vers d'un conte émouvant et savant tout ensemble, une douzaine de marmites avec leurs supports ; pour trois vers de simple politesse, toute une fortune ! Au chant VIII, la reine phéacienne, Arété, apporte un coffre pour enfermer les premiers cadeaux et, tout à coup, devant son mari et les rois Phéaciens, qui, pas plus qu'elle-même, ne savent rien encore d'Ulysse, en ignorent jusqu'au nom (il ne se nommera qu'au chant IX), elle fait allusion à l'une des aventures les plus populaires de notre Odyssée, la plus familière, peut-être, à tous les auditeurs de l'épos, mais qu'Ulysse ne racontera, pour la première fois, que cinq ou six cents vers plus tard. Or la reine Arété apporta du trésor son coffre le plus beau et l'offrit à son hôte, puis, au fond, déposa les cadeaux magnifiques, les vêtements et l'or, présents des Phéaciens, ajouta pour son compte une écharpe, une robe et dit ces mots ailés à l'adresse d'Ulysse : ARÉTÉ. — Vite !... À toi maintenant de veiller au couvercle et d'y mettre le nœud. Il ne faut pas qu'en route, à bord du noir vaisseau, on te trompe à nouveau, lorsque tu dormiras du plus doux des sommeils. Le héros d'endurance, Ulysse le divin, eut à peine entendu qu'ajustant le couvercle, il y mettait le nœud dont l'auguste Circé lui avait autrefois enseigné le secret... Nulle part, le texte authentique de l'Odyssée ne fait la moindre allusion à ce nœud de l'auguste Circé. Par contre, il raconte en détail comment, à bord du noir vaisseau, fut trompée la confiance d'Ulysse en son équipage : c'est l'épisode de l'outre d'Éole. Ce régisseur des vents, ce roi de Stromboli, avait reçu et traité Ulysse durant tout un mois, avec une amitié parfaite : Quand, voulant repartir, je demande qu'il me remette en route, il a même obligeance à me rapatrier. Il écorche un taureau de neuf ans ; dans la peau, il coud toutes les aires des vents impétueux, car le fils de Cronos l'en a fait régisseur : à son plaisir, il les excite ou les apaise. Il me donne ce sac, dont la tresse d'argent luisante ne laissait passer aucune brise ; il s'en vient l'attacher au creux de mon navire ; puis il me fait souffler l'haleine d'un zéphyr, qui doit, gens et vaisseaux, nous porter au logis... Hélas ! avant le terme, la folie de mes gens allait encore nous perdre. Durant neuf jours, neuf nuits, on vogue sans relâche : le dixième, au matin, apparaissent enfin les monts de la patrie ; on est déjà si près qu'on en peut voir les feux et les hommes autour. Ulysse, qui toujours a tenu l'écoute pour serrer au plus près le vent favorable, cède une heure au sommeil. Son équipage alors se met à discuter sur cette outre, et son nœud d'argent, et les richesses qu'elle doit contenir. Se tournant l'un vers l'autre, ils se disent entre eux: LE CHŒUR. — Misère ! en voilà un que, toujours et partout, on aime et l'on respecte, en quelque ville et terre qu'il puisse bien aller ! Il ramenait déjà de Troie sa belle charge de butin précieux, alors que nous, au bout de ce même voyage, n'avions pour revenir au logis que mains vides... Et voyez ce qu'il vient de recevoir encore, pour avoir su gagner le cœur de cet Éole !... Allons, vite ! il faut voir ce que sont ces cadeaux. Ils disaient, et l'avis funeste l'emporta. Ils défirent le nœud : tous les vents s'échappèrent, et soudain la rafale, entraînant mes vaisseaux, les ramenait au large ; mes gens en pleurs voyaient s'éloigner la patrie !... Mais c'est au chant IX que cette histoire est racontée : comment Arété peut-elle la connaître d'avance ? et pourquoi encombre-t-elle la suite du poème de ce coffre tour à tour présent et absent, toujours gênant, parfois indésirable ? Ce coffre plein doit être fort lourd : treize robes et treize écharpes font déjà pour le moins quelque trente ou quarante livres. Et treize talents d'or ?... Nous ne savons pas ce que pesait au juste un talent homérique. Les fouilles de Phæstos nous ont ouvert une cachette, un « trésor », où étaient rangés des cubes de bronze en forme de coussins, dont chacun pesait entre 28 et 30 kilogrammes : le vieux talent cuboïque était de 26 kilog. en chiffres ronds, et c'était aussi le poids du talent monétaire dans le système attique ; treize talents pèseraient six cent soixante-dix livres qui, ajoutées aux trente ou quarante livres du reste, feraient pour le moins quelque 350 kilogrammes. Or, voici qu'au chant XIII, quand Ulysse, le soir, doit quitter le manoir d'Alkinoos pour gagner le navire phéacien qui l'attend en rade, la bonne reine Arété fait emporter par l'une des servantes ce coffre « aux bois épais », et la fille obéissante emporte allègrement, à travers la ville, puis au long du port, jusqu'à l'entrée de la rade, ces 700 livres ! La bonne et forte fille !... Quand Ulysse arrive en Ithaque, le coffre a disparu : du moins, les Phéaciens semblent ne pas l'avoir débarqué sur la grève où ils laissent Ulysse endormi. Car la première pensée du héros au réveil est pour dénombrer ces richeses : ... Mais allons ! que je compte et revoie mes richesses : pourvu qu'en s'en allant, ils n'aient rien emporté au creux de leur vaisseau ! Si les richesses étaient dans le coffre, à quoi bon ce « dénombrement » ? Le coffre était fermé par le nœud à secret, qu'Ulysse avait appris de l'ingénieuse Circé ; il suffisait de vérifier cette fermeture. Cette « difficulté » n'a pas échappé aux Commentateurs anciens ; ils en ont trouvé une double explication : Ulysse est tellement ému qu'il a oublié l'existence de ce nœud ; Ulysse est tellement rusé qu'il soupçonne les Phéaciens d'en avoir trouvé le secret. Mais le coffre lui-même, les Phéaciens ne l'ont pas débarqué en même temps qu'Ulysse : ayant d'abord sorti du vaisseau et déposé sur la grève le héros endormi dans ses draps, ce n'est pas le coffre qu'ils ont ensuite sorti du navire et déposé sous l'olivier ; ce sont les divers cadeaux des Phéaciens dont ils ont fait un tas, à l'écart du chemin, « de peur que les passants n'en pussent dérober » ; ces richesses sont donc à l'air libre ! Simple « silence » du Poète ! répondaient les Commentateurs, qui expliquaient en outre pourquoi le coffre n'était plus là : c'est qu'il était trop lourd et qu'Ulysse, aidé d'Athéna, n'ayant pu le porter, l'avait, dans un autre « silence » du Poète, ouvert et vidé... La déesse et le héros ne peuvent, à deux, soulever et traîner ce coffre, que portait si allègrement, pour le descendre au port, la chambrière phéacienne. * * * Le texte original ne contenait donc pas ce long épisode des Jeux, que le contexte, d'ailleurs, laisse tomber sans peine entre les vers semblables du début et de la fin : le lecteur peut sauter du vers 92 au vers 532 et, dans ce chant VIII, ainsi écourté, la suite du récit n'est pas rompue ou se rétablit aussitôt. Mais cette première ablation en entraîne une seconde qui atteint la structure, la « bâtisse », comme disaient les Anciens. Présentement, Ulysse reste deux journées pleines au manoir phéacien : arrivé le soir, après le coucher du soleil (chant VII), il repart le surlendemain soir à la même heure (chant XIII). Le matin du premier jour est occupé par l'assemblée et par le premier festin ; l'après-midi et la soirée, par les jeux, puis par le second festin et par le récit des aventures, qui se prolonge fort avant dans la nuit. Au matin du second jour, les Phéaciens descendent à la mer pour charger leurs cadeaux à bord du navire qui doit ramener Ulysse. Puis ils remontent au manoir pour assister à un troisième repas chez Alkinoos et entendre une troisième fois l'aède. Cette seconde journée, fort vide, tient en 13 vers (chant XIII, vers 18-30). Dans le texte authentique, au chant VII, vers 314-320, Alkinoos, recevant Ulysse le premier soir, lui a solennellement promis de ne le garder qu'un jour et de le remettre en route dès le lendemain soir : le roi peut tenir son engagement si l'interpolation des jeux et du second festin (lequel est insolite dans les usages homériques) disparaît de la première journée ; Ulysse commence alors ses récits dès le repas du matin ; il peut les achever avant le coucher du soleil et s'embarquer le même soir. Mais il faut alors modifier le début du chant XIII ; il faut, surtout, opérer dans le chant XI l'ablation que j'annonçais plus haut et qui s'impose par les étrangetés et irrégularités de la forme et, plus encore, par les sottises et absurdités du fond. À la fin du chant X, Circé envoie Ulysse à la Porte des Enfers évoquer l'ombre de Tirésias et demander à cet aveugle divin de Thèbes la route qui peut le ramener en Ithaque. Il s'agit d'une Évocation des Morts, par l'une de ces opérations de magie, familières aux humanités levantines de cette époque et dont la Bible nous donne une description dans l'histoire de Saül et de la Sibylle d'Endor. Ce n'est pas l'une de ces Descentes aux Enfers que la mythologie et la littérature des Hellènes ont ensuite attribuées à tant de héros et que Virgile a imitées en son Énéide. Or, notre chant XI porte deux titres et réunit deux épisodes : la Nekuomanteia, « l'Évocation », et la Nekuia, « les Enfers ». Ulysse appelle d'abord les ombres hors de la Porte des Enfers, et les morts « montent », dit le texte, sur la terre des vivants. Ulysse doit descendre ensuite dans les Enfers, puisqu'il « voit », dit le texte, les grands défunts dans leur séjour et les damnés, Sisyphe, Tantale, Orion, Titye, sur le lieu même de leurs supplices. L'Évocation est authentique ; la Descente est interpolée. L'Évocation est l'une des plus belles pages des deux Poésies, des plus sobres, des plus fortes, des plus lugubrement émouvantes : la rencontre d'Ulysse et de sa mère Anticlée est un digne pendant de la rencontre d'Andromaque et d'Hector. La Descente est un pot pourri de vers copiés, pastichés, empruntés, déformés ; il en est de tous les tons, de tous les styles et de toutes les époques : le Catalogue des Dames du Temps jadis vient en droite ligne de l'école hésiodique, et telle déclamation contre les femmes nous reporterait à Euripide. Pour le fond, c'est un ramassis de banalités, de sottises, de maladresses et d'incidents invraisemblables. Entre l'Évocation et la Descente, Ulysse interrompt un instant son récit. Il semblait entendu jusque-là, entre Alkinoos et son hôte, que le départ aurait lieu ce soir même : brusquement, Ulysse demande, non pas à partir, mais à dormir, — et à dormir, soit « ici » (dans le manoir royal), soit à bord, près des « compagnons ». Au chant III, vers 335-345, à la fin d'une longue journée de sacrifice sur la plage de Pylos, Mentor et Télémaque parlent aussi de retourner coucher auprès des « compagnons », sur le gaillard de leur bateau qui est resté, avec l'équipage, à la cale de débarquement. En notre chant XI, Ulysse n'a pas ses « compagnons », son équipage, à bord du navire phéacien. Ce navire n'a même pas, ce soir-là, d'équipage : on l'a armé dans le port, on l'a mouillé à l'entrée de la rade ; mais personne n'est resté à bord ; les cinquante-deux marins sont revenus fêter l'hôte dans le manoir d'Alkinoos ; ils s'y trouvent encore ; ils ne s'en iront que pour rentrer coucher, chacun en son logis, et non pas tous à bord. Certains éditeurs de l'antiquité avaient si bien vu la « sottise » de notre vers 331 qu'ils l'avaient un peu corrigé, en mettant la faute actuelle sur le compte du premier scribe qui avait mal copié la « vieille écriture », disaient-ils. Alkinoos demande à son hôte de rester jusqu'au lendemain : il veut réunir pour lui de plus nombreux cadeaux et, puisque les nuits sont longues, interminables, il le prie de leur parler encore « de ses compagnons qui le suivirent sous Ilion et y trouvèrent la mort ». Et voici de nouveau le mot compagnons avec un sens qu'il n'a jamais dans le reste des Poésies : les « compagnons » du chef homérique sont « ses hommes », à lui, ceux qui l'accompagnent et lui obéissent par devoir, par intérêt ou par affection ; Patrocle, Antiloque et Automédon sont les « hommes » d'Achille ; Piræos est « l'homme » de Télémaque ; Idoménée promet d'être et de rester « l'homme » d'Agamemnon. Alkinoos demande donc à Ulysse de lui parler des gens de son royaume qui, l'avant suivi sous Ilion, y ont trouvé la mort : Ulysse promet aussitôt (étrange réponse!) de raconter les soucis de ses compagnons morts après la victoire et qui ont succombé, non pas sous les murs de Troie, dans la mêlée hurlante, mais « durant le retour et par la volonté d'une femme maudite ». Et ces « compagnons » sont Agamemnon, Achille, Patrocle, un des Ajax : ont-ils jamais été les « hommes » d'Ulysse ? et la maudite femme est-ce « Hélène, pour qui tant de héros eurent les genoux rompus »? Mais ni Achille, ni Patrocle, ni cet Ajax ne sont morts « durant le retour »; tous trois étaient tombés sous Ilion. Seuls, Agamemnon et l'autre Ajax sont morts dans le retour, et, le seul Agamemnon est tombé sous la colère d'une méchante femme, Clytemnestre. Je croirais volontiers (j'ai cherché une autre explication durant des années, mais en vain) que l'interpolation des Enfers fut une conséquence directe de l'interpolation des Jeux ; toutes deux me paraissent solidaires. Quand après le premier festin, le premier chant de l'aède et une première crise de larmes, Ulysse, avant de commencer le récit de ses aventures, dut attendre la fin des jeux, puis du second repas de la journée, puis du second chant de l'aède et de sa seconde crise de larmes, il dut continuer toute la soirée et une partie de la nuit ; il fallut, pour lui donner le temps d'achever, qu'Alkinoos lui demandât de rester un jour de plus et qu'Ulysse consentît ; il fallut donc que de nouveaux « développements » occupassent une partie de cette nuit « interminable » : les seules aventures authentiques ne suffisaient plus à la remplir. Si nous supprimons les Enfers, rien ne s'oppose à ce que nous tenions pour certaine l'interpolation des Jeux : Ulysse ne demeure plus deux journées dans le manoir d'Alkinoos ; il arrive un soir ; il repart le lendemain soir, comme Alkinoos l'a promis.. De plusieurs autres exemples tout aussi probants, que j'ai longuement, minutieusement étudiés en mon Introduction à l'Odyssée, mais que d'autres, avant moi, en particulier Ch. Hennings en son Homers Odyssée, avait mis en pleine lumière, quelques conclusions peuvent être tirées que je résumerais sous cinq ou six chefs principaux : 1° L'Odyssée primitive a été remaniée et disposée en son ordre actuel pour recevoir des interpolations, dont la qualité est toujours médiocre, souvent déplorable, et l'utilité, plus discutable encore ; témoignant d'une connaissance hypermnésique du texte original, mais fort imparfaite des mœurs et coutumes homériques, ces interpolations semblent d'origine récente et postérieure à l'avènement des démocraties; 2° La plupart de ces interpolations et la « bâtisse » actuelle, qu'elles ont entraînée, non seulement se retrouvent en tous nos manuscrits, sans exception, mais encore semblent avoir figuré déjà dans toutes les copies que connurent les Alexandrins ; 3° Ces interpolations doivent en conséquence remonter plus haut que les « éditions d'auteurs » athéniens ou les « éditions de villes », Crétoise, Chypriote, Marseillaise, Argolique, etc. ; sinon, les Alexandrins en auraient signalé l'absence dans l'un ou l'autre de ces exemplaires officiels ; 4° Pour s'imposer à toutes les copies publiques et privées des Anciens, ces interpolations, à l'origine, avaient dû prendre place dans une Odyssée qui fit ensuite autorité à travers tout le monde grec ; je pense au texte officiel d'Athènes, que Pisistrate ou ses fils établirent pour le concours des Panathénées ; 5° Il se peut, néanmoins, que cette bâtisse remonte plus haut et que les Athéniens de Solon ou de Pisistrate l'eussent déjà reçue des rhapsodes ou des manuscrits ioniens, au temps où le Cycle épique, réunissant et aboutant tous les poèmes épiques de la geste troyenne, en avait fait une suite continue, dont notre Iliade et notre Odyssée occupaient le centre et à laquelle il avait donc fallu les adapter ; 6° Rebâtie par les maçons du Cycle épique ou par les architectes des Panathénées, la Poésie unitaire que nous lisons aujourd'hui n'est pas le poème d'une seule main et d'un seul jet, qu'un seul auteur aurait conçu d'ensemble et logiquement exécuté. C'est une collection soit de pièces théâtrales, de drames, soit d'épisodes, actes ou scènes, qui présentent entre eux de nombreux et graves désaccords ; pour les concilier et les juxtaposer, il fallut ajouter des apports et pratiquer des découpages ou des sutures, dont la trace est toujours visible et l'habileté, discutable ; en ces apports et raccords, une communauté de défauts apparaît, non seulement à la lecture du texte grec, mais à travers toute traduction un peu fidèle : la langue et le style sont presque toujours de mauvaise qualité ; l'imprécision des termes obscurcit la pensée ; l'assemblage hasardeux de vers ou d'hémistiches empruntés cahote la marche du récit ; l'outrance des détails et la vulgarité de l'ensemble tournent parfois à la brutalité et même à la grossièreté. Est-il possible d'aller plus loin et de chercher, sous la réfection actuelle, le plan et les détails, — « l'économie », disaient les Anciens, — de la construction primitive, d'en dégager les parties originales et d'apercevoir enfin l'œuvre véritable du Poète ou des poètes, à qui nous aurions ensuite quelque moyen, peut-être, de les attribuer ? Le début de l'entreprise est aisé ; il s'agit seulement de sonder la façade : chacune des deux Poésies est un recueil de XXIV « lettres » ; cette répartition de leurs vers traduit-elle aux yeux quelques traits saillants de l'organisme interne ? LES DRAMES ODYSSÉENS ============================================================================ DEUXIÈME PARTIE I. — « LETTRES » ET PIÈCES. II. — OUVERTURE. III. — LE VOYAGE DE TÉLÉMAQUE. IV. — LES RÉCITS CHEZ ALKINOOS. V. — LA VENGEANCE D'ULYSSE. VI. — FINALE. I. « LETTRES » ET PIÈCES. ------------------------------------------------------------------------------ « Nous avons d'Homère, — disaient les Commentateurs antiques, — deux Poésies, l'Iliade et l'Odyssée, qui comprennent, chacune, plusieurs Poèmes, nommés aussi Rhapsodies ou Lettres : ce dernier nom leur est venu de leur numération alphabétique ». Ils ajoutaient : Cette division n'est pas du Poète lui-même. Elle est des critiques de l'école alexandrine. Elle leur parut nécessaire à cause de la longueur interminable et, par là, rebutante de ces Poésies : d'où le découpage en tranches. Les gens d'Alexandrie ne jugèrent pas utile de donner à ces tranches le nom de premier, second, troisième discours, etc., comme a fait Quintus de Smyrne. Mais, vu le nombre de ces divisions, ils jugèrent préférable de leur donner le nom de Lettres. Les Latins ne gardèrent pas ce nom : ils disaient « livres », libri, en parlant des divisions de l'Énéide. Nous disons plus volontiers « chants ». Du coup, la réelle nature de cette division alexandrine a été un peu oubliée : la plupart de nos homérisants et de nos historiens de la littérature grecque étudient, chant par chant, l'Iliade et l'Odyssée ; puis, sur l'étude d'un chant ou sur la comparaison de divers chants entre eux, ils fondent leurs théories ; à les entendre, tel chant est authentique et tel autre ne l'est pas ; tel chant est de la main d'un grand poète et tel autre n'est que l'ouvrage d'un maladroit imitateur. Il faut dire et redire à nos élèves et étudiants que cette division en tranches ou lettres n'a rien à voir avec la constitution intime des deux Poésies, ni avec les intentions du Poète lui-même, ni avec les besoins de ses premiers auditoires, ni même avec les habitudes des contemporains de Périclès et de Socrate, lesquels n'avaient pas encore vingt-quatre lettres dans leur alphabet officiel. Cette division est arbitraire dans le fond : à ne prendre que deux exemples, un traducteur se demanda toujours pourquoi les demandes d'Alkinoos et la réponse d'Ulysse, séparées les unes des autres, ont été réparties entre les deux chants VIII et IX : ALKINOOS. — ... Mais à présent, mon hôte, il faut ne rien cacher : sans feinte, réponds-moi ; rien ne vaut la franchise... Dis-nous quel est le nom que là-bas t'ont donné et ton père et ta mère... Dis-nous quelle est ta terre et ton peuple et ta ville... Dis-nous où tu erras, les contrées que tu vis... Dis-nous pourquoi ces pleurs, et pourquoi ce chagrin qui remplissait ton âme ?... as-tu sous Ilion perdu quelque allié ?... ou quelque compagnon à l'amitié charmante? Telle est la fin du chant VIII, et voici le début du IX : Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — Seigneur Alkinoos, l'honneur de tout ce peuple... De même, à la fin du chant XII, Ulysse dit à Alkinoos : Mais pourquoi vous reprendre ce récit d'hier soir ? Je l'ai fait devant toi et ta vaillante épouse, en cette même salle... Quand l'histoire est connue, je hais de la redire... et voici le début du chant XIII : Il dit : tous se taisaient et, tenus sous le charme, ils gardaient le silence dans l'ombre de la salle... Alkinoos enfin prit la parole et dit : ALKINOOS. — Puisque à mon seuil de bronze et sous les hauts plafonds de ma demeure, Ulysse, te voici parvenu, tu n'auras plus, je crois, de longues aventures... Cette coupure du dialogue ne nous choque peut-être pas autant qu'elle devrait : nos yeux s'y sont habitués dans la lecture de l'Énéide, car Virgile, qui pensait et écrivait à l'instar d'Alexandrie, n'a pas manqué de la reproduire en son épopée, qu'il divisa en une douzaine de chants ; il a mis la question de Didon à la fin de son premier « livre ». Donc, mon hôte, réponds et, depuis le début, raconte-nous, — dit-elle, — les embûches des Grecs, et les malheurs des tiens, et tes propres voyages. Car voici que déjà, c'est le septième été qui, sur terre et sur mer, t'emporte par le monde... et la réponse d'Énée ne vient qu'au début du second livre : Tous avaient fait silence et, sur le père Énée, ils gardaient attachés leurs regards attentifs. Lui, du haut de son lit, commença de leur dire... On voit que, malgré tout, ce fidèle disciple des Alexandrins a un peu corrigé leur ouvrage, en intercalant au début de son second chant un vers qu'ils n'avaient pas au début de leur chant IX et qu'il emprunta au début de leur chant XIII. De même, leur coupure entre XII et XIII lui parut si invraisemblable qu'ayant arrêté au vers 715 de son chant III le récit d'Énée, Hic labor extremus; longarum haec meta viarum ; hinc me digressum vestris deus appulit oris... il n'hésita pas à faire une « fin » dans les trois vers 716-718, qu'il ajouta : Sic pater Æneas, intentis omnibus, unus fata renarrabat divum cursusque docebat ; conticuit tandem factoque hic fine quievit... Cette division en tranches n'est pas moins arbitraire dans la forme. Les douze chants de Virgile sont de longueurs assez comparables :   I 756 vers |    V 871 vers |  IX 871 vers                                     II 804 vers |   VI 901 vers |   X 908 vers                                    III 718 vers |  VII 817 vers |  XI 915 vers                                     IV 705 vers | VIII 731 vers | XII 950 vers                                    Dans l'Odyssée, au contraire, tel chant est le double, presque le triple, de son voisin (IV 847 vers ; VI 331) : I    444 vers |   IX 566 vers |  XVII 606 vers                                 II   434 vers |    X 574 vers | XVIII 428 vers                                 III  497 vers |   XI 640 vers |   XIX 604 vers                                 IV   847 vers |  XII 453 vers |    XX 394 vers                                 V    493 vers | XIII 440 vers |   XXI 434 vers                                 VI   331 vers |  XIV 533 vers |  XXII 501 vers                                 VII  347 vers |   XV 557 vers | XXIII 372 vers                                 VIII 586 vers |  XVI 481 vers |  XXIV 548 vers                                 Est-il possible de trouver une raison à cette manière de trancher une œuvre pour la présenter au public ?... Notre histoire littéraire en offre, du moins, un autre exemple : ce sont les Mémoires d'Outre-Tombe, tels qu'Émile de Girardin les publia en feuilletons dans son journal La Presse. Chateaubriand, obligé par les dettes, avait dû en 1836 vendre ses œuvres à une société d'édition, qui s'engageait à ne rien publier des Mémoires avant la mort de l'auteur. En 1844, Émile de Girardin achetait pour son journal la primeur à venir de ces Mémoires. Chateaubriand eut beau protester d'avance contre ce mode de publication : trois mois et demi après sa mort, La Presse du 21 octobre 1848 donnait les premiers feuilletons. La Presse, — dit le dernier et véritable éditeur des Mémoires, M. E. Biré, — avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication d'une œuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Paraître ainsi haché, déchiqueté, être lu sans suite, avec des interruptions perpétuelles... c'étaient là des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de Chateaubriand. On pouvait espérer du moins qu'après cette malencontreuse publication, les Mémoires paraissant en volume trouveraient meilleure fortune. Mais ici encore, l'auteur eut toutes les chances contre lui : son livre fut publié en douze tomes... Divisés, découpés en une infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore, les Mémoires n'avaient donc plus rien de la belle ordonnance, de la symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan déconcertaient le lecteur et le disposaient mal à goûter tant de belles pages, où se révélait le génie de l'écrivain. Durant un demi-siècle, le public ne connut les Mémoires que sous cette illogique division d'Émile de Girardin ou de ses protes. M. E. Biré pouvait dire qu'en 1890, les lettrés conservaient encore le plus vivace, le plus juste préjugé contre cette œuvre admirable ; il entreprenait donc de retrouver, sous les tranches du feuilleton, la « bâtisse » de l'auteur. Chateaubriand avait dit lui-même, dans une sorte de Préface testamentaire : « Les Mémoires sont divisés en parties et en livres... ». Cette répartition se fût d'ailleurs imposée à l'auteur qui composait ou disposait son œuvre pour des lectures successives chez Mme Récamier. En cette « épopée » des Mémoires (pour reprendre un mot d'A. Vinet), sous la division en feuilletons que la Presse avait introduite, M. E. Biré a facilement retrouvé et rétabli la répartition organique. Les « lettres » des Alexandrins [1] doivent aller rejoindre les « feuilletons » d'Émile de Girardin, si l'on veut que le lecteur français puisse partager l'admiration, l'enthousiasme, que, durant des siècles, excita dans tout le monde grec la récitation des Poésies. --- [1] Pour un assez grand nombre d'auteurs antiques, il en fut de même. « Au début du second siècle avant notre ère, les dialogues très étendus de Platon, comme la République et les Lois, furent partagés en livres ; Platon n'a certainement pas été l'auteur de ce découpage. On sait maintenant que presque toutes ces divisions ont été introduites dans les œuvres classiques par les Alexandrins. C'est le même traitement qu'ils ont fait subir au texte d'Hérodote pour le diviser en « neuf Muses », en supprimant les logoi, « discours » que l'auteur avait disposés pour la lecture publique et dont son texte même nous a gardé les traces évidentes. Par contre, en son édition de Platon, Aristophane de Byzance groupa les dialogues en trilogies, nous dit Diogène Laerce, qui énumère cinq trilogies et ajoute : « Les autres œuvres demeuraient séparées, non rangées ». --- Antérieurement aux Alexandrins, les vieux Hellènes connaissaient dans l'Iliade et dans l'Odyssée des épisodes dont chacun avait son nom particulier. Élien (Var. Hist. XIII 14) nous donne une liste de ces titres que les manuscrits, les Scholies et Eustathe permettent de compléter. La voici pour l'Odyssée : CHANT I : trois titres, Assemblée des Dieux ; Conseils d'Athéna à Télémaque ; Festin des Prêtendants. CHANT II : deux titres, L'Assemblée d'Ithaque ; Le Voyage de Télémaque. CHANT III : un titre, L'Arrivée de Télémaque à Pylos ou À Pylos. CHANT IV : un titre, L'Arrivée de Télémaque à Sparte ou À Lacédémone. CHANT V : deux titres, Le Départ d'Ulysse de chez Calypso ou L'Antre de Calypso ; Le Radcau d'Ulysse ou Sur le Radeau. CHANT VI : un titre, L'Arrivée en Phéacie. CHANT VII : un titre, L'Entrée chez Alkinoos. CHANT VIII : deux titres, La Fête phéacienne ; Les Récits d'Ulysse chez Alkinoos. CHANT IX : un titre, Aux Pays des Kikones, des Lotophages et des Cyclopes ou Cyclopée. CHANT X : deux titres, Chez Éole et chez les Lestrygons ; Chez Circé. CHANT XI : deux titres, Évocation des Morts ; Descente chez les Morts. CHANT XII : un titre, Aux Pays des Sirènes, de Scylla et Charybde et des Bœufs du Solcil. CHANT XIII : deux titres, Départ de Phéacie ; Arrivée en Ithaque. CHANT XIV : un titre, La Montée chez le Porcher ou la Conversation chez Eumée. CHANT XV : trois titres, Le Retour de Télémaque ; L'Embuscade des Prétendants ; Arrivée de Télémaque chez Eumée. CHANT XVI : un titre, Reconnaissance d'Ulysse par Télémaque. CHANT XVII : un titre, Rentrée de Télémaque dans (la Ville d') Ithaque. CHANT XVIII : un titre, Le Pugilat d'Ulysse et d'Iros. CHANT XIX : deux titres, Conversation de Pénélope et d'Ulysse ou Reconnaissance d'Ulysse par Euryclée ; le Bain de Pieds. CHANT XX : un titre, Avant le Massacre. CHANT XXI : un titre, L'Offre de l'Arc. CHANT XXII : un titre, Massacre ou Tuerie des Prétendants. CHANT XXIII : un titre, Reconnaissance d'Ulysse par Pénélope. CHANT XXIV : deux titres, Seconde Descente chez les Morts et La Paix. Nous avons une preuve certaine que ces titres d'épisodes sont antérieurs à la division en chants et qu'en cette division, les Alexandrins n'ont respecté ni la teneur ni l'unité des anciens épisodes : Hérodote lisait, dans les Exploits de Diomède, des vers que nous lisons, non pas au chant V de l'Iliade qui porte ce titre, mais au chant VI, qui s'appelle aujourd'hui Conversation d'Hector et d'Andromaque. Il est visible, d'autre part, que les titres d'épisodes, en plusieurs cas, correspondent aux premiers mots des chants qui les portent aujourd'hui : la division en tranches semble avoir été faite pour répondre littéralement à ces titres antérieurs. Que l'on prenne, en effet, dans cette division les exemples les plus étranges, — et d'abord celle du chant X, Chez Éole. On ne saurait imaginer coupure moins rationnelle : Durant tout un grand jour, jusqu'au soleil couchant, nous restons au festin : on avait du bon vin, de la viande à foison ! Au coucher du soleil, quand vient le crépuscule, on s'étend pour dormir sur la grève de mer (vers 559). Mais sitôt qu'apparaît, dans son berceau de brume, l'Aurore aux doigts de roses, j'ordonne à tous mes gens d'embarquer sans retard et de larguer l'amarre. Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs ; puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups. Nous reprenons la mer, l'âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis (vers 566). CHANT X CHEZ ÉOLE... Nous gagnons Éolie, où le fils d'Hippotès, cher aux dieux immortels, Éole, a sa demeure... On comprendrait la coupure après le vers 559, à l'aurore de 560, au début d'une nouvelle journée ; mais après 566, couper en plein voyage ! C'est le titre Chez Éole qui nous a valu cette coupure devant Éolie. Nous avons les mêmes événements et les mêmes formules, mais sans coupure, au chant IX (vers 105-107) : Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs, puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups. Nous reprenons la mer, l'âme toujours navrée. De là nous arrivons au pays des Yeux Ronds, brutes sans foi ni lois, qui, dans les Immortels, ont tant de confiance qu'ils ne font de leurs mains ni plants ni labourages. Un plus bel exemple encore de continuité nous est fourni au chant X (vers 133-136) : Nous reprenons la mer, l'âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis. Nous gagnons Aiaié, une île que Circé, la terrible déesse, a choisie pour demeure... Pourquoi la division entre les chants IX et X, au-devant du mot Éolie, n'a-t-elle pas été reproduite ici, au-devant du mot Aiaié ? Le texte de part et d'autre était pourtant le même. Une répartition plus surprenante encore existe entre les chants III et IV. Télémaque et Pisistrate partent de Pylos : Télémaque monta dans le char magnifique. À ses côtés, le Nestoride Pisistrate, le meneur des guerriers, monta et prit en mains les rênes et le fouet : un coup pour démarrer ; les chevaux, s'envolant de grand cœur vers la plaine, laissèrent sur sa butte la ville de Pylos. Le joug, sur leurs deux cous, tressauta tout le jour. Le soleil se couchait, et c'était l'heure où l'ombre emplit toutes les rues comme on entrait à Phères, où le roi Dioclès, un des fils d'Orsiloque, leur offrit pour la nuit son hospitalité. Ici, la journée finie, on aurait une coupure logique, et le chant IV commencerait à l'aurore suivante : Aussitôt que sortit, de son berceau de brume, l'aurore aux doigts de roses, attelant les chevaux et montant sur le char aux brillantes couleurs, ils poussaient hors du porche et de l'entrée sonore, vers les blés de la plaine : là, d'une seule traite, on acheva la route, tant les bêtes avaient de vitesse et de fond. Mais le titre À Lacédémone nous a valu l'absurde coupure que les éditeurs se transmettent depuis vingt siècles : Le soleil se couchait, et c'était l'heure où l'ombre emplit toutes les rues. CHANT IV À LACÉDÉMONE Quand, au creux des ravins parut Lacédémone : poussant droit au manoir du noble Ménélas, ils trouvèrent le roi. De même, le titre Récits chez Alkinoos, — qui nous a valu la coupure entre les chants VIII et IX au vers où Ulysse commence à raconter, — nous a valu aussi la coupure absurde entre les chants XII et XIII, au vers où il finit : Je dérive neuf jours ; à la dixième nuit, le ciel me jette enfin sur cette île océane, où la nymphe bouclée, la terrible désse douée de voix humaine, Calypso, me reçoit et me traite en amie... Mais pourquoi vous reprendre ce récit d'hier soir ? je l'ai fait devant toi et ta vaillante épouse, en cette même salle... Quand l'histoire est connue, je hais de la redire. CHANT XIII DÉPART D'ULYSSE Il dit : tous se taisaient et, tenus sous le charme, ils gardaient le silence dans l'ombre de la salle. Alkinoos enfin prit la parole et dit... Quel serait le sujet de « Il dit » en tête de ce chant nouveau, si le récitant reprenait à ces vers, après un silence ? * * * Les « inscriptions » sont donc antérieures à la division en chants et elles l'ont conditionnée. Mais entre les épisodes qu'elles dénommaient et les chants qu'elles ont en quelque façon délimités, quels sont les rapports d'équivalence ou de contraste, les différences ou les similitudes? Plusieurs de nos chants, qui portent un seul titre, semblent correspondre à d'anciens épisodes. Au chant VI, l'Arrivé en Phéacie, comme au chant VII, l'Entrée chez Alkinoos, paraît être un récit complet et se suffisant à lui-même, qui correspond exactement à son titre particulier : au chant VI, Ulysse se réveille sur la terre de Phéacie, puis s'en va chez les Phéaciens, conduit par Nausicaa, — Arrivée en Phéacie ; au chant VII, il pénètre dans la ville, puis dans le manoir d'Alkinoos, — Entrée chez Alkinoos. Débarrassées des insertions et interpolations, l'Arrivée aurait 269 vers « légitimes », et l'Entrée en aurait 264 : pareille symétrie est-elle fortuite ? Ces chiffres représentent assez bien le nombre de vers qu'un acteur peut réciter d'affilée, sans fatigue ni pour lui-même ni pour son auditoire. Dans une autre partie de notre Poésie, le chant XVI n'a qu'un titre, Reconnaissance d'Ulysse par Télémaque, et il comprend ce seul épisode, en une seule journée, du réveil au coucher. Débarrassé des insertions et interpolations, il aurait 369 vers. Il ne dépasserait pas les limites que peuvent atteindre les forces d'un récitant et la patience d'un auditoire. Mais, notablement plus long que les précédents, appartiendrait-il à une autre pièce? En continuant cette comparaison des titres uniques avec leurs chants débarrassés de leurs vers « bâtards » et « superflus », on arrive à retrouver, semble-t-il, trois sortes d'épisodes : les uns, au nombre de once, n'ont que 250-280 hexamètres ; quatre ou cinq autres, beaucoup plus longs, en auraient 390-410 ; une dizaine enfin ne dépasserait pas 370-390. Aurions-nous donc trois pièces différentes, trois drames qui, jadis autonomes, auraient été réunis et soudés dans la Poésie actuelle, puis, à l'époque alexandrine, tranchés en XXIV tomes ? C'est à la même hypothèse que nous amènerait l'examen des titres doubles. Car il est deux de ces titres, — le Voyage de Télémaque et les Récits chez Alkinoos, — qui ne peuvent pas convenir à un seul épisode, mais en couvrent évidemment plusieurs. Le titre Voyage de Télémaque figure en tête du chant II, après l'autre titre Assemblée d'Ithaque. Nos éditeurs et homérisants ont cru pouvoir attribuer ces deux titres au seul chant II et loger l'Assemblée dans le début (vers 1-257) et le Départ de Télémaque (comme ils disent) à la fin (vers 258-434) de ce seul et même épisode. Mais une telle opération repose sur un gros contresens : jamais Départ de Télémaque n'a traduit le titre grec Telemakhou Apodèmia. À ce dernier mot, en effet, correspondent nos mots de Voyage, Absence (du pays), Séjour à l'étranger. Jamais les Anciens n'ont compris cette Apodémie de Télémaque autrement que comme l'ensemble d'un Voyage de Télémaque : départ, absence et retour. Ainsi traduit, le titre ne peut pas convenir au seul chant II, lequel ne nous raconte que l'Assemblée d'Ithaque et ne peut mériter que ce titre particulier. Nous n'avons dans les 406 vers authentiques de ce chant II qu'un seul épisode, similaire à l'épisode suivant À Pylos, qui aurait le même nombre de vers à peu près, soit 387. Par contre, le titre général de Voyage... doit englober plusieurs épisodes qui formaient un ensemble, une « pièce » et dont nous connaissons déjà deux, l'Assemblée d'Ithaque et À Pylos ; mais cet ensemble devait comprendre aussi deux autres épisodes qui suivent, À Lacédémone et le Retour de Télémaque ; il fallait que, parti d'Ithaque, le fils d'Ulysse y revint. Aurions-nous donc en notre Poésie actuelle une « pièce » détachable avec son titre propre, Le Voyage de Télémaque, et ses différents épisodes, symétriquement longs de quelque quatre cents vers ?... Faudrait-il revenir aux hypothèses des Critiques du XIXe siècle, en particulier d'Ad. Kirchhoff et de ses disciples, à la conception et à la recherche d'une Odyssée tripartite : Télémachie, Retour d'Ulysse et Vengeance d'Ulysse, comme ils disaient ? Les deux titres d'un autre chant doivent nous incliner encore vers cette hypothèse : le chant VIII, en effet, est tout à la fois La Fête phéacienne et Les Récits chez Alkinoos. Or personne ne conteste plus que ce deuxième titre ne peut pas convenir au seul chant VIII. C'est, comme Le Voyage de Télémaque, un titre général, qui couvre plusieurs épisodes ; il doit s'allonger, par-dessus les chants IX, X, XI et XII, jusqu'au début du chant XIII, dont les 184 premiers vers lui appartiennent encore. En ces quatre chants et demi, Ulysse raconte ses aventures, devant Alkinoos et les Phéaciens ; mais les chants V, VI, VII et VIII ne sauraient être séparés des chants IX et suivants. Les Récits comprennent donc les huit chants et demi V-XIII... et ils se composent de neuf épisodes authentiques ;   L'ANTRE DE CALYPSO            ??? vers authentiques   LE RADEAU D'ULYSSE            250 vers authentiques   L'ARRIVÉE CHEZ LES PHÉACIENS  269 vers authentiques   L'ENTRÉE CHEZ ALKINOOS        264 vers authentiques   KIKONES ET LOTOPHAGES         253 vers authentiques   LE CYCLOPE                    255 vers authentiques   ÉOLE ET LESTRYGONS            281 vers authentiques   CIRCÉ                         251 vers authentiques   L'ÉVOCATION DES MORTS         270 vers authentiques   SIRÈNES, CHARYBDE ET SCYLIA   258 vers authentiques   LES VACHES DU SOLEIL          278 vers authentiques Deux épisodes interpolés figuraient en outre dans les récitations athéniennes des Panathénées et ont passé dans notre Poésie :   LA FÊTE PHÉACIENNE     ??? LA DESCENTE AUX ENFERS ?? On pourrait donc comparer les Récits chez Alkinoos à l'une de ces suites de tapisseries dont tous les panneaux de même taille, mais indépendants, font partie d'un ensemble et traitent, chacun, un chapitre du sujet. En cette suite phéacienne, l'auteur du carton primitif n'avait imaginé et créé que onze panneaux : deux autres furent ajoutés par le goût douteux des âges plus récents ; ils se distinguent aux yeux les moins prévenus par la différence de matière, de couleur et de style. Du premier quart du chant XIII (vers 184) au troisième quart du chant XXIII (vers 297), la suite de la Poésie est un troisième drame dont le titre général ne nous a pas été conservé parmi les inscriptions particulières des épisodes. Mais un mot, sans cesse répété en ces dix chants XIII-XXIII, nous dit et redit que le sujet commun de cette dernière série est la Vengeance d'Ulysse. Ce troisième drame est en neuf épisodes authentiques: L'ARRIVÉE D'ULYSSE EN ITHAQUE  370 vers authentiques LA CONVERSATION CHEZ EUMÉE     387 vers authentiques AUX CHAMPS...                  ??? vers authentiques FILS ET PÈRE                   369 vers authentiques À LA VILLE                     381 vers authentiques LE BAIN DE PIEDS               369 vers authentiques LE JEU DE L'ARC                385 vers authentiques LE MASSACRE DES PRÉTENDANTS    372 vers authentiques MARI ET FEMME                  368 vers authentiques et un épisode « bâtard » a été ajouté: LE PUGILAT                     391 vers authentiques Le drame de la Vengeance est la continuation immédiate du drame des Récits : après le dernier vers de ceux-ci (chant XIII, vers 184), le premier vers de celle-là a pris place en notre Poésie, sans le moindre raccord (chant XIII, vers 185). La pièce fut certainement écrite par son auteur pour venir prendre cette place. Si donc les deux drames sont du même auteur, ils ont été ou composés ou remaniés par lui pour établir ce contact intime, on pourrait dire : cette suite et fin. S'ils sont de mains différentes, il est certain que les Récits sont antérieurs à la Vengeance. Les deux drames sont-ils du même auteur ? Il serait au moins surprenant qu'ayant fait une première série d'épisodes à 250-280 vers, le même auteur eût continué par une autre série à 370-390 vers : une suite de tapisseries de 2 mètres 50 de haut ne reçoit pas pour continuation des tapisseries de 3 mètres 70, et cette différence de taille n'est rien encore, si l'on considère les différences de travail et de métier. Les Récits furent exécutés suivant une technique et sur un rythme de frise ; je dirais presque : de film ininterrompu. La narration y déroule ses alternances de récitatifs et de dialogues, sans que jamais le héros principal, ses actes, ses projets et ses sentiments quittent le champ ni même le premier plan de la scène. La Vengeance, au contraire, a été conçue suivant un rythme et une technique de quadratin ou, comme auraient dit les Anciens, de métopes, je dirais presque : de projections successives. Chaque épisode y comprend le plus souvent deux, trois ou quatre tableautins juxtaposés, mais non pas continus, avec deux, trois et quatre groupes de personnages différents, en des lieux éloignés les uns des autres. L'épisode de la Reconnaissance d'Ulysse par Télémaque (chant XVI, vers 1-481) peut être pris comme type : de l'aube à la nuit, trois changements de personnages et de lieux nous montrent Eumée, Ulysse et son fils dans la cabane du porcher (1-320), les prétendants dans le port, l'agora et le manoir d'Ithaque (321-408), la descente de Pénélope dans le mégaron (409-451) et, de nouveau, la réunion d'Ulysse, de Télémaque et d'Eumée dans la cabane (452-481). Cette répartition de la Vengeance en métopes a eu pour résultat de multiplier les tentations et même les appels aux interpolateurs et de faciliter leurs entreprises. Dans la frise continue des Récits, on rencontre quelques fragments ou quelques longs morceaux d'une autre époque. Mais les vers « bâtards » et « superflus » n'émergent que de-ci de-là ou ne font que taches sans grandes proportions : au total, sur quelque 3.800 vers, 435 interpolations ou insertions, — tout juste un huitième. Si deux longues bandes, Les Jeux et La Descente aux Enfers, ont été ajoutées à la frise originale, elles n'ont pu y entrer que par effraction, non seulement du contexte, mais de tout le plan primitif : aux quatre journées que séjournait Ulysse sur la route maritime, dans les parages, sur la terre ou dans la ville des Phéaciens, il a fallu en ajouter une cinquième ; imaginez, si possible, un cinquième côté ajouté à la frise et, par suite, au quadrilatère du Parthénon. Quelle différence avec les chants de la Vengeance ! sur les 4.368 vers que comprend le texte actuel, le nombre des « bâtards » et « superflus » dépasse 1.700 ; la proportion des métopes interpolées aux métopes originales atteint presque les deux cinquièmes... Un huitième, d'une part, et deux cinquièmes, de l'autre : l'écart est trop grand pour n'être qu'un effet du hasard ou du caprice des hommes. La cause profonde apparaît dans la différence de structure entre les longs épisodes des deux premiers drames et les scènes moins suivies que juxtaposées du dernier : il est plus facile d'ajouter de nouveaux cadres à une galerie de tableaux qu'une portion de fresque aux murs d'une salle continuellement décorée. Autre différence dans les « annonces » du dialogue : les Récits recourent d'ordinaire pour cet usage au vers plein, complet ; il semble que l'auteur de la Vengeance ait voulu parfois se contenter d'un hémistiche. Et il est une annonce que la Vengeance possède en propre et répète une quinzaine de fois : Alors, porcher Eumée, tu lui dis en réponse. Nulle part dans les Récits ni le Voyage on ne rencontre cette formule, qui ne manque pas d'une certaine emphase ironique. Mais trois fois dans l'Iliade, on retrouve une formule analogue : Tu dis en gémissant, ô cavalier Patrocle. On pourrait, encore, dresser le catalogue des mots que la Vengeance est seule à employer, et il sufit d'en dire cent vers, après cent vers des Récits, pour apprécier tout aussitôt la valeur littéraire de ces deux textes. * * * Les onze épisodes originaux des Récits sont, pris à part ou juxtaposés, les ouvrages les plus parfaits, peut-être, du génie grec. On peut les examiner point à point, fil à fil, sans trouver jamais dans la chaîne ou la trame la moindre malfaçon ni la moindre faiblesse : c'est partout la même qualité de la matière et la même maîtrise du métier, au service de l'art le plus vigoureux et le plus fin. Si j'avais à suggérer au lecteur français un terme de comparaison, je le renverrais aux tragédies les plus achevées de notre Racine : composition et exécution, ensemble et détail, fond et forme, langue et vers, mots et phrases, dialogues et descriptions, tout conspire à la perfection de cette œuvre de force et de charme, de simplicité et de noblesse, d'émotion et d'éloquence, de terreur et de sourires, où l'homme de tous les siècles vient se chercher et se reconnaître. D'un bout à l'autre de la Vengeance, le traducteur choppe sur des termes impropres, sur des répétitions, des délayages, du verbiage et des rythmes ou monotones ou trop heurtés. Je n'ai rien fait dans ma traduction pour voiler ces faiblesses ni rompre ce ronron épique : je crois qu'à la lire, on constatera l'infériorité de ces derniers chants de la Poésie sur les chants du milieu ; même dans le plus beau, peut-être, même dans Mari et Femme (ou Reconnaissance d'Ulysse par Pénelope), j'ai tâché que l'on pût toujours mesurer la distance qui sépare, je crois, du « Racine » des Récits, celui que j'appellerais volontiers le « Voltaire » de la Vengeance, — pour emprunter deux termes de comparaison à l'histoire de notre tragédie. De la Vengeance au Voyage de Télémaque, la distance est moins grande, mais n'est pas moins sensible. Les épisodes des deux poèmes n'étant pas de tailles très différentes (380 vers d'un côté, 400 vers de l'autre, en moyenne), on pourrait se demander si les deux ouvrages n'ont pas été tissés sur le même métier. Quelques marques d'origine les distinguent aussitôt. Il a fallu une interpolation grossière pour introduire dans la Vengeance l'un des personnages du Voyage : Eurynomos, le fils d'Égyptios. Dans le Voyage, Euryclée est tout à la fois la nourrice et l'intendante ; dans la Vengeance l'intendante est Eurynomé ; Euryclée, la nourrice, est devenue un personnage de marque, intermédiaire entre la maîtresse du logis et les femmes de service. Le jour où l'on plaça le Voyage devant les Récits et où on l'amalgama à la Vengeance, il fallut en juxtaposer les dates sans pouvoir les concilier. À lire le Voyage, Ulysse demeurerait quatre jours et quatre nuits au moins dans la cabane d'Eumée ; il ne peut en rester que trcis, selon le calendrier de la Vengeance. De même, les prétendants, qui ne peuvent rester que quelques heures en embuscade sur l'ilot d'exil d'Astéris, y devraient monter la garde tout un mois, sans repos, sans relève, sans ravitaillement. De même encore, l'infaillible devin Halithersès annonce à l'assemblée d'Ithaque le retour d'Ulysse comme un événement tout proche : « Ce n'est plus pour longtemps, sachez-le bien, qu'Ulysse est séparé des siens ; il est tout près déjà, plantant aux prétendants et le meurtre et la mort, et bien d'autres encore pâtiront parmi nous... C'est moi qui vous le dis : voici que tout arrive de ces prédictions que je lui fis, à lui. Aujourd'hui, tout s'achève ». Si ces mots ont un sens, le devin ne peut pas les prononcer avant que les dieux aient décidé le retour d'Ulysse et tant que le héros est encore le prisonnier de Calypso. À l'heure où parle Halithersès, l'Ulysse du texte actuel n'est pas en train de planter aux prétendants le meurtre et le trépas : il pleure sur les rochers de l'île océane et il n'en partira que dans une longue semaine ; il ne complotera la mort des prétendants que trente jours plus tard, quand enfin on le débarquera en son Ithaque. Les Anciens s'étonnaient déjà de ce Voyage doublement et triplement inutile à la marche de la présente Odyssée. De longues scholies nous en détaillent les inconvénient : Télémaque s'en va courir tous les risques ; il abandonne son manoir et sa mère aux prétendants, juste à l'heure où son père va rentrer et où le départ du fils ne peut en rien servir à ce retour !... À lire et surtout à traduire le Voyage, on ne rencontre pas toujours la claire simplicité et la légère et souveraine aisance des Récits, mais jamais, ou presque jamais, les cahots, obscurités et maladresses de la Vengeance. Pourtant, du ronron épique de cette dernière il est de-ci de-là quelques échos dans le Voyage, alors qu'on n'en trouve pas trace dans les Récits : entre le grand poète des Récits et le versificateur de la Vengeance, l'auteur du Voyage est un ingénieux ouvrier de bons vers faciles, coulants et pleins ; notre théâtre, entre ses Racine et ses Voltaire, eut ses Regnard. M. Maurice Croiset, en son Histoire de la Littérature grecque (I, p. 279), a bien défini cette « poésie élégante, qui a de la grâce et de la vie, mais qui manque de force et de concision ». Si l'on peut dire que le « bonhomme » Eumée aux allures cordiales, mais un peu communes, est le personnage typique de la Vengeance, le vieux Nestor aux longs discours un peu conventionnels est celui du Voyage, comme l'habile et fertile Ulysse est celui des Récits. La Vengeance et les Récits se ressemblent néanmoins par le rôle de premier plan qu'ils donnent au fils de Laërte : ces deux drames sont tirés tout entiers de la geste traditionnelle d'Ulysse ; ils font partie, si l'on peut dire, du « cycle d'Ithaque » et s'adressaient à tous les « fils d'Achéens ». Il pourrait sembler que le Voyage eût une autre source et voulût plaire à un auditoire plus spécial. Le roi et la dynastie d'Ithaque gardèrent assurément une popularité panhellénique, même quand se fut effondré, avec l'Hellade achéenne de l'épos, le royaume fédéral des Iles, quand Doulichion, Samé, Zante la forestière, aussi bien qu'Ithaque elle-même, furent passées à l'arrière-plan de l'histoire classique. Mais les vrais héros du Voyage sont moins Télémaque et son père que le fils de Nélée, Nestor, et son fils, Pisistrate. Ces Néléides y tiennent la place la plus enviable : est-il dynastie plus sage, plus juste, plus pieuse, plus unie, plus heureuse, plus digne, par la vaillance de ses hommes et la vertu de ses femmes, de l'estime et de l'affection publiques ? Seul de tous les rois de l'épos, Nestor n'est en butte ni à la colère des Dieux, comme Ajax ou Ulysse, ni aux tromperies ou aux crimes de son épouse, comme les deux Atrides, Diomède et Idoménée ; il a perdu son fils, le vaillant Antiloque, sous les murs d'Ilion; mais, après le sac de la ville, il est rentré tout droit chez lui, sans encombre, et il a vieilli sans autre chagrin, jusqu'au terme de l'existence humaine, « heureux en son épouse, heureux en ses enfants » (dit le pauvre Ménélas, qui n'a pas de fils légitime et qui est le mari d'Hélène), modèle des pasteurs de peuple, fidèle serviteur des dieux... Existait-il une autre dynastie dont une cité pût être aussi fière ? Nous ne savons ni où ni quand furent composés les divers drames odysséens; du moins pouvons trouver dans le texte même du Voyage quelques indices de sa patrie. L'auteur regardait le monde depuis les rivages asiatiques: pour lui, le détroit de Psara était au delà de Chios, et le détroit de Chios, en deçà de cette ile, au long du Mimas. Hérodote nous dit que certaines des cités ioniennes avaient pris pour rois des Néléides, émigrés de Pylos et descendants de Nestor. Hellanicos traçait la généalogie de cette famille depuis Salmoneus et Tyro jusqu'à Mélanthos, le dernier roi de Pylos, qui, chassé par les Doriens, s'était établi à Athènes et dont les descendants avaient conduit l'émigration ionienne en Asie. Ce Mélanthos était le fils du Transporteur d'Hommes, Andropompos, et de la Dame aux Rênes, Hénicché, la fille de l'Homme au Char, Harménios, et la petite-fille du Lieur de Chevaux, Zeuxippos. Ne voilà-t-il pas les véritables descendants de notre Nestor odysséen et de ses fils ? et le « transport » de Télémaque à Sparte par Pisistrate, le lieur de chevaux et le conducteur de char, ne semble-t-il pas comme le roman de cette généalogie ionienne? Je crois que le Voyage fut composé par un aède courtisan, — je dirais presque : un poète-lauréat, — pour donner un nouveau lustre à la famille royale qui l'entretenait. C'est à quelque poète de Milet que je l'attribuerais volontiers : le sacrifice fédéral des douze cités pyliennes au sanctuaire néléide de Poseidon, que le Voyage nous décrit sur la plage de Pylos, me semble avoir quelque parenté avec la fête fédérale que les douze cités des Ioniens célébraient au promontoire de Mycale, en l'honneur de Poseidon Héliconios, dont elles avaient apporté le culte de leur ancienne patrie du Péloponnèse... Qui sait même si le Voyage ne fut pas composé pour une récitation à ces Panionia ? Pour la date, on peut, je crois être aussi affirmatif. Le Voyage diffère des Récits par la longueur des scènes (390-400 vers en moyenne au lieu de 260-280) : la scène de 260-280 vers n'était-elle pas plus justement mesurée pour les forces d'un compositeur-récitant, d'un aède à la mode primitive? L'acteur de métier, le rhapsode, put ensuite s'habituer lui-même à la rude tâche de débiter sans grand repos 390 vers, et habituer son public à la patience de les écouter. Le sujet du Voyage, comparé au sujet des Récits, apparaît, d'autre part, comme une réplique moins belle, moins variée, mais de même invention : les aventures de Ménélas, contées par lui dans son manoir de Sparte, sont le pendant des aventures d'Ulysse, contées par lui dans le manoir de Phéacie. L'imitation et même la copie se fait sentir jusque dans le texte. C'est par dizaines que l'on pourrait montrer des vers du Voyage, non pas seulement inspirés et imités des Récits, mais décalqués ou transcrits sans grand changement et tout juste adaptés au service et à la place qu'ils doivent remplir. Encore en est-il plusieurs qu'il a fallu ou mutiler ou affaiblir pour les y faire entrer. Quand Racine en ses Plaideurs reprenait le vers du Cid, Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits, il s'adressait à un public qui saluait d'un sourire cette réminiscence voulue et plaisamment irrespectueuse. Le Voyage contient nombre de vers qui furent empruntés de même au texte des Récits, avec la même intention et, sans doute le même résultat. De tous ces traits, on peut conclure que le drame plus récent du Voyage est sorti du drame des Récits, comme un complément analogue à ces Enfances que notre Moyen Age mettait au-devant d'une chanson de geste devenue populaire ; mais dans cette Enfance odysséenne, le jeune Télémaque a pris la place qu'aurait dû tenir le jeune Ulysse. II. OUVERTURE. ------------------------------------------------------------------------------ Les trois drames odysséens, que nous venons de retrouver, — Voyage de Télémaque, Récits chez Alkinoos et Vengeance d'Ulysse, — ne remplissent pas les XXIV chants de la « Poésie » actuelle : laissant en dehors le chant I, ils vont du début du chant II au vers 296 du chant XXIII, laissant aussi en dehors la fin de ce chant XXIII et tout le chant XXIV. C'est au vers 296 du chant XXIII qu'Aristophane de Byzance et Aristarque mettaient le point final de l'Odyssée et l'un de nos manuscrits byzantins porte encore en cet endroit quatre points en rond et la mention Fin de l'Odyssée. Nous verrons à l'examen du texte, de la métrique, de la composition et de la langue que les 76 derniers vers de XXIII et les 548 de XXIV sont peut-être la p'us certaine et la pire des interpolations qu'une main maladroite et irrespectueuse ait jamais introduite dans l'une ou l'autre des deux Poésies : débarrassées des « surinterpolations » qui achèvent de les rendre illisibles, ces 624 vers apparaissent comme un « Finale » ajouté récemment afin de donner à l'ensemble une sorte d'épilogue afin d'assurer aussi le passage et la jonction de notre Odyssee à la Télégonie, autre épos qui la suivait dans la chaîne du Cycle épique. Il est admis par la plupart des critiques modernes et il semble presque certain que le chant I fut ajouté de même, comme « Ouverture » ou « Prologue », afin d'englober les trois drames en une « trilogie », — auraient dit les Athéniens, — peut-être aussi afin de souder la chaîne du Cycle épique entre les drames de l'Odyssée et ceux de l'Iliade qui précédaient. * * * En ce chant I, tout lecteur du texte grec distingue deux parties très différentes par la composition et la valeur du texte, par certaines particularités aussi du ton et du fond, surtout par les répétitions ou imitations de vers empruntés au reste de la Poésie. Les 87 premiers vers, d'une qualité tout homérique, sont comparables aux meilleurs morceaux des Récits chez Alkinoos : le tissu, si l'on peut dire, est de même matière et de même teinte : même solidité, même souplesse, même brillant, mais sobre fantaisie, même absence de lourds ornements, même légèrement aussi bien de la trame que de la broderie et des couleurs. Porté sur ce texte résistant et uni, comme sur un courant limpide et rapide, le traducteur de ces 87 premiers vers se sent glisser à l'aise, en sûreté : brusquement, au vers 88, commencent les aspérités et les faiblesses d'un texte lâche ou compact, mou ou rugueux, bousculé ou mal suturé, qui dure jusqu'à la fin de ce chant I. Puis, on retrouve, au chant II, dans le Voyage de Télémaque, une matière et une manière de bonne qualité. Mais c'est au chant V seulement, dans les Récits chez Alkinoos que l'on peut de nouveau s'abandonner sans risque aux charmes sans perfidies ni défaillances de cette belle « urbanité ». Ces 87 vers se composent de deux parties : une Invocation à la Muse et le début d'une Assemblée des Dieux. INVOCATION À LA MUSE C'est l'Homme aux mille tours, Muse, qu'il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eût pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut leur esprit, Celui qui sur les mers, passa par tant d'angoisses, en luttant pour survivre et ramener ses gens. Hélas ! même à ce prix, tout son désir ne put sauver son équipage : ils ne durent la mort qu'à leur propre sottise, ces fous qui, du Soleil, avaient mangé les bœufs ; c'est lui, le fils d'En Haut, qui raya de leur vie la journée du retour. Viens, ô fille de Zeus, nous dire, à nous aussi, quelqu'un de ces exploits. En ce programme, les seuls Récits chez Alkinoos, sont annoncés, et avec la fin que nous avons cru pouvoir leur assigner ; car l'épisode des Bœufs du Soleil est bien le dernier que chantera le Poète. Cette Invocation implique assurément qu'Ulysse a pu avoir, a eu d'autres aventures, que d'autres ont déjà chantées, grâce à la Muse qui les leur a dites, «à eux aussi ». Mais elle définit la part des légendes odysséennes que notre Poète compte traiter : la colère de Poseidon en sera le centre et le moteur; du début du chant V au milieu du chant XIII, nous en voyons les effets ; elle cesse, — et le drame des Récits avec elle, — dès l'instant qu'Ulysse a mis le pied sur son île ; Ulysse alors n'est pas encore au bout de ses épreuves ; même dans son Ithaque même parmi les siens, il aura encore à lutter... Mais ceci, comme disent les conteurs arabes, ceci est une autre histoire. Vue sous cet angle, cette Invocation apparaît comme le début logique et nécessaire des Récits... C'est après les dix vers de cette Invocation que la première Assemblée des Dieux part du même point pour aboutir au même décret que la seconde Assemblée des mêmes dieux, qui ouvre les Récits au début du chant V. L'ASSEMBLÉE DES DIEUX Ils étaient au logis, tous les autres héros, tous ceux qui, de la mort, avaient sauvé leurs têtes : ils avaient réchappé de la guerre et des flots. Il ne restait que lui à toujours désirer le retour et sa femme, car une nymphe auguste le retenait captif au creux de ses cavernes, Calypso, qui brûlait, cette toute divine, de l'avoir pour époux. Même quand vint l'année du cyle révolu où les dieux lui filaient le retour au logis, même dans son Ithaque et dans les bras des siens, il n'allait pas trouver la fin de ses épreuves. Tous les dieux le plaignaient, sauf un seul, Poseidon, dont la haine traquait cet Ulysse divin jusqu'à son arrivée à la terre natale. Or le dieu s'en alla chez les Nègres lointains, les Nègres répartis au bout du genre humain, dans leur double domaine, les uns vers le couchant, les autres vers l'aurore : devant leur hécatombe de taureaux et d'agneaux, il vivait dans la joie, installé au festin. Mais tous les autres dieux tenaient leur assemblée dans le manoir de Zeus, le seigneur de l'Olympe, qui, devant eux, venait de prendre la parole. Or, le Père des dieux et des hommes pensait à l'éminent Égisthe, immolé par Oreste, ce fils d'Agamemnon dont tous chantaient la gloire. Plein de ce souvenir, Zeus dit aux Immortels : ZEUS. — Ah ! misère !... Écoutez les mortels mettre en cause les dieux ! C'est de nous, disent-ils, que leur viennent les maux, quand eux, en vérité, par leur propre sottise, aggravent les malheurs assignés par le sort. Tel encor cet Égisthe ! pour aggraver le sort, il voulut épouser la femme de l'Atride et tuer le héros sitôt qu'il rentrerait. La mort était sur lui : il le savait ; nous-même, nous l'avions averti et, par l'envoi d'Hermès, le guetteur rayonnant, nous l'avions détourné de courtiser l'épouse et de tuer le roi, ou l'Atride en son fils trouverait un vengeur, quand Oreste grandi regretterait sa terre. Hermès, bon conseiller, parla suivant nos ordres. Mais rien ne put fléchir les sentiments d'Égisthe. Maintenant, d'un seul coup, il vient de tout payer ! Athéna, la déesse aux yeux pers, répliqua : ATHÉNA. — Fils de Cronos, mon père, suprême Majesté, celui-là n'est tombé que d'une mort trop juste, et meure comme lui qui voudrait l'imiter ! Mais moi, si j'ai le cœur brisé, c'est pour Ulysse, pour ce sage, accablé du sort, qui, loin des siens, continue de souffrir dans une île aux deux rives. Sur ce nombril des mers, en cette terre aux arbres, habite une déesse, une fille d'Atlas, cet esprit malfaisant, qui connaît, de la mer entière, les abîmes et qui veille, à lui seul, sur les hautes colonnes qui gardent, écarté de la terre, le ciel. Sa fille tient captif le malheureux qui pleure. Sans cesse, en litanies de douceurs amoureuses, elle veut lui verser l'oubli de son Ithaque. Mais lui, qui ne voudrait que voir monter un jour les fumées de sa terre, il appelle la mort !... Ton cœur, roi de l'Olympe, est-il donc insensible ? Ne fut-il pas un temps qu'Ulysse et ses offrandes, dans la plaine de Troie, près des vaisseaux d'Argos, trouvaient grâce à tes yeux ? Aujourd'hui, pourquoi donc ce même Ulysse, ô dieu, t'est-il tant odieux ? Zeus, l'assembleur des nues, lui fit cette réponse : ZEUS. — Quel mot s'est échappé de l'enclos de tes dents, ma fille ? Eh ! comment donc oublierais-je jamais cet Ulysse divin qui, sur tous les mortels, l'emporte et par l'esprit et par les sacrifices qu'il fit toujours aux dieux, maîtres des champs du ciel ! Mais non ! c'est Poseidon, le maître de la terre ! Sa colère s'acharne à venger le Cyclope, le divin Polyphème, dont la force régnait sur les autres Cyclopes et qu'Ulysse aveugla : pour mère, il avait eu la nymphe Thoossa, la fille de Phorkys, un des dieux conseillers de la mer inféconde, et c'est à Poseidon qu'au creux de ses cavernes, elle s'était donnée. De ce jour, Poséidon, l'ébranleur de la terre, sans mettre Ulysse à mort, l'éloigne de son île... Mais allons ! tous ici, décrétons son retour ! cherchons les moyens! Poseidon n'aura plus qu'à brider sa colère, ne pouvant tenir tête à tous les Immortels, ni lutter, à lui seul, contre leur volonté. Athéna, la déesse aux yeux pers, répliqua : ATHÉNA. — Fils de Cronos, mon père, suprême Majesté, si, des dieux bienheureux, c'est maintenant l'avis que le tant sage Ulysse en sa maison revienne, envoyons, sans tarder, jusqu'à l'ile océane, Hermès, le rayonnant porteur de tes messages, et qu'en toute vitesse, il aille révéler à la Nymphe bouclée le décret sans appel sur le retour d'Ulysse et lui dise comment ce grand cœur peut rentrer! En ces vers 1-87, on trouve assurément les mêmes répétitions et « formules de style » que dans les autres épisodes odysséens. Mais elles n'occupent qu'une partie fort restreinte du texte, et ces formules indispensables sont toujours employées avec leur sens vrai et plein. Les vers 88-444 sont, au contraire, un centon chaotique, dont le seul Finale pourrait fournir le similaire : de ces 357 vers, si l'on retranche 34 « bâtards » ou « superflus », il en est encore une centaine pour le moins que, partiels ou complets, intacts ou légèrement modifiés, on retrouve en d'autres passages d'où ils ne sauraient disparaître, et, pour le fond comme pour la forme, nombre de ces vers sont contraires à tout ce que nous savons des « réalités » odysséennes. Une différence essentielle dans la vie quotidienne apparaît entre l'Iliade et l'Odyssée. Le mot « draps de lit » revient dans l'Odyssée chaque fois qu'il est question du coucher des héros. Il ne paraît qu'une fois dans l'Iliade, en ce chant XXIV que certains critiques appellent « odysséen », à cause des multiples ressemblances de sa langue avec celle de l'autre Poésie. Les lits de l'Odyssée n'ont rien à envier aux nôtres : cadre de bois lourd, sur lequel un quadrillage de courroies tient lieu de sommier ; feutres de laine qui remplacent nos matelas ; draps de lin et couvertures de laine... Dans l'Iliade, les Troyens, qui sont chez eux, surtout le bon roi Priam et sa vieille épouse pourraient avoir le même coucher ; mais les draps ne figurent que dans la tente d'Achille. Or, à la fin de notre chant I, Télémaque se couche comme un héros, non de l'Odyssée, mais de l'Iliade, — sans draps, — et il s'endort, non dans le lin, mais dans un... (??) de laine : il est difficile de dire ce qu'ici peut signifier au juste le mot qui se retrouve deux fois dans l'Iliade, pour désigner une corde de laine. La géographie de ce chant I fournirait une autre marque d'anachronisme. Au vers 184, où Athéna, sous les traits du roi Mentès, se dit en route vers Témésa, il ne peut être question que d'un voyage vers la ville italique de ce nom, à travers ces mers italiotes et siciliennes, que ne fréquentaient point encore les Achéens de l'épos : leurs navigations s'arrêtient à Ithaque, « la dernière des îles vers le Couchant »; au delà, s'ouvrait l'immensité inconnue et redoutable, la mer des Monstres et des Dieux, que les Hellènes ne devaient parcourir et exploiter qu'un siècle, au moins, après les temps homériques. Indice encore plus certain : l'auteur de notre chant I semble ne plus connaître la véritable disposition et l'ameublement des manoirs achéens. Au chant XVII (vers 28-30), en effet, Télémaque, rentrant de la loge d'Eumée, atteint l'enceinte du manoir, franchit le porche, traverse la cour, arrive au grand corps du logis, dépose sa lance contre l'une des haute colonnes de l'« entrée », puis franchit le seuil de pierre et pénètre dans la grand'salle, où la vieille Euryclée fait le ménage : toute cette énumération descriptive est fort exacte ; sur un plan de Tirynthe, on peut suivre, pas à pas, la marche du héros. Au chant I, vers 103-130, Athéna tombe de l'Olympe devant le manoir d'Ulysse, sur le seuil du premier porche et voit dans la cour les prétenants assis... devant les portes. Télémaque, assis dans la cour, parmi les prétendants, l'aperçoit le premier et, courant au porche, accueille cet hôte, qu'il ramène à l'intérieur du haut logis, dans la grand'salle, où il l'installe en un fauteuil ; puis, il lui fait servir le repas, après avoir déposé la lance de l'arrivant contre l'une des haute colonnes, dans un râtelier déjà garni des nombreuses lances d'Ulysse. Les lances d'Ulysse et des hôtes forment donc panoplie dans l'intérieur de la grand'salle. Aucun des Commentateurs antiques ne semble avoir soulevé de difficulté au sujet de ces vers, incompréhensibles pourtant en regard du plan de Tirynthe. Si Athéna est sur le seuil du porche, si elle a devant elle les prétendants assis dans la cour, — entre le porche et le corps du logis où se trouve la grand'salle, — les prétendants ne peuvent pas être « devant la porte ou les portes ». Car, homériquement, cette porte ne peut être que le porche de la cour : quand, au chant XVI, les prétendants sortent de la grand'salle et, traversant la cour, vont tenir séance « devant la porte », ils sont désormais en dehors de l'enceinte : de leur place, on peut voir la mer et le port et descendre à la grève. De même, au chant XVII, arrivés devant l'enceinte du manoir (260-289), Ulysse et Eumée, avant de franchir le porche, trouvent « devant la porte » le chien Argos sur son tas de fumier (297-298) ; puis, franchissant le porche et traversant la cour, ils entrent au logis et pénètrent dans la grand'salle. Devant cette grand'salle, s'étendent l'« avant-pièce » et l'« entrée », avec cette colonnade où Télémaque vient dresser et déposer sa lance. Sans plus discerner les diverses parties du manoir, sans plus suivre les allées et venues de ses héros à travers porche, cour, entrée, avant-pièce et grand'salle, le fabricant du chant I a maladroitement imité et brouillé certaines descriptions de la Vengeance. Le résultat fut de soulever ensuite l'une des plus grosses « difficultés » dont aient discuté les Anciens et dont notre texte de l'Odysse ait eu à supporter la « solution ». Si les lances d'Ulysse, en effet, sont au râtelier, contre l'une des colonnes, à l'intérieur de cette grand'salle où se déroule la Vengeance d'Ulysse, — comment les prétendants ne les décrochent-ils pas aussitôt pour se défendre ? pourquoi attendent-ils que le chevrier leur en aille chercher d'autres au lointain trésor ?... La réponse à cette « difficulté » fut une triple interpolation aux chants XVI (281-298), XIX (1-50) et XXII (23-25). Les trois vers de XXII disparaissent sans peine, et les deux interpolations en XVI et XIX ne sont suturées au contexte que par des vers répétés. En XIX, la répétition est particulièrement choquante ; car les deux vers 51-52 Seul, le divin Ulysse restait en la grand'salle à méditer, avec le secours d'Athéna, la mort des prétendants tandis que Pénélope, la plus sage des femmes, descendait de sa chambre... sont, mot pour mot, les deux vers 1-2 : Seul, le divin Ulysse restait en la grand'salle à méditer, avec le secours d'Athéna, la mort des prétendants. Soudain, à Télémaque, il dit ces mots ailés... Or, après 52, Ulysse reste bien seul dans la grand'salle, où Pénélope vient ensuite le rejoindre. Mais entre 2 et 51, Ulysse, « seul » dans le mégaron, dialogue avec Télémaque, et Euryclée prend part à la conversation. Ces cinquante vers de XIX ont été interpolés pour permettre à Ulysse et à son fils d'emporter, avant le massacre, les panoplies qui, pendant aux murs de la grand'salle, auraient pu fournir des armes aux prétendants. Si malgré tout, on veut tenir ce chant I pour une partie intégrante et originale de l'un ou de l'autre des drames odysséens, comment conserver dans la suite tels et tels passages qui, pourtant, y paraissent indispensables ? Comment Télémaque peut-il au chant II, répéter aux prétendants ce qu'il leur a dit au chant I ? Il ne s'agit point ici d'une question de forme, ni même de texte ; le chant I contient par dizaines et vingtaines des vers répétés au chant II : I     277  =  II     196  |  I 395 cf. II 293 I 281-283 cf. II 215-217  |  I 408 cf. II  30 I 287-292 cf. II 218-223  |  I 396 cf. II  96 Admettons les autres redites. Mais il en est une au moins qui déroute toutes les vraisemblances. Télémaque, au chant I, prévient les prétendants de ce qu'il va leur répéter, mot pour mot, au chant II devant l'assemblée du peuple (I 374-380=II 139-I45) : TÉLÉMAQUE. — Prétendants de ma mère, à l'audace effrénée, ne songeons maintenant qu'aux plaisirs du festin ; trêve de cris ! mieux vaut écouter cet aède ; il est tel que sa voix l'égale aux Immortels ! Mais dès l'aube, demain, je veux qu'à l'agora nous allions tous siéger ; je vous signifierai tout franchement un mot : c'est de vider ma salle ; arrangez-vous ensemble pour banqueter ailleurs et, tour à tour, chez vous ne manger que vos biens, ou si vous estimez meilleur et plus commode de venir, tous, sans risques, ruiner un seul homme, pillez ses vivres ! moi, j'élèverai mon cri aux dieux toujours vivants et nous verrons si Zeus vous paiera de vos œuvres : puissiez-vous sans vengeurs tomber en ce manoir ! Et les prétendants, qui, au chant I, s'étonnent d'un pareil langage, laissent réunir au chant II cette assemblée, dont ils ne peuvent rien attendre de bon, alors qu'il leur serait si facile de l'empêcher ! et le père de l'un d'eux, le vieil Égyptios, s'étonnera, le lendemain, de cette convocation ! Il ignorera, — alors que son fils Eurynomos passe les journées au manoir d'Ulysse, — que Télémaque en soit l'auteur ! Au total, la seconde partie de ce chant I (88-444) semble avoir été composée aussi bien après le Voyage de Télémaque qu'après la Vengeance d'Ulysse : elle a ensuite nécessité dans l'un et l'autre de ces deux drames des interpolations nombreuses et faciles à reconnaître (je n'ai pu en citer ici que la principale). Par contre, la plupart des homérisants aperçoivent des liens assez étroits entre le début de ce chant I (1-87) et les Récits chez Alkinoos : ils pensent que ces 87 premiers vers étaient le début original des Récits... III. LE VOYAGE DE TÉLÉMAQUE. ------------------------------------------------------------------------------ Avec le chant II, commence le Voyage de Télémaque, qui va dérouler jusque vers la fin du chant IV (vers 619) ses trois premiers épisodes : l'Assemblée d'Ithaque, À Pylos et À Lacédémone ; la majeure partie du quatrième, Le Retour de Télémaque, a été transportée au chant XV pour « l'économie » de la nouvelle bâtisse, quand on souda et amalgama les trois drames en une seule Poésie. Ces quatre épisodes présentent les mêmes qualités d'aisance dans le discours, le dialogue et les descriptions, de facilité dans la vérification, de clarté fluide et rapide dans le texte ; leurs vers aimables, parfois charmants, ne manquent pas toujours d'énergie ; mais ni la force ni la concision n'en est le caractère et, par endroits, leur abondance confine au bavardage. I. — _L'Assemblée d'Ithaque_ (chant II, vers I-433) nous décrit la fuite de Télémaque, après une assemblée du peuple où il a demandé, mais en vain, qu'on le laissât partir à la recherche de son père et qu'on lui fournît un bateau. Les discours Les discours sur l'agora peuvent nous donner le plus beau spécimen d'éloquence homérique : De son berceau de brume, à peine était sortie l'Aurore aux doigts de roses, que le cher fils d'Ulysse passait ses vêtements et, s'élançant du lit, mettait son glaive à pointe autour de son épaule, chaussait ses pieds luisants de ses belles sandales et sortait de sa chambre : on l'eût pris, à le voir, pour un des Immortels. Aussitôt il donna aux crieurs, ses hérauts, l'ordre de convoquer à l'agora les Achéens aux longs cheveux. Hérauts de convoquer et guerriers d'accourir. Quand, le peuple accouru, l'assemblée fut complète, Télémaque vers l'agora se mit en route. Il avait à la main une lance de bronze et, pour n'être pas seul, avait pris avec lui deux de ses lévriers. Athéna le parait d'une grâce céleste. Vers lui, quand il entra, tous les yeux se tournèrent et, pour le faire asseoir au siège de son père, les doyens firent place. Ce fut Égyptios qui, le premier, parla, un héros chargé d'ans, qui savait mille choses. Or, il avait un fils, que le divin Ulysse, au creux de ses vaisseaux, lui avait emmené vers Troie la poulinière, le piquier Antiphos qu'au fond de sa caverne, le Cyclope sauvage tua le dernier soir pour s'en faire un souper. Trois garçons lui restaient : l'un passait ses journées avec les prétendants ; c'était Eurynomos ; les deux derniers géraient les biens de la famille ; mais rien ne pouvait faire oublier l'autre fils à ce père affligé et toujours gémissant. C'est en pleurant sur lui qu'il leur tint ce discours : ÉGYPTIOS. — Gens d'Ithaque, écoutez ! j'ai deux mots à vous dire. Jamais nous n'avons eu assemblée ni conseil, du jour que s'embarqua notre divin Ulysse au creux de ses vaisseaux. Nous voici convoqués : par qui ?... en quelle urgence !... de l'armée qui revient un de nos jeunes gens, ou l'un de nos doyens a-t-il à nous donner quelque sûre nouvelle, dont il ait la primeur ? est-ce un autre intérêt du peuple dont il veut discourir et débattre ?... Je dis qu'il eut raison : il a fait œuvre bonne ; que Zeus à ses desseins donne l'heureux succès ! Il dit et son souhait ravit le fils d'Ulysse : sans plus rester assis, résolu de parler, il s'avança dans le milieu de l'agora ; debout, il prit le sceptre, que lui mettait en main le héraut Pisénor, l'homme aux sages conseils, et, dès les premiers mots, s'adressant au vieillard : TÉLÉMAQUE. — Vieillard, il n'est pas loin, celui que tu demandes, et tu vas le connaître. Je vous ai convoqués, tant je suis dans la peine. De l'armée qui revient, je n'ai pas de nouvelle, et ce n'est pas non plus un intérêt du peuple dont ici je voudrais discourir et débattre : c'est ma propre détresse et le double malheur tombé sur ma maison. Je n'ai pas seulement perdu mon noble père, votre roi de jadis, qui fut, pour tous ici, le père le plus doux. Voici bien pire encor pour la prompte ruine de toute ma maison et de mes derniers vivres. » Je vois ici des gens, de nos gens les plus nobles, dont les chers fils s'acharnent à poursuivre ma mère, malgré tous ses refus. Quelle peur ils lui font de rentrer chez son père Icare, en ce manoir, où, fixant les cadeaux, il donnerait sa fille, selon son choix, à lui, selon ses vœux, à elle ! C'est chez mon père, à moi, qu'ils passent leurs journées à m'immoler bœufs et moutons et chèvres grasses, à boire, en leurs festins, mon vin aux sombres feux, et l'on gâche, et c'est fait du meilleur de mon bien, et pas un homme ici de la valeur d'Ulysse pour défendre mon toit ! Je ne suis pas encore en âge de lutter : serai-je à tout jamais, par la suite, incapable et novice en courage ?... Pourtant, je lutterais, si j'avais les moyens ; car il est survenu des faits intolérables qui, dans le déshonneur, font crouler ma maison. Fâchez-vous donc, vous autres ! ne rougirez-vous pas devant tous nos voisins, les peuples d'alentour ? Ah ! des dieux indignés, craignez que le courroux ne fasse retomber sur vos têtes ces crimes !... Mais, je vous en conjure par le Zeus de l'Olympe et par cette Thémis qui convoque ou dissout les assemblées du peuple, c'est assez, mes amis ! et qu'on me laisse seul à ronger mon chagrin ! À moins que, par hasard, mon noble père Ulysse ait haï, maltraité les Achéens guêtrés et que, pour me payer en sévices, vos haines lâchent sur moi ces gens... Comme il me vaudrait mieux que ce fût vous, du moins, vous tous, qui me mangiez richesses et troupeaux. Car de vos mangeries, j'aurais tôt le paiement : par la ville, j'irais vous harceler de plaintes, vous réclamer mes biens, tant et tant qu'il faudrait que tout me fût rendu. Mais qui me revaudra les maux dont aujourd'hui vous m'emplissez le cœur ? Il dit et, de courroux, jeta le sceptre à terre. Ses pleurs avaient jailli. Pris de pitié, le peuple entier restait muet. Des autres prétendants, personne n'eût osé répondre à Télémaque en paroles amères. Le seul Antinoos lui vint dire en réponze : ANTINOOS. — Quel discours, Télémaque ! ah ! précheur d'agora à la tête emportée !... tu viens nous insulter !... tu veux nous attacher un infâme renom !... La cause de tes maux, est-ce les prétendants ?... ou ta mère qui, pour la fourbe, est sans rivale ?... Voilà déjà trois ans, en voici bientôt quatre, qu'elle va, se jouant du cœur des Achéens, donnant à tous l'espoir, envoyant à chacun promesses et messages, quand elle a dans l'esprit de tout autres projets ! Tu sais l'une des ruses qu'avait ourdies son cœur. Elle avait au manoir dressé son grand métier et, feignant d'y tisser un immense linon, nous disait au passage : « Mes jeunes prétendants, je sais bien qu'il n'est plus, cet Ulysse divin ! mais, malgré vos désirs de hâter cet hymen, permettez que j'achève : tout ce fil resterait inutile et perdu. C'est pour ensevelir notre seigneur Laërte : quand la Parque de mort viendra tout de son long le coucher au trépas, quel serait contre moi le cri des Achéennes, si cet homme opulent gisait là sans suaire ! » Elle disait et nous, à son gré, faisions taire la fougue de nos cœurs. Sur cette immense toile, elle passait les jours. La nuit, elle venait aux torches la défaire. Trois années, son secret dupa les Achéens. Quand vint la quatrième, à ce printemps dernier, nous fûmes avertis par l'une de ses femmes, l'une de ses complices. Alors on la surprit juste en train d'effiler la toile sous l'apprêt et si, bon gré, mal gré, elle dut en finir, c'est que nous l'y forçâmes. Mais toi, des prétendants écoute une réponse qui renseigne ton cœur et qui renseigne aussi tout le peuple achéen. Renvoie d'ici ta mère et dis-lui d'épouser celui qui lui plaira et que voudra son père. Mais à toujours traîner les fils des Achéens, à se fier aux dons qu'Athéna lui prodigue, à sa fourbe dont rien n'a jamais approché dans nos récits d'antan d'Achéennes bouclées, ces Alcmène, Tyro, Mycène couronnée, dont pas une n'avait l'esprit de Pénélope, il est pourtant un point qu'elle a mal calculé : c'est qu'on te mangera ton avoir et tes vivres tant qu'elle gardera les pensées qu'en son cœur, les dieux mettent encore. Pour elle, grand renom ! pour toi, grande ruine !... Non ! jamais nous n'irons sur nos biens ni ailleurs, avant que, d'un époux, elle-même ait fait choix parmi nos Achéens. Posément, Télémaque le regarda et dit : TÉLÉMAQUE. — Antinoos, comment chasser de ma maison, contre sa volonté, celle qui me donna le jour et me nourrit ? Si mon père est absent, est-il vivant ou mort ?... et quelle perte encor de rembourser Icare, si c'est moi, de mon chef, qui lui renvoie ma mère !... Car, de son père aussi, me viendraient bien des maux, et, des dieux, d'autres maux, quand ma mère chassée, au seuil de la maison, appellerait sur moi les tristes Érinnyes. Non ! le courroux des dieux est trop lourd à porter !... Mais vous, si votre cœur redoute encor ces dieux, allons ! videz ma salle ; ensemble arrangez-vous pour banqueter ailleurs et chez vous, tour à tour, manger vos propres biens ! ou si vous estimez meilleur et plus commode de venir tous, sans risque, ruiner un seul homme, pillez ses vivres ! moi, j'élèverai mon cri aux dieux toujours vivants, et nous verrons si Zeus vous paiera de vos œuvres : puissiez-vous, sans vengeurs, tomber en mon manoir ! Télémaque parlait. Deux aigles, qu'envoyait le Zeus à la grand'voix, arrivaient en plongeant du haut de la montagne. D'abord, au fil du vent, ils allaient devant eux et, volant côte à côte, planaient à grandes ailes. Mais bientôt, dominant les cris de l'agora, ils tournèrent sur place, à coups d'aile pressés, et leurs regards, pointés sur les têtes de tous, semblaient darder la mort ; puis, se griffant la face et le col de leurs serres, ils filèrent à droite, au-dessus des maisons et de la ville haute. C'est vainement que le vieux devin Halithersès explique à l'assemblée cette menace des dieux et que le sage Mentor se lève pour plaider la cause de Télémaque : les prétendants refusent de quitter le manoir d'Ulysse et même d'autoriser Télémaque à partir à la recherche de son père. Ils lèvent brusquement l'assemblée. C'est alors qu'Athéna, prenant les traits de Mentor, vient au secours du jeune homme, lui conseille d'aller à Pylos, chez le vieux Nestor, puis à Sparte, chez Ménélas, pour savoir des nouvelles. Elle lui procure un navire et un équipage, puis s'embarque avec lui. Nous trouvons ici la première de ces « marines », qui sont le triomphe des poètes odysséens : Cependant Athéna, la déesse aux yeux pers, poursuivait ses desseins : sous les traits de Mentor, elle courait la ville, arrêtait ses rameurs et leur donnait le mot pour que, le soir, on s'assemblât près du croiseur ; puis, un fils de Phronios, l'illustre Noémon, lui prêta de grand cœur le vaisseau demandé. Le soleil se couchait, et c'était l'heure où l'ombre emplit toutes les rues : Athéna vint tirer le croiseur à la mer, mit à bord les agrès, que doivent emporter sur leurs bancs les navires, et s'en fut le mouiller à la bouche du port. La, s'était réuni tout le brave équipage : la déesse eut un mot pour animer chacun. Chez le divin Ulysse, elle revint alors verser aux prétendants le plus doux des sommeils ; la main de ces buveurs trompés lâcha les coupes ; sans plus rester assis, pour s'en aller dormir en ville, ils se levèrent, car déjà le sommeil tombait sur leurs paupières. La déesse aux yeux pers appela Télémaque et, le faisant sortir du grand corps de logis: ATHÉNA. — Télémaque, il est temps ! l'équipage guêtré est aux bancs et n'attend pour pousser que ton ordre. En route ! il ne faut plus différer le départ. En parlant, Athéna le menait au plus court : il suivait la déesse et marchait sur ses traces. À la grève, on trouva les gars aux longs cheveux. Sa Force et Sainteté Télémaque leur dit : TÉLÉMAQUE. — Par ici, mes amis ! allons chercher les vivres ! Tout est prêt ; au manoir, ils sont mis en un tas. Ma mère ne sait rien, ni les autres servantes ; une seule a le mot. Il dit, montrant la route, et ses gens le suivent. Ils revinrent, portant leurs charges qu'ils posèrent sur les bancs du navire, aux endroits que leur indiquait le fils d'Ulysse. Télémaque embarqua. Toujours le conduisant, Athéna fut s'asseoir sur le gaillard de poupe. Il prit place auprès d'elle. Les amarres larguées, les hommes embarqués, quand chacun à son banc fut assis, Athéna, la déesse aux yeux pers, leur envoya la brise, un droit Zéphir chantant sur les vagues vineuses. Télémaque empressé commanda la manœuvre ; les hommes de répondre à son empressement. On dressa le sapin du mât qui fut planté au trou de la coursive. On raidit les étais, et la drisse de cuir hissa les voiles blanches. La brise alors s'en vint taper en pleine toile, et le vaisseau partit dans les bouillons du flot qui sifflait sous l'étrave. Au long du noir croiseur, quand on eut, pour la mer, saisi tous les agrès, on dressa, pleins de vin jusqu'aux bords, les cratères, pour boire aux Immortels, aux dieux d'éternité, et, plus qu'à tous les autres, à la fille de Zeus, à la Vierge aux yeux pers. II. — _À Pylos_ (chant II, vers 434; III, vers 403). Au matin, le navire aborde à la plage de Pylos : sur la grève, Athéna-Mentor et Télémaque trouvent Nestor et ses fils qui offrent à Poseidon le grand sacrifice fédral des neuf cités pyliennes. On invite les arrivants ; après le festin sacré, on les interroge : Télémaque se fait connaître et demande à Nestor s'il a quelque nouvelle d'Ulysse. En un premier discours pathétique, l'éloquent vieillard raconte la prise d'Ilion et son propre retour. NESTOR. — Ah ! mon ami, tu viens d'évoquer la misère qu'au pays de là-bas nous avons endurée, et l'obstination de nos fils d'Achaïe, et tant d'embarquements dans la brume des mers pour croiser et piller au premier mot d'Achille, et tant de longs combats pour assaillir la grand'ville du roi Priam ! Là-bas ont succombé les meilleurs de nos gens. Oui ! c'est là-bas que gît Ajax, cet autre Arès ! là-bas que gît Achille ! là-bas que gît Patrocle, un dieu par la sagesse à l'heure du conseil !... et là-bas gît aussi mon fils, mon intrépide et robuste Antiloque, le roi de nos coureurs et de nos combattants !... Car nous avons connu ces maux et combien d'autres ! Quel homme, avant sa mort, aurait jamais le temps de les raconter tous ? » Tu pourrais demeurer chez moi cinq ans, six ans, à me faire conter ce qu'ont souffert là-bas nos divins Achéens : avant de tout savoir, tu rentrerais, lassé, au pays de tes pères. Neuf ans, sans desserrer notre cercle d'embûches, nous leur avons cousu pièce à pièce les maux : neuf ans, avant que Zeus nous quittât le succès !... Devant ton père, alors, le plus ingénieux se déclarait vaincu ; il l'emportait sur tous, en ruses infinies, cet Ulysse divin... Ton père !... tu serais vraiment son fils ?... à Lui ?... Mais ta vue me confond !... Mêmes mots,... même tact ! comment peut-on, si jeune, à ce point refléter le langage d'un père ?... Moi, tout ce temps là-bas, jamais je n'eus avec cet Ulysse divin le moindre différend. Assemblée ou conseil, quand nous tenions séance avec les Argiens, nous avions même cœur, même esprit, mêmes vœux : le plein succès de tous. » Quand sur sa butte, enfin, nous eûmes saccagé la ville de Priam, c'est Zeus qui, dans son cœur, nous médita pour lors un funeste retour : parmi nos gens d'Argos, il en était si peu de sensés et de justes ! combien allaient trouver le malheur et la mort sous le courroux fatal de la Vierge aux yeux pers ! Car, pour mettre la brouille entre les deux Atrides, la fille du Dieu fort leur fit en coup de tête, au coucher du soleil, convoquer l'assemblée de tous les Achéens. À cette heure insolite, on les vit arriver, titubant sous le vin, nos fils de l'Achaïe. Les deux frères alors nous dirent et redirent les raisons qu'ils avaient de convoquer le peuple. Ménélas soutenait que tous les Achéens ne devaient plus songer qu'au retour sur le dos de la plaine marine. Agamemnon était d'un avis tout contraire : il voulait retenir le peuple et célébrer de saintes hécatombes pour fléchir d'Athéna le terrible courroux. L'enfant ! il se flattait d'apaiser la déesse ! fait-on virer au doigt l'esprit des Éternels ?... Les deux rois, échangeant des ripostes pénibles, s'affrontent et, debout, avec des cris d'enfer, nos Achéens guêtrés, en deux camps se partagent ; quand on va se coucher, c'est pour rêver la nuit aux haines réciproques : Zeus nous mettait déjà sous le faix du malheur ! » Aussi quand, à l'aurore, nous tirons nos vaisseaux dans la vague divine pour y charger nos biens et nos sveltes captives, la moitié de nos gens s'obstine à demeurer près du pasteur du peuple, l'Atride Agamemnon. Nous, de l'autre parti, nous embarquons, poussons, et notre flotte court à travers le grand gouffre, sur la mer dont un dieu avait couché les flots. Nous gagnons Ténédos. La, dans un sacrifice, nous demandons au ciel de rentrer au pays. Mais Zeus ne voulait pas encor de ce retour. Sa colère à nouveau déchaîne le fléau d'une seconde brouille. Les uns virent de bord sur leurs doubles gaillards : leur chef, le sage Ulysse aux fertiles pensées, les ramène apaiser l'Atride Agamemnon. Mais, ayant rallié mon escadre complète, je suis, voyant les maux qu'un dieu nous préparait, et le fils de Tydée, cet autre Arès, entraîne aussi ses équipages, et le blond Ménélas vient plus tard nous rejoindre. » Il nous trouve à Lesbos, hésitant à passer, sinon par le grand tour : irions-nous, par le haut des roches de Chios, en les tenant à gauche, doubler l'île Psara ?... sous Chios, irions-nous côtoyer le Mimas avec ses coups de vent ?... Nous demandions aux dieux de nous montrer un signe. Il nous vient, et fort clair, nous disant de couper vers l'Eubée par le large, si nous voulons sortir au plus tôt du danger. Et comme un bon vent frais se lève et s'établit, notre flotte s'élance aux chemins des poissons si vite que, la nuit, nous touchons au Géreste. Là, c'est à Poseidon que, pour avoir franchi ce long ruban de mer, nous offrons sans compter les cuisses de taureaux. Le quatrième jour nous met aux bords d'Argos, où le fils de Tydée, le dresseur de chevaux Diomède, et ses gens tirent sur le rivage leurs fins croiseurs, et moi, je viens jusqu'à Pylos, sans voir tomber la brise que, depuis le départ, un dieu faisait souffler. C'est ainsi, cher enfant, que je rentrai chez moi... De nouvelles questions de Télémaque amènent un second discours du vieillard, dont la fin est encore une admirable « marine »: « Nous revenions de Troie, en voguant de conserve, l'Atride Ménélas et moi, toujours intimes. Nous touchions au Sounion, au cap sacré d'Athènes, quand Phœbos Apollon, de ses plus douces flèches, vint frapper le pilote de Ménélas, Phrontis, et ce fils d'Onétor mourut en pleine vogue, la barre entre les mains : il n'avait pas d'égal dans tout le genre humain pour mener un navire à travers les bourrasques. » Ménélas, en dépit de sa hâte, voulut ensevelir son homme : il fit relâche et lui rendit tous les honneurs. Puis il se rembarqua sur les vagues vineuses et s'en vint d'une course, au creux de ses vaisseaux, jusque sous la falaise abrupte du Malée. C'est alors que le Zeus à la grand'voix les mit en funeste chemin. Il lâcha sur leur dos les rafales sifflantes ; le flot géant dressa ses montagnes gonflées ; de la flotte coupée, le gros fut entraîné chez les Cydoniens, qui vivent sur les bords du Jardanos crétois. Dans la brume des mers, aux confins de Gortyne, il est un rocher nu, qui tombe sur le flot ; le Notos contre lui jette ses grandes houles, qui le prenent en flanc du côté de Phæstos, et ce caillou tient tête à cette vague énorme : c'est là qu'atterrissant, les hommes à grand'peine évitèrent la mort ; mais le ressac sur les écueils brisa les coques. » Il restait cinq vaisseaux à la proue azurée qu'en Égypte, le vent et la vague poussèrent. Sept années, Ménélas croisa et cabota chez ces gens d'autre langue, mais, la huitième année, ramena ses vaisseaux bondés à pleine charge... Écoute mon conseil : jusque chez Ménélas, je t'invite à te rendre : prends ton vaisseau, tes gens... Préfères-tu la route ? j'ai mon char, mes chevaux, et j'ai des fils aussi qui sauront te conduire à Sparte la divine, chez le blond Ménélas. En personne, prie-le de te parler sans feinte ; ne crains pas de mensonge ; il est toute sagesse ! III. — _À Lacédémone_ (chant III, 404 ; IV, 305) Troisième journée : Télémaque, acceptant le conseil et l'offre de Nestor, se rend chez Ménélas par la voie de terre, sur un char aux coursiers rapides, que conduit le plus jeune des fils de Nestor, Pisistrate. On va d'une traite jusqu'à l'étape de Phères, où l'on couche chez le roi Dioclès. Une nouvelle journée de route amène nos jeunes gens, le soir, au manoir de Ménélas, où ils trouvent toute la famille royale et la cour célébrant, en un grand festin les doubles noces du prince Mégapenthès et de la princesse Hermione, les enfants du roi. Ce troisième épisode est le moins bon de la pièce. Une laborieuse description de sacrifice et de départ l'ouvre en quatre-vingts vers. On attend les incidents du voyage, une description du pays traversé : les deux étapes tiennent en douze vers ; il est visible que l'auteur ne sait rien de cette route péloponnésienne entre Pylos et Sparte. L'entrée des voyageurs au manoir, puis dans la salle du festin est une copie médicre, souvent littérale, de l'entrée d'Ulysse chez Alkinoos. Le début du dialogue entre Télémaque et Ménélas est pareillement copié de l'entretien entre Ulysse et Alkinoos... Enfin paraît Hélène, que la prise de Troie a rendue à son maître et seigneur et qui porte sans le moindre embarras le souvenir de ses erreurs passées : Or, voici que, sortant des parfums de sa chambre et de ses hauts lambris Hélène survenait : on eût dit l'Artémis à la quenouille d'or. Adrasté avança une chaise ouvragée qu'Alkippé recouvrit d'un doux carreau de laine, puis Phylo déposa la corbeille d'argent, un cadeau d'Alcandra, la femme de Polybe. C'était un habitant de la Thèbes d'Égypte, la ville où les maisons regorgent de richesses. Tandis qu'à Ménélas, Polybe avait donné deux baignoires d'argent et deux trépieds en or, avec dix talents d'or, Hélène avait reçu d'Alcandra, son épouse, des présents merveilleux : une quenouille d'or et, montée sur roulettes, la corbeille d'argent aux lèvres de vermeil, que venait d'apporter Phylo, la chambrière, et qu'emplissait le fil dévidé du fuseau ; dessus, était couchée la quenouille, chargée de laine purpurine. Nous avons ici le trait caractéristique du Voyage: la connaissance exacte et précise que l'auteur, quel qu'il soit, eut des choses de l'Égypte pharaonique, non seulement du pays et de ses habitants, mais aussi des mœurs et de la littérature égyptiennes. Ce qu'il nous dit ici des richesses de Thèbes est exact de tous points : les tableaux et les inscriptions hiéroglyphiques nous en donnent de pareils inventaires. La Thèbes des Pharaons était vraiment la ville de l'or : les souverains de la XVIIIe et de la XIXe dynastie avaient drainé par leurs conquêtes et par les tributs annuels imposés à leurs vassaux, tout l'or de l'Asie antérieure, de l'Afrique orientale et de la Nubie. La poudre d'or du haut Nil fut toujours un des appels à la conquête égyptienne : Méhémet-Ali au commencement du xixe siècle ne fit que reprendre les expéditions des Rhamsès pour cette acquisition de l'or soudanais. G. Maspero décrit longuement en son Histoire Ancienne (II 490-494) la richesse des Pharaons en lingots et en objets d'or, en mobilier et en vaisselle d'or, en anneaux et plaques d'or, d'un poids déterminé, que les Égyptiens chiffraient en tabonou, comme les Grecs en talents. De même en son Histoire Ancienne (I 216-220), G. Maspero commente longuement le texte d'Hérodote (II 84) sur le nombre et le savoir des médecins de la vieille Égypte. Ils avaient une certaine « pierre memphite », qui anesthésiait les chairs sur lesquelles elle était appliquée. La Chaldée fut dès l'origine la terre des astrologues et des devins : en médecine, elle n'eut guère que des sorciers ou des exorcistes. L'Égypte, par contre, fut la première patrie de médicaments sans nombre qui, par les Grecs et les Romains ou par les Arabes, sont entrés dans notre pharmacopée des simples. Hélène, plus fine que Ménélas, qui hésitait encore a, du premier regard, reconnu en Télémaque le fils d'Ulysse et, la conversation générale étant venue sur ce plus malheureux des héros, tous ont versé des larmes : Mais la fille de Zeus, Hélène, eut son dessein. Soudain, elle jeta une drogue au cratère où l'on puisait à boire : cette drogue, calmant la douleur, la colère, dissolvait tous les maux ; une dose au cratère empêchait tout le jour quiconque en avait bu de verser une larme, quand bien même il aurait perdu ses père et mère, quand, de ses propres yeux, il aurait devant lui vu tomber sous le bronze un frère, un fils aimé !... remède ingénieux, dont la fille de Zeus avait eu le cadeau de la femme de Thon, Polydamna d'Égypte : la glèbe en ce pays produit avec le blé mille simples divers ; les uns sont des poisons, les autres des remèdes, pays de médecins, les plus savants du monde, tous du sang de Paeon. Dès qu'Hélène eut jeté sa drogue dans le vin et fait emplir les coupes, elle prit à nouveau la parole et leur dit : HÉLÈNE. — Ménélas, fils d'Atrée, le nourrisson de Zeus, et vous aussi, les fils de pères glorieux, c'est Zeus qui, pouvant tout, nous donne tour à tour le bonheur et les maux. Mais ce soir, laissez-vous aller en cette salle au plaisir des discours comme aux joies du festin. Écoutez mon récit : il est de circonstance. Mais ce récit est sans grand intérêt. Aussi le jeune Télémaque demande poliment à s'en aller dormir : TÉLÉMAQUE. — Ménélas, fils d'Atrée, le nourrisson de Zeus, le meneur des guerriers, ce n'en est que plus triste ! n'a-t-il pas moins subi une mort lamentable ? que lui servit un cœur de fer en sa poitrine ?... Mais, allons ! menez-nous dormir : il est grand temps d'aller goûter au lit la douceur du sommeil ! Il parlait ; mais déjà Hélène l'Argienne avait dit aux servantes d'aller dresser les lits dans l'entrée et d'y mettre ses plus beaux draps de pourpre, des tapis par-dessus et des feutres laineux pour les couvrir encore. Les servantes, sorties, torche en main, de la salle, avaient garni les cadres. Un héraut emmena les hôtes vers l'entrée. C'est là qu'ils se couchèrent, cependant que l'Atride, au fond du haut logis, allait dormir auprès d'Hélène en ses longs voiles, cette femme divine. IV. — _Le Retour de Télémaque_ (chant XV 1-67, IV 312-619, XV 75-300). Quand le Voyage ne comprendrait que cet épisode, il serait encore l'un des monuments de la littérature universelle : c'est ici que nous avons la preuve indiscutable de l'influence directe et profonde que les littérateurs du Levant, de l'Égypte en particulier, eurent sur la littérature grecque, dès les temps homériques. Le lendemain matin, Télémaque demande que Ménélas le renseigne sur le sort d'Ulysse, puis le remette en route. MÉNÉLAS. — Je vais répondre à tes prières et demandes, sans un mot qui t'égare ou te puisse abuser : oui ! tout ce que m'a dit un des Vieux de la Mer au parler prophétique, le voici sans omettre et sans changer un mot. » C'était dans l'Égyptos d'où je voulais rentrer : les dieux m'y retenaient pour n'avoir pas rempli le vœu d'une hécatombe. Il est, en cette mer des houles, un ilot qu'on appelle Pharos : par-devant l'Égyptos, il est à la distance que franchit en un jour l'un de nos vaisseaux creux, quand il lui souffle en poupe une brise très fraîche. On trouve dans cette île un port avec des grèves d'où peuvent se remettre à flot les fins croiseurs, quand ils ont fait de l'eau au trou noir de l'aiguade. » C'est là, depuis vingt jours, que les dieux m'arrêtaient, sans que rien annonçât l'un de ces vents du large qui, prenant les vaisseaux, les mènent sur le dos de la plaine marine. » Nos vivres s'épuisaient, et le cœur de mes gens, quand la pitié d'un dieu s'émut et me sauva. Le robuste Protée, un des Vieux de la Mer, a pour fille Idothée dont je touchai le cœur. Un jour que j'errais seul, elle vint m'aborder ; j'étais loin de mes gens qui passaient leurs journées sur le pourtour de l'ile à jeter aux poissons les hameçons crochus ; la faim tordait les ventres ! Idothée conseille à Ménélas de capturer « l'immortel Protée, le prophète d'Égypte, qui connaît, de la mer entière, les abîmes; il lui dira la route, la longueur des trajets et comment revenir sur la mer aux poissons ». MÉNÉLAS. — Alors conseille-moi !... quelle embûche dresser à ce vieillard divin ? il fuira, s'il me voit de loin ou me devine : mettre un dieu sous le joug, c'est assez malaisé pour un simple mortel. » Je dis. Elle reprend, cette toute divine : Idothée. — Quand le soleil, tournant là-haut, touche au zénith, on voit sortir du flot ce prophète des mers : au souffle du Zéphyr, qui rabat les frisons de sa noire perruque, il monte et va s'étendre au creux de ses cavernes ; en troupe, autour de lui, viennent dormir les phoques de la Belle marine, qui sortent de l'écume, pataugeant, exhalant l'âcre odeur des grands fonds. Je t'emmène là-bas dès la pointe de l'aube ; je vous poste et vous range ; à toi de bien choisir sur les bancs des vaisseaux trois compagnons délite. Mais je dois t'enseigner tous les tours du vieillard. En parcourant leurs rangs, il va compter ses phoques ; quand il en aura fait, cinq par cinq, la revue, près d'eux il s'étendra, comme dans son troupeau d'ouailles un berger. C'est ce premier sommeil que vous devez guetter. Alors ne songez plus qu'à bien jouer des bras ; tenez-le quoi qu'il tente : il voudra s'échapper, prendra toutes les formes, se changera en tout ce qui rampe sur terre, en eau, en feu divin ; tenez-le sans mollir ! donnez un tour de plus !... Mais, lorsqu'il en viendra à te vouloir parler, il reprendra les traits que vous lui aurez vus en son premier sommeil ; c'est le moment, seigneur : laissez la violence, déliez le Vieillard, demandez-lui quel dieu vous crée des embarras. À ces mots, sous la mer écumante, elle plonge et je rentre aux vaisseaux échoués dans les sables. J'allais : que de pensées bouillonnaient en mon cœur ! Je reviens au croiseur et descends à la plage ; nous prenons le souper, puis, quand survient la nuit divine, nous dormons sur la grève de mer. Mais sitôt que paraît dans son berceau de brume l'Aurore aux doigts de roses, je repars en disant mainte prière aux dieux ; j'emmenais avec moi trois de mes compagnons, en qui je me flais pour n'importe quel coup. La Nymphe, ayant plongé au vaste sein des ondes, en avait rapporté, pour la ruse qu'elle ourdissait contre son père, les peaux de quatre phoques, fraîchement écorchés, puis elle avait creusé dans le sable nos lits. Assise, elle attendait. Nous arrivons enfin, et nous voici près d'elle. Elle nous fait coucher côte à côte et nous jette une peau sur chacun. Ce fut le plus vilain moment de l'embuscade : quelle terrible gène ! ces phoques, nourrissons de la mer, exhalaient une mortelle odeur... Qui prendrait en son lit une bête marine ?... Mais, pour notre salut, elle avait apporté un cordial puissant : c'était de l'ambroisie, qu'à chacun, elle vint nous mettre sous le nez ; cette douce senteur tua l'odeur des monstres... Tout le matin, nous attendons ; rien ne nous lasse : les phoques en troupeau sont sortis de la mer ; en ligne, ils sont venus se coucher sur la grève. Enfin, voici midi : le Vieillard sort du flot. Quand il a retrouvé ses phoques rebondis, il les passe en revue : cinq par cinq, il les compte, et c'est nous qu'en premier, il dénombre, sans rien soupçonner de la ruse... Il se couche à son tour. Alors, avec des cris, nous nous précipitons; toutes nos mains l'étreignent. Mais le Vieux n'oublie rien des ruses de son art. Il se change d'abord en lion à crinière, puis il devient dragon, panthère et porc géant; il se fait eau courante et grand arbre à panache. Nous, sans mollir, nous le tenons; rien ne nous lasse, et, quand il est au bout de toutes ses magies, le voici qui me parle, à moi, et m'interroge... Ménélas demande d'abord un conseil pour son retour : Protée lui ordonne de retourner dans le fleuve Égyptos et d'offrir une hécatombe, qui lui vaudra des Dieux le vent le plus favorable. Ménélas demande ensuite quelque nouvelle des compagnons qu'il a quittés après la prise d'Ilion : Protée le renseigne sur le sort d'Ajax et d'Agamemnon, victimes, celui-ci de sa femme, celui-là de son impiété. Protée lui raconte ensuite la captivité d'Ulysse chez la nymphe Calypso et lui prédit enfin à lui-même le plus heureux avenir. G. Maspero a réuni et mis à la portée du grand public les Contes populaires de l'Égypte ancienne. Ces petits romans, qui peuvent remonter au troisième millénaire av. J.-C., nous sont parvenus sur des transcriptions des XIIe et XIIIe siècles, du temps où les pirates et commerçants odysséens fréquentaient les marchés et les capitales de l'Égyptos. Or, s'il est un emprunt que les marins font volontiers aux contrées et aux flottes étrangères, ce sont les contes et romans d'aventures. L'Égypte fut une mine de contes pour les marines de tous les temps : nos corsaires du XVIIe siècle nous en ont rapporté les Mille et Une Nuits ; au début de l'histoire classique, les Hellènes déclaraient en avoir rapporté de même leurs fables ésopiques et les animaux merveilleux qui parlent, agissent et raisonnent en hommes. Apparitions de dieux et de monstres, opérations de magiciens, hommes et femmes métamorphosés, prédictions réalisées, etc. n'étaient qu'incidents quotidiens dans la vie de l'Égypte pharaonique : tout le monde n'avait pas vu les prodiges que la sorcellerie opérait en cette terre des miracles ; mais tout le monde connaissait quelqu'un qui les avait vus, qui en avait profité ou souffert. La magie était le dernier terme de la science et de la religion. Le grand prêtre était le sorcier suprême qui faisait sur les dieux ce que ses petits confrères faisaient sur les bêtes ou les hommes : il obligeait les maîtres du ciel, de la terre et des Enfers à le servir, lui et ses clients, dans ce monde ou dans l'autre ; « porteur du livre » magique, il pouvait opérer toutes les merveilles qu'on réclamait de lui, rattacher au tronc une tête fraîchement tranchée, couper et ouvrir les eaux du fleuve ou de la mer, fabriquer un crocodile qui dévorait les adversaires et les ennemis. Pharaon avait toujours à ses côtés ses magiciens en titre, dont lui-même et ses fils et ses filles devenaient les élèves. La présence de Pharaon en ces histoires imposait un certain style, tout au moins certaines formules protocolaires. Pharaon étant dieu sur la terre, les mortels ne devaient parler de lui qu'à mots couverts, avec des périphrases devenues populaires. Il est le « Double Palais » : parouiaoui ou paron, disaient les Égyptiens, — pharao, phéron, ont transcrit les Sémites et les Hellènes. Il est « Sa Majesté » ou « Sa Sainteté » le Soleil des Deux Terres, l'Horus maître du Pays. Il est encore « la Sublime-Porte », Prouti, Prouti : c'est le Protée, que Ménélas rencontre aux bouches du Nil (Égyptos), dans l'« Ile du Pharaon », Pharos. Tous les peuples ont assurément leurs contes de magiciens et de prophètes. Mais, dès qu'ils rencontrèrent le Proteus odysséen, les prêtres égyptiens de l'époque classique reconnurent le Pharaon de leurs contes, leur Prouti, et le remirent à sa vraie place, dans une dynastie imaginaire. Ils dirent à Hérodote que Proteus était un roi de Memphis, successeur de ce Phéron le borgne, qui devait recouvrer la vue quand il rencontrerait une femme, n'ayant connu que son mari. Le Proteus homérique et le Phéron d'Hérodote sont, tous deux, le Pharaon-Prouti des vieilles Mille et Une Nuits égyptiennes. Dans l'une, nous est contée l'histoire de deux princes sorciers. Fils de Prouti, futurs Proutis eux-mêmes, ils recherchent et retrouvent le livre magique de Thot, qui « met les hommes qui le connaissent immédiatement au-dessous des dieux : si tu en récites les formules, tu charmeras le ciel, la terre, le monde de la nuit, les montagnes et les eaux ; tu connaîtras les oiseaux et les reptiles, tous tant qu'ils sont ; tu verras les poissons de l'abîme, car une force divine les fera monter à la surface de l'eau »... Le Proteus odysséen « connaît les abîmes de la mer tout entière » et fait monter les phoques de l'abîme écumant. Après toutes ses métamorphoses, notre Proteus odysséen finit par reprendre sa forme ordinaire qui est celle d'un grand vieillard, ainsi qu'il convient à un homme de science, de poids et de dignité. Mais ce Vieux de la Mer n'a pas l'auguste chevelure blanche et la barbe argentée du Père éternel, que notre populaire imaginerait aujourd'hui. Il porte une noire perruque hérissée par le Zéphyr, comme il convient à Proteus l'Égyptien. Car le Prouti réel ne sort jamais sans une perruque bleue ou noire. Il avait adopté cette sorte de couvre-chef contre le soleil et la vermine. Ses sujets portaient leur chevelure nattée, bouclée, huilée, feutrée de graisse contre les insectes et qui formait un édifice aussi compliqué chez l'homme que chez la femme. À cette lourde et encombrante crinière, Pharaon substituait volontiers, comme Louis XIV, une perruque plus légère, mais non pas de poils ou de crins : de métal ou, plus volontiers, d'émail. Ces perruques figurent dès la plus haute antiquité dans les listes d'offrandes. L'usage en est encore commun dans l'Afrique contemporaine : la perruque bleue, — mais en cheveux ou en crins, — a été retrouvée chez certaines tribus qui dépendent de l'Abyssinie. Les nobles égyptiens avaient des perruques bleu-noir en vrai lapis-lazuli. Protée est le Pharaon des phoques. Ces « monstres », dont la Méditerranée actuelle n'a conservé que de rares et petits survivants (où sont les hippopotames et les crocodiles de l'ancienne Égypte ?), y étaient alors aussi fréquents et d'aussi forte taille que dans les eaux de nos mers polaires. Le conte du Roi Khoufoui et les Magiciens, mettait en scène un certain Didi qui, grâce aux livres de Thot, se faisait suivre des lions à travers le pays, comme notre Proteus se fait suivre des phoques. Dans tous les autres contes pharaoniques, les arts de la magie permettent à l'homme de lier et de délier la personne ou la volonté des dieux et de retenir leur puissance captive. C'est l'opération qu'Idothée conseille à Ménélas envers le dieu Proteus, car Prouti-Pharaon est un dieu, fils de dieu, et Ménélas s'engage en cette aventure, « bien qu'il soit malaisé pour un simple mortel de mettre au joug un dieu ». Toutes les ruses et métamorphoses de Protée se retrouvent en d'autres contes pharaoniques. Dans tous ces contes, la préoccupation de la mort et de l'autre vie tient la même place importante que dans l'existence et l'histoire égyptiennes. Il n'en est presque pas un sans une allusion, souvent très longue, aux cérémonies funéraires et au grand voyage vers les mystères du Couchant. Un naufragé voit arriver, dans son île déserte, le navire qui le ramènera. Il court annoncer la nouvelle au Grand Serpent barbu qui l'a sauvé : « Bon voyage, petit, — dit le serpent, — bon voyage vers ta demeure. Voici que tu arriveras dans ton pays après deux mois, tu presseras tes enfants sur ta poitrine et tu iras te rajeunir dans ton tombeau »... C'est une prédiction analogue que Proteus fait à Ménélas : Quant à toi, Ménélas, où nourrisson de Zeus, sache que le destin ne te réserve pas, d'après le sort commun, de mourir en Argos, dans tes prés d'élevage ; mais aux Champs Élysées, tout au bout de la terre, les dieux t'emmèneront chez le blond Rhadamanthe, où la plus douce vie est offerte aux humains, où sans neige, sans grand hiver, toujours sans pluie, on ne sent que zéphyrs, dont les risées sifflantes montent de l'Océan pour rafraîchir les hommes. Assurément, voilà un beau destin, et bien des hommes peuvent souhaiter d'atteindre une telle vie de bonheur après la mort. Pourtant ce paradis de tranquillité, de fraîcheur et de vie facile est-il vraiment celui que l'on rêverait pour cette horde de guerriers et de pirates que sont les « fils d'Achéens » ? quelle monotonie dans la tranquillité ! pas la moindre croisière, pas le moindre combat, pas la moindre tuerie, pas même les luttes sportives ni les jeux de force et d'adresse ! Et quel singulier paradis de silence et de paix pour ces bavards, ces orateurs de place publique, ces grands discuteurs, ces éternels politiciens ! pas le moindre discours ! pas le moindre dialogue ! pas le moindre échange de railleries ou d'injures ! rien que le souffle des zéphyrs ! Deux vents se partagent la domination de l'Égypte : le vent du Nord-Ouest, qui vient de la fraîche Méditerranée, et le vent du Sud-Ouest, le terrible khamsin, qui vient du désert torride. Le vent du Nord-Ouest, — le zéphyr des Grecs, — ramène la vie après la pesanteur mortelle du khamsin : c'est le vent bénéi ; Prouti vient le respirer à l'heure la plus chaude du jour, et les morts jouissent tout le temps de sa fraîche haleine. Mais en Grèce, le vent du Nord-Ouest est aussi désagréable, pénible et énervant que notre mistral sur les côtes de Provence. Ce « zéphyr à la triste haleine », — dit le Poète lui-même, — gémit, hurle sur la mer et amène les ouragans et la pluie : « Le mistral ou maestro, — disaient nos vieux Portulans, — est ainsi nommé parce qu'il est le vent le plus violent, le plus tyrannique de la Méditerranée »... Seul, un emprunt aux modes et littérature de l'Égypte a pu faire du mistral le suprême agrément d'un paradis hellénique. Dire cependant que, depuis vingt-cinq siècles, le « désagréable zéphyr » (ainsi parle sagement le poète odysséen) est devenu, dans toutes les littératures occidentales, disciples d'Homère et de la Grèce, le vent des tendres soupirs, du bonheur tranquille et de l'amour ! Un dernier détail me semble la plus certaine de ces marques d'origine. Protée se change tour à tour en lion à crinière, en panthère, en porc géant, en eau courante, en grand arbre à panache. Que vient faire ce gros porc en cette énumération terrible ?... Il est un animal du Nil qui figure dans les contes et dans les cultes égyptiens : c'est l'hippopotame, que les sujets de Pharaon appelaient non pas le cheval, mais le cochon du fleuve et qui, assurément, mérite beaucoup mieux ce nom. Mais cette « truie », Tririt, était plus familièrement appelée « la grosse », Taourt, que les Grecs ptolémaïques transcrivirent en Thueris. Elle était la compagne de la déesse des morts : aussi figure-t-elle debout, avec une tête de femme parfois, sur une quantité innombrable de peintures murales, de papyri, d'amulettes, de grands et petits monuments égyptiens. Son ventre énorme en avait fait en outre la déesse de l'accouchement. L'hippopotame n'a jamais paru dans la Grèce antique que sur nombre de monuments minoens, qui sont tous de fabrication égyptienne ; sa présence semble à tous les archéologues l'un des signes indiscutables de l'influence égyptienne en cette Crête pré-hellénique, dont les cultes se transmirent aux Crétois hellénisés ; la déesse de l'accouchement, Ilithyie, resta l'une des reines de ce panthéon. On peut, je crois, rétablir la route qui amena Protée jusqu'à nous : c'est surtout de Virgile et des Géorgiques (IV, vers 317-357) que nous le tenons ; Rome l'avait reçu de l'Odyssée ; mais il était Égyptien de naissance et avait vécu une dizaine de siècles, peut-être, sur les bords ou aux bouches du Nil, avant de se transporter sur les rivages d'Ionie. * * * Télémaque, renseigné par Ménélas, reprend, sur le char de Pisistrate, la route de Phères, puis de Pylos, où il retrouve son bateau qui le remporte aussitôt vers Ithaque. IV. LES RÉCITS CHEZ ALKINOOS. ----------------------------------------------------------------------------- La Méditerranée des héros achéens, que l'Odyssée nous décrit, est un double empire maritime, composé de deux immensités, dont le royaume d'Ulysse, les « Iles » à l'Ouest de la Grèce, — Doulichion, Ithaque, Samé, Zante la forestière, — sont la ligne de partage tandis que leurs détroits en sont les portes de communication. C'est de là que vient l'importance d'Ithaque dans le monde d'alors et la renommée, dans la légende achéenne, de cette pauvre roche dont le nom même ne figure plus dans l'histoire classique ! C'est de là que vient aussi le rôle attribué au roi d'Ithaque, à cet ingénieux, courageux et entrepreneur Ulysse, dans l'exploration des rivages inconnus. À l'Est d'Ithaque et du Péloponnèse, se creusent vers le Levant, les mers civilisées, dont les Achéens et les hommes « d'autres langues », Troyens, Lyciens, Sidoniens, Égyptiens, occupent le pourtour et les archipels. À l'Ouest d'Ithaque, se déroulent les eaux mystérieuses de l'épouvante et de la nuit, où les monstres alternent avec les cannibales et les déesses magiciennes avec les nymphes despotiques et les dieux courroucés. Dans les eaux du Levant, les Achéens font la guerre, la course et le commerce : ils vont prendre du service, s'éjouir et s'enrichir à Thèbes d'Égypte, — le Paris d'alors, — trafiquer à Sidon, — la Marseille de ce Paris, — guerroyer sous Troie, pirater et enlever la toison d'or jusqu'au fond de la Mer Noire : ils y sont conquistadores, corsaires et traitants ; Ulysse y a gagné le surnom de « pilleur de ville », ptoliporthos. Il change soudain de vie dans les eaux du Couchant. S'il va chez le Cyclope, le Lestrygon ou le roi des Vents, c'est « pour tâter ces gens et savoir ce qu'ils sont, des bandits sans justice, un peuple de sauvages ou des gens accueillants qui respectent les dieux ». Il devient un descobridor pacifique, qui cherche les passes, à seule fin de trouver le chemin du retour, et qui visite les villes, à seule fin d'en « connaître les hommes et leur esprit ». Il arrive dans le plus dangereux de ces détroits ; Charybde et Scylla y montent la garde et s'y disputent la perte et les corps des naufragés : Nous entrons dans la passe et voguons angoissés. Or, tandis que nos yeux regardaient vers Charybde, Scylla nous enlevait dans le creux du vaisseau six compagnons, les meilleurs bras et les plus forts : je ne les aperçois qu'emportés en plein ciel, pieds et mains battant l'air ; ils criaient, m'appelaient, et Scylla sur le seuil de l'autre les mangeait. Ils m'appelaient encore ; ils me tendaient les mains en cette lutte atroce !... Non, jamais de mes yeux, je ne vis telle horreur, à travers tous les maux que m'a valus sur mer la recherche des passes. Ulysse navigue donc pour rechercher les passes dans la Mer du Couchant, comme nos grands marins du XVIIIe siècle, les Cook, Bougainville et Lapérouse navigueront dans leur « Mer du Sud ». Cette mer du Couchant est emplie de merveilles, mais semble vide de navigateurs : on n'y rencontre ni convois de commerce, ni flottes de guerre, pas le moindre pirate, pas la moindre voile. Jamais, du moins, ne retentit sur les vaisseaux d'Ulysse le cri du guetteur signalant à l'horizon une prise à faire ou un ennemi à combattre. Jamais une rixe ne met aux mains les équipages de marines rivales. Jamais on n'y renouvelle quelque descente en armes. On vole les moutons du Cyclope ; mais, nulle part, on ne tente une razzia de villages, comme celle du pirate crétois dans l'Égyptos (chant XIV, vers 198 et suivants), ni même une surprise de sanctuaire, comme celle d'Ulysse dans la Thrace des Kikones (chant IX, vers 40 et suivants). On « monte » en hôtes ou en suppliants chez la déesse des fauves, Circé, et chez le roi des vents, Éole. Mais on fuit devant la colère de Polyphème et les fureurs des Lestrygons. Jamais on n'attaque ni même on ne riposte. Il semble que l'on ait connu d'avance le conseil de l'oracle que rapporte Hérodote : « Prends la fuite sans tenir pied ! n'aie pas honte d'être lâche ! » Sans aucun doute, le contraste n'est pas fortuit entre cette paix de la mer du Couchant et les entreprises guerrières dans les eaux levantines. Il se peut qu'après les interminables batailles de l'Iliade, le goût des aèdes et du public, un peu fatigués des tueries, soit allé à des récits moins sanguinaires ou que, transportés dans l'Ionie et devenus commerçants, les « fils d'Achéens », embourgeoisés, aient préféré aux exploits des héros les aventures, ruses et fuites des capitaines-marins, — à l'Ulysse « pilleur de ville », ptoliporthos, l'Ulysse « aux mille tours », polytropos. C'est ainsi que, l'Angleterre du XVIIe siècle n'ayant eu d'admiration que pour les grands et petits corsaires des deux mers américaines du Nord et du Sud, les Drake, les Dampier et autres brûleurs de flottes et de villes espagnoles, l'Angleterre du XVIIIe siècle fit de Robinson Crusoé son héros de cœur et l'un de ses types nationaux. Il se peut aussi que les aèdes n'aient fait que traduire la réalité ou la croyance contemporaines touchant leurs deux mers si différentes du Levant et du Couchant : pour le public de notre XIXe siècle, un contraste de même sorte existait encore entre les deux parties de cette double Méditerranée ; les rivages du Couchant apparaissaient comme un domaine de notre légalité européenne et de notre civilisation chrétienne, en face de l'islam mécréant, fanatique, barbare, qui restait encore campé sur les rives ottomanes d'Europe, d'Asie et d'Afrique... Il est beaucoup plus probable qu'à l'Ouest comme à l'Est d'Ithaque, « les pirateries des marins s'ajoutaient à la férocité des indigènes » (ainsi parle Strabon), pour écarter ou troubler les entreprises de commerce, de science et de paix ; depuis trois siècles, les commerçants phéniciens exploitaient les marchés du Couchant. Dès la fin du XIIe siècle, avant notre ère, — deux cent cinquante ans avant Homère, — ces gens de Tyr et de Sidon avaient fondé leurs deux grandes colonies de l'Occident : Utique en Libye, aux bouches de la Medjerdah tunisienne, et Gadès, au voisinage du Tartessos (Guadalquivir) espagnol existaient déjà en 1100 av. J.-C. Utique, enlisée par les boues du fleuve, fut remplacée, trois siècles plus tard, par la « Ville Neuve », Carthage. Cadix occupe toujours les ilots de Gadès, et sa cathédrale de Notre-Dame des Eaux est bâtie sur les ruines du temple de Melkart, où ce dieu de Tyr avait sa source miraculeuse. Les Phéniciens, dans les eaux levantines, avaient un peu perdu de leur monopole d'autrefois : la marine achéenne leur disputait la maîtrise de la mer, — thalassocratie, disaient les Hellènes, — qu'ils avaient eue pendant des siècles. Toutes les « Iles de la Très-Verte », comme disent les textes pharaoniques, avaient été jadis leur chasse réservée ; ils y avaient eu un nombre infini de relâches volantes, mais habituelles, de stations temporaires pour la piraterie, de comptoirs fixes pour les échanges, de colonies même pour la pêche et l'industrie de la pourpre, car les Hellènes se souvenaient que non seulement Cadmos et sa sœur Europe avaient fait souche de dynasties royales en Crête et en Boétie, mais que des familles ou des communautés phéniciennes avaient colonisé certains ports de Rhodes, de Théra (Santorin) et de Cythère (Cérigo) ; elles y avaient fondé leurs foyers et leurs temples, installé leurs cultes et leurs dieux: Aphrodite la Cythérée était l'une des déesses de Syrie que la mer écumante avait jadis apportées au rivage de l'île péloponnésienne. La plupart des autres îles grecques ont conservé jusqu'à nous le souvenir indélébile de cette époque, dans les noms qu'elles portent encore aujourd'hui. Ces noms, en effet, que les Hellènes, puis les Byzantins et nos Grecs se sont transmis depuis trente siècles, Délos, Syros, Casos, Paxos, Thasos, Samos, etc., ne veulent rien dire en grec. Ils étaient accompagnés, durant l'antiquité, d'appellations grecques, que tout auditeur hellénique comprenait aussitôt : Ortygia, « l'Ile aux Cailles », Achné, « l'Ile de l'Écume », Plateia, « l'Ile Plate », Aéria, « l'Ile Aérienne ». Ces appellations, oubliées aujourd'hui, n'étaient que la traduction des autres noms mystérieux, dont une étymologie sémitique peut sûrement nous rendre compte: Casos-Achné, Paxos-Plateia, Thasos-Aérie, Samos-Hypsélé, Délos-Ortygia sont autant de couples synonymes, de « doublets », comme disent les géographes. Tous les lecteurs savent ce qu'il faut entendre par là. Il était jadis au bord de l'Adriatique un haut pays, couvert de forêts que ses occupants appelaient Tcherna Gora, le « Noir Mont » : les Vénitiens traduisirent en Monte Negro. Il était dans l'Archipel une presqu'île montagneuse que les Grecs indigènes appelaient Hieron Oros, la « Sainte Montagne » : Vénitiens et Génois traduisirent en Monte Santo. Dans les vieux doublets de la Méditerranée grecque, Casos-Achné, Thasos-Aérie, Délos-Ortygia, etc., le premier terme est l'original et le second est une copie postérieure : les Sémites ont créé le premier ; les Hellènes, l'avant traduit, ont vainement tenté de lui substituer le second. Car on ne voit ni quand, ni comment, ni pourquoi les Hellènes, si l'appellation grecque eût été l'original primitif, auraient ensuite abandonné ce terme de leur langue et préféré un nom étranger. Les eaux du Couchant, dans l'Odyssée, nous présentent un doublet de même origine : Circé porte un nom grec, kirké, qui signifie, à n'en pas douter « l'Épervière » ; « l'Ile de Kirké », Nésos Kirkès est « l'Ile de l'Épervière ». Or cette île porte aussi le nom d'Ai-aié, qui, dans les langues sémitiques, aurait exactement le même sens. Le Monte Circeo sur la côte italienne a gardé jusqu'à nous son nom grec : tous les détails de la description odysséenne s'appliquent à ses rivages, à ses grottes, à son fleuve du Cerf, à sa forêt, à ses cochons noirs et à son temple de la Déesse des Fauves : Feronia, disaient les Latins. L'Odyssée fait de Circé la fille du Soleil et de l'Océanide Persé, et la sœur d'Aiétès. Ces noms sont mystérieux ou incompréhensibles en grec : en langues sémitiques, ils désigneraient aussi des rapaces, le vautour, l'aigle et l'autour. La côte italienne nous offre toute cette famille encore en place : sur un promontoire voisin du Monte Circeo, les Anciens eurent leur ville de l'« autour », Astura, qui subsiste aujourd'hui ; ils croyaient que l'aigle marin avait donné son nom à une autre ville voisine, Gaète ; un autre promontoire voisin garde le nom de Vulturno. Cette côte a toujours été peuplée d'oiseaux de proie : les lagunes et la mer poissonneuses la forêt giboyeuse et les Marais Pontins, peuplés des bêtes et bestioles de la terre et des eaux, offrent aux rapaces une abondante nourriture. Tous les noms grecs de pays et de peuples, que les Récits nous donnent, peuvent se ramener à de pareils originaux sémitiques : ils en sont des traductions ou des transcriptions. L'Ile de Calypso (en grec, kalupto signifie : « je cache ») est dans la région que les Phéniciens appelaient I-spania « l'Ile de la Cachette »: Ulysse y demeure sept ans caché, captif, au pied de ce Mont Atlas, colonne du Ciel, dont le Poète a fait le père de sa nymphe ; les moindres détails de la description odysséenne sont encore en place sur la rive africaine de notre détroit de Gibraltar, où les Hellènes remplacèrent Atlas par Héraklès, comme gardien des Colonnes. Nausicaa est la fille du roi des Phéaciens, Alkinoos. La Phéacie, au dire des Anciens, était notre Ile de Corfou, qu'ils appelaient Corcyre, Korkura ou Kerkura. En langues sémitiques, kerkour est le nom des vaisseaux ou des coursiers rapides : les Hellènes empruntèrent ce mot pour les vaisseaux et le traduisirent pour les bêtes en « dromadaires ». Dans les Récits, la Phéacie est une terre escarpée, avec une ville haute, sur un double port, au pied d'une haute montagne, en face d'une roche marine, qui fut un croiseur, un « navire rapide », naus thoé, mais que Poseidon pétrifia en pleine course. Double port, haute montagne et roche navale sont encore en place sur la côte occidentale de Corfou-Corcyre ; nos marins saluent encore ce vaisseau de pierre, que les Corfiotes appellent le Karavi, le « Bateau », et qui ressemble de tous points à un navire homérique sous voiles. Ulysse traverse toute la Mer du Couchant pour rentrer des grottes de Calypso à la plage de Nausicaa, puis à la ville des Phéaciens : c'est le sujet des chants V-VIII ; il raconte ensuite comment il l'avait explorée et traversée en sens inverse pour aller de Troie chez Calypso (chants IX-XII...). DE CALYPSO CHEZ NAUSICAA - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Le chant V, comme le chant I, s'ouvre par une assemblée des Dieux. Les 20 premiers vers sont des « bâtards », que le bâtisseur de la Poésie fabriqua pour remplacer, en les résumant, les 87 vers authentiques qu'il transporta au début de son Ouverture, où nous les avons retrouvés et étudiés. Il faut les rétablir en leur place légitime, après l'expulsion des 20 intrus. Les 208 autres premiers vers de ce chant V sont l'Antre de Calypso. Sur la prière d'Athéna, Zeus envoie son fils et messager Hermès ordonner à la Nymphe lointaine de renvoyer Ulysse. Elle obéit. Les vers 228-494 du même chant sont le Radeau d'Ulysse : le héros, qui n'a pas de navire, se construit un radeau, s'embarque, arrive en vue du rivage phéacien, où la tempête, disloquant ses poutres, le jette à demi-mort à la côte, après trois jours de terribles périls. Les beaux morceaux abondent en ces deux épisodes, qui, pour la peinture des sentiments, la vraisemblance du dialogue, l'habileté surtout des descriptions, n'ont pas d'égal, peut-être, dans les Récits. L'arrivée d'Hermès chez Calypso et la vision de cette terre enchantée ont enthousiasmé ou ému cent générations bientôt d'auditeurs et de lecteurs. Zeus vient d'ordonner à Hermès, son messager, d'aller chez Calypso délivrer Ulysse : Le Messager aux rayons clairs se hâta d'obéir : il noua sous ses pieds ses divines sandales, qui, brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans bornes, vite comme le vent, et, plongeant de l'azur, à travers la Périe, il tomba sur la mer, puis courut sur les flots, pareil au goëland qui chasse les poissons dans les terribles creux de la mer inféconde et va mouillant dans les embruns son lourd plumage. Mais quand, au bout du monde, Hermès aborda l'île, il sortit en marchant de la mer violette, prit terre et s'en alla vers la grande caverne, dont la Nymphe bouclée avait fait sa demeure. Il la trouva chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuia, dont les fumées embaumaient l'île. Elle était là-dedans, chantant à belle voix et tissant au métier de sa navette d'or. Autour de la caverne, un bois avait poussé sa futaie vigoureuse : aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles, qui vivent dans la mer et travaillent au large. Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éployait ses rameaux, toute fleurie de grappes, et près l'une de l'autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violettes. Dès l'abord en ces lieux, il n'est pas d'Immortel qui n'aurait eu les yeux charmés, l'âme ravie. Hermès transmet l'ordre de Zeus. Calypso, après un mouvement de colère et presque de révolte, se soumet et le dieu s'en retourne. La Nymphe va retrouver Ulysse : Il était sur le cap, toujours assis, les yeux toujours baignés de larmes, perdant la douce vie à pleurer le retour. C'est qu'il ne goûtait plus les charmes de la Nymphe ! La nuit, il fallait bien qu'il rentrât auprès d'elle, au creux de ses cavernes : il n'aurait pas voulu ; c'est elle qui voulait ! Mais il passait les jours, assis aux rocs des grèves, promenant ses regards sur la mer inféconde et répandant des larmes. Tout le caractère du « prudent » Ulysse s'étale dans le dialogue qui suit. Calypso lui donne le conseil et lui promet les moyens de construire un radeau et de voguer vers Ithaque. ULYSSE. — Ce n'est pas mon retour, ah ! c'est tout autre chose que tu rêves, déesse ! lorsque, sur un radeau, tu me dis de franchir le grand gouffre des mers, ses terreurs, ses dangers, que les plus fins de nos vaisseaux, les plus rapides n'osent pas affronter, même en ayant de Zeus la brise favorable. Il dit : mais Calypso se prenait à sourire, et la toute divine, le flattant de la main, lui déclarait tout droit : CALYPSO. — Le brigand que tu fais ! tu connais la prudence ! quels mots tu sais trouver pour nous dire cela ! Ce que j'ai dans l'esprit, ce que je te conseille, c'est tout ce que, pour moi, je pourra souhaiter en si grave besoin. Mon esprit, tu le sais, n'est pas de perfidie ; ce n'est pas en mon sein qu'habite un cœur de fer ; le mien n'est que pitié. Elle dit et déjà cette toute divine l'emmenait au plus court. Ulysse la suivait et marchait sur ses traces, et déesse et mortel s'en revinrent ensemble à la grotte voûtée. Il s'assit au fauteuil qu'Hermès avait quitté. La Nymphe lui servit toute la nourriture, les mets et la boisson, dont usent les humains destinés à la mort ; en face du divin Ulysse, elle prit siège ; ses femmes lui donnèrent ambroisie et nectar, puis, vers les parts de choix préparées et servies, ils tendirent les mains. Mais, après les plaisirs du manger et du boire, c'est elle qui reprit, cette toute divine : CALYPSO. — Fils de Laërte, écoute, ô rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses !... C'est donc vrai qu'au logis, au pays de tes pères, tu penses t'en aller à présent, tout de suite ?... adieu donc malgré tout !... Mais si ton cœur pouvait savoir de quels chagrins le sort doit te combler avant ton arrivée à la terre natale, c'est ici, près de moi, que tu voudrais rester pour garder ce logis et devenir un dieu, quel que soit ton désir de revoir une épouse vers laquelle tes vœux chaque jour te ramènent... Je me flatte pourtant de n'être pas moins belle de taille ni d'allure, et je n'ai jamais vu que, de femme à déesse, on pût rivaliser de corps ou de visage. Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — Déesse vénérée, écoute et me pardonne : je me dis tout cela !... Toute sage qu'elle est, je sais que Pénélope auprès de toi serait sans grandeur ni beauté ; ce n'est qu'une mortelle, et tu ne connaîtras ni l'âge ni la mort... Et pourtant le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer là-bas, de voir en mon logis la journée du retour ! Si l'un des Immortels, sur les vagues vineuses, désire encor me tourmenter, je tiendrai bon : j'ai toujours là ce cœur endurant tous les maux ; j'ai déjà tant souffert, j'ai déjà tant peiné sur les flots, à la guerre !... s'il y faut un surcroît de peines, qu'il m'advienne ! Et l'on s'en va dormir. Ulysse le lendemain va construire son radeau «à la pointe de l'île, où des arbres très hauts avaient poussé jadis, aunes et peupliers, sapins touchant le ciel, tous morts depuis longtemps, tous secs et, pour flotter, tous légers à souhait ». Il l'achève et le met à la mer en quatre jours. Il part le cinquième et vogue dix-sept jours sur les routes du large. Quand il arrive, le dix-huitième, en vue de la Phéacie, Poseidon suscite une effroyable tempête: le radeau est retourné, puis rompu. Ulysse ne doit la vie qu'à l'aide de la Blanche Déesse qui lui apporte un voile divin de sauvetage. Durant deux jours, deux nuits, Ulysse dériva sur la vague gonflée : que de fois, en son cœur, il vit venir la mort ! Quand, du troisième jour, l'Aurore aux belles boucles annonçait la venue, soudain le vent tomba ; le calme s'établit : pas un souffle ; il put voir la terre toute proche ; son regard la fouillait, du sommet d'un grand flot qui l'avait soulevé... Oh ! la joie des enfants qui voient revivre un père, qu'un long mal épuisant torturait sur son lit : la cruauté d'un dieu en avait fait sa proie ; bonheur ! les autres dieux l'ont tiré du péril !... C'était la même joie qu'Ulysse avait à voir la terre et la forêt. Il nageait, s'élançait pour aller prendre pied... Mais, quand il ne fut plus qu'à portée de la voix, il perçut le ressac qui tonnait sur les roches ; la grosse mer grondait sur les sèches du bord : terrible ronflement ! tout était recouvert de l'embrun des écumes, et pas de ports en vue, pas d'abri, de refuge !... rien que des caps pointant leurs rocs et leurs écueils !... Un coup de mer le jette à la roche d'un cap. Il aurait eu la peau trouée, les os rompus, sans l'idée qu'Athéna, la déesse aux yeux pers, lui mit alors en tête. En un élan, de ses deux mains, il prit le roc : tout haletant, il s'y colla, laissant passer sur lui l'énorme vague. Il put tenir le coup ; mais, au retour, le flot l'assaillit, le frappa, le remporta au large. Quand il en émergea, le bord grondait toujours ; à la nage, il longea la côte et, regardant vers la terre, il chercha la pente d'une grève et des anses de mer. Il vint, toujours nageant, à la bouche d'un fleuve aux belles eaux courantes, et c'est là que l'endroit lui parut le meilleur : pas de roche, une plage abritée de tout vent. Il aborde en cet endroit, sur la grève du fleuve, et se réfugie, pour la nuit, au haut de la pente, sous l'épais fourré de deux oliviers, l'un sauvage et l'autre greffé, où des feuilles entassées lui font un lit bien chaud. Il s'y endort. _L'Arrivée chez les Phéaciens_ (chant VI, vers 1-328). — Athéna, dès l'aube, va réveiller Nausicaa et l'envoie aux lavoirs du fleuve pour lessiver les vêtements de lin de la famille royale. Alkinoos fait amener pour sa fille la voiture et les mules. Arété lui donne, en une fiole d'or, « une huile bien fluide pour se frotter, après le bain, elle et ses femmes »: La vierge prit le fouet et les rênes luisantes. Un coup pour démarrer, et mules, s'ébrouant, de s'allonger à plein effort et d'emporter le linge et la princesse ; à pied, sans la quitter, ses femmes la suivaient. On atteignit le fleuve aux belles eaux courantes. Les lavoirs étaient là, pleins en toute saison. Une eau claire sortait à flots de sous les roches, de quoi pouvoir blanchir le linge le plus noir. Les mules dételées, on les tira du char et, les lâchant au long des cascades du fleuve, on les mit paître l'herbe à la douceur de miel. Les femmes avaient pris le linge sur le char et, le portant à bras dans les trous de l'eau sombre, rivalisaient à qui mieux mieux pour le fouler. On lava, on rinça tout ce linge sali ; on l'étendit en ligne aux endroits de la grève où le flot quelquefois venait battre le bord et lavait le gravier. On prit le bain et l'on se frotta d'huile fine, puis, tandis que le linge au clair soleil séchait, on se mit au repas sur les berges du fleuve et, s'étant régalées, servantes et maîtresse dénouèrent leurs voiles pour jouer au ballon. Nausicaa aux beaux bras blancs menait le chœur... Quand la déesse à l'arc, Artémis, court les monts, tout le long du Taygète, où joue sur l'Érymanthe parmi les sangliers et les biches légères, ses nymphes, nées du Zeus à l'égide, autour d'elle bondissent par les champs, et le cœur de Léto s'épanouit à voir sa fille dont la tête et le front les dominent. Telle se détachait, du groupe de ses femmes, cette vierge sans maître. Le ballon s'en va tomber au trou d'une cascade. Et filles aussitôt de pousser les hauts cris ! et le divin Ulysse, éveillé par les voix, sort de son fourré, redescend vers la grève et vient supplier la princesse : ULYSSE. — Je suis à tes genoux, ô reine ! que tu sois ou déesse ou mortelle ! Déesse, chez les dieux, maîtres des champs du ciel, tu dois être Artémis, la fille du grand Zeus : la taille, la beauté l'allure, c'est bien elle !... N'es-tu qu'une mortelle, habitant notre monde, trois fois heureux ton père et ton auguste mère ! trois fois heureux tes frères !... comme, en leurs cœurs charmés, tu dois verser la joie, chaque fois qu'à la danse, ils voient entrer ce beau rejet de la famille !... et jusqu'au fond de l'âme, et plus que tous les autres, bienheureux le mortel dont les présents vainqueurs t'emmèneront chez lui ! Mes yeux n'ont jamais vu ton pareil, homme ou femme ! ton aspect me confond ! À Délos autrefois, à l'autel d'Apollon, j'ai vu même beauté : le rejet d'un palmier qui montait vers le ciel. Car je fus en cette île aussi, et quelle armée m'accompagnait alors sur cette route, où tant d'angoisses m'attendaient ! Tout comme, en le voyant, je restai dans l'extase, car jamais fût pareil n'était monté du sol, aujourd'hui, dans l'extase, ô femme, je t'admire ; mais je tremble j'ai peur de prendre tes genoux. Vois mon cruel chagrin ! Hier, après vingt jours sur les vagues vineuses, j'échappais à la mer : vingt jours que sans arrêt, depuis l'île océane, les flots me rapportaient sous les coups des rafales !... Lorsque les dieux enfin m'ont jeté sur vos bords, n'est-ce pour y trouver que nouvelles souffrances ? Je n'en vois plus la fin : combien de maux encor me réserve le ciel !... Ah ! reine, prends pitié ! c'est toi que, la première, après tant de malheurs, ici j'ai rencontrée ; je ne connais que toi parmi les habitants de cette ville et terre... Indique-moi le bourg ; donne-moi un haillon à mettre sur mon dos ; n'as-tu pas, en venant, apporté quelque housse ?... Que les faveurs des dieux comblent tous tes désirs ! Nausicaa accueille le suppliant. Elle rappelle ses filles que l'apparition de cet homme nu, tout souillé d'écumes et de feuilles, avait mises en fuite : NAUSICAA. — Mes filles, revenez : jusqu'où vous met en fuite la seule vue d'un homme ! Avez-vous donc cru voir l'un de nos ennemis ?... Il n'est pas encor né, jamais il ne naîtra, le foudre qui viendrait apporter le désastre en pays phéacien : les dieux nous aiment tant ! Nous vivons à l'écart, en cette mer des houles, si loin que nul mortel n'a commerce avec nous... Vous n'avez devant vous qu'un pauvre naufragé. Puisqu'il nous est venu, il doit avoir nos soins étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus. Allons, femmes ; petite aumône, grande joie ! de nos linges lavés, donnez à l'étranger une écharpe, une robe, puis, à l'abri du vent, baignez-le dans le fleuve. Elle dit : s'engageant l'une l'autre, aussitôt ses femmes revenaient et l'ordre fut rempli. Ulysse se baigne et se vêt. Et voici qu'Athéna, la fille du grand Zeus, le faisant apparaître et plus grand et plus fort, déroulait de son front des boucles de cheveux aux reflets d'hyacinthe. Quand il revint s'asseoir, à l'écart, sur la grève, il était rayonnant de charme et de beauté. Aussi, le contemplant, Nausicaa disait à ses filles bouclées : NAUSICAA. — Servantes aux bras blancs, laissez-moi vous le dire ! Ce n'est pas sans l'accord unanime des dieux, des maîtres de l'Olympe, que, chez nos Phéaciens divins, cet homme arrive : je l'avoue, tout à l'heure, il me semblait vulgaire ; maintenant il ressemble aux dieux des champs du ciel ! Mes filles, portez-lui de quoi manger et boire. Ulysse restauré, Nausicaa fait charger le char, réatteler les mules, et l'on reprend la route de la ville : « Sur le bord du chemin, — a dit Nausicaa, — nous trouverons un bois de nobles peupliers : c'est le bois d'Athéna ; une source est dedans, une prairie l'entoure ; mon père a là son clos de vigne en plein rapport, et la ville est tout près, à portée de la voix... Fais halte en cet endroit ; tu t'assiéras, le temps que, traversant la ville, nous puissions arriver au manoir de mon père ». Si les Récits sont le plus beau des drames odysséens, les trois épisodes de Calypso et de Nausicaa en sont, avec l'Évocation des Morts, les plus achevés, les plus larges, les plus variés, les plus émouvants et les plus pleins. Rien dans la littérature grecque ne leur est supérieur et peut-être serait-il difficile de leur trouver des égaux dans toute la littérature des Anciens et des Modernes. Il faut leur réserver le mot de grande poésie : le reste des Récits est plutôt fait de beaux contes, auxquels il est difficile souvent de croire et presque toujours de se laisser prendre ou apitoyer le cœur. DE TROIE À CALYPSO - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - L'épisode de l'Entrée chez Alkinoos (chant VII, vers I-347) est le prologue du long itinéraire qu'Ulysse va dérouler devant les Phéaciens, depuis son départ de Troie jusqu'à son arrivée chez Calypso. Le héros, suivant l'ordre de Nausicaa, a fait halte un instant dans le bois d'Athéna, puis il est venu vers la ville. Athéna, sous les traits d'une fillette à la cruche, l'a couvert d'une épaisse nuée et conduit au manoir royal : Ulysse allait entrer dans la noble demeure du roi Alkinoos ; il fit halte un instant. Que de trouble en son cœur, devant le seuil de bronze ! car, sous les hauts plafonds du fier Alkinoos, c'était comme un éclat de soleil et de lune ! Du seuil jusques au fond, deux murailles de bronze s'en allaient, déroulant leur frise d'émail bleu. Des portes d'or s'ouvraient dans l'épaisse muraille : les montants, sur le seuil de bronze, étaient d'argent ; sous le linteau d'argent, le corbeau était d'or, et les deux chiens du bas, que l'art le plus adroit d'Héphaestos avait faits pour garder la maison du fier Alkinoos, étaient d'or et d'argent. Aux murs, des deux côtés, du seuil jusques au fond, s'adossaient les fauteuils en ligne continue ; sur eux, étaient jetés de fins voiles tissés par la main des servantes. C'était là que siégeaient les doges phéaciens... Or, le divin Ulysse restait à contempler. Mais lorsque, dans son cœur, le héros d'endurance eut fini d'admirer, vite il franchit le seuil, entra dans la grand'salle et trouva, coupe en mains, les rois de Phéacie : doges et conseillers étaient en train de boire au Guetteur rayonnant ; c'est à lui qu'en dernier, avant d'aller dormir, ils faisaient leur offrande. Sous l'épaisse nuée versée par Athéna, le héros d'endurance allait par la grand'salle, vers Arêté et vers le roi Alkinoos ; aux genoux d'Arêté, comme il jetait les bras, cet Ulysse divin, la céleste nuée soudain se dissipa et tous, en la demeure, étonnés à la vue de cet homme, se turent. Ulysse supplie : il est entendu et accueilli ; on le relève ; on le fait asseoir en un fauteuil ; on lui donne à souper. Les autres rois se retirent. Le héros reste en tête à tête avec Alkinoos et Arêté. La reine a reconnu les vêtements que porte Ulysse ; c'est sa fille qui les lui fit donner. Elle en demande la provenance. Ulysse résume ses aventures en mer, son naufrage, son sommeil : Durant toute la nuit, en dépit de l'angoisse, et le soleil levé, et jusqu'au plein midi, je dormis sous mes feuilles ; ce doux sommeil ne me quitta qu'au jour penchant ; c'est alors que je vis ta fille et ses servantes qui jouaient sur la grève ; elle semblait une déesse au milieu d'elles. Je l'implorai : qu'elle eut de raison, de noblesse ! je n'osais, de son âge, espérer cet accueil : trop souvent, la jeunesse a la tête si folle !... Mais elle me donna tout ce qu'il me fallait, du vin aux sombres feux, du pain, un bain au fleuve, les habits que voilà... Telle est la vérité que, malgré ma tristesse, je tenais à te dire. Ce fut Alkinoos qui lui dit en réponse : ALKINOOS. — Mon hôte ! notre enfant n'oublia qu'un devoir : ses femmes étaient là ; pourquoi ne pas t'avoir conduit jusque chez nous ?... C'est elle qu'en premier, tu avais implorée. Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — En tout cela, seigneur, ta fille est sans reproche ; ne va pas la blâmer. Elle m'avait offert d'accompagner ses femmes ; c'est moi qui refusai. J'avais peur, j'avais honte : à ma vue, si ton cœur allait se courroucer !... en ce monde, la jalousie est chose humaine. Ce fut Alkinoos qui lui dit en réponse : ALKINOOS. — Non, mon hôte ! mon cœur n'a jamais accueilli de si vaines colères ! En tout, je fais passer la justice d'abord... Quand je te vois si beau et pensant comme moi, je voudrais, Zeus le père ! Athéna ! Apollon !... je voudrais te donner ma fille et te garder avec le nom de gendre... Si tu voulais rester, tu recevrais de moi et maison et richesses... Mais si tu veux partir, nous garde Zeus le père que nul des Phéaciens, malgré toi, te retienne ! Je fixe dès ce soir le jour de ton départ ; sache-le : c'est demain. Sous le joug du sommeil quand tu seras couché, nos rameurs s'en iront par le calme te mettre en ta patrie, chez toi, plus loin si tu préfères. Et l'on s'en va dormir. Le lendemain matin, Alkinoos emmène son hôte à l'assemblée du peuple, où il fait ratifier sa promesse d'un prompt embarquement. Rois et équipage remontent au manoir pour le festin d'adieu, au bout duquel Ulysse commence son récit par la double aventure chez les Kikones et les Lotophages (chant VIII, vers 1-586, et chant IX, vers 1-169. On se souvient que sur les 506 vers du chant VIII, plus de 450 sont ou « bâtards » ou « superflus »). Dès le début, ce récit d'Ulysse a la belle allure vive, souple, alerte et gaie, qu'il conservera tout du long ; le sourire y dominera, même aux heures les plus tristes et malgré le refrain de lamentation, qui termine chaque aventure : En partant d'Ilion, le vent qui nous portait nous mit sous l'Ismaros, au pays des Kikones. Là, je pillai la ville et tuai les guerriers et lorsque, sous les murs, on partagea les femmes et le tas des richesses, je fis si bien les lots que personne en partant n'eut pour moi de reproches. Alors j'aurais voulu que nous songions à fuir du pied le plus rapide ; mais ces fous refusèrent. Le vin qui se but là ! et les moutons qu'on égorgea sur cette plage ! et les vaches cornues à la démarche torse ! cependant qu'à grands cris, nos Kikones couraient appeler leurs voisins. Ceux de l'intérieur, plus nombreux et plus braves, envoient leurs gens montés qui combattaient en selle ou, s'il fallait, à pied. Plus denses qu'au printemps les feuilles et les fleurs, aussitôt ils arrivent : Zeus, pour notre malheur, nous mettait sous le coup du plus triste destin ; quelle charge de maux !... Tant que dure l'aurore et que grandit le jour sacré, nous résistons, sans plier sous le nombre ; mais quand le jour penchant vient libérer les bœufs, les Kikones vainqueurs rompent mes Achéens, et six hommes guêtrés succombent sans pouvoir regagner leur navire ; nous autres, nous fuyons le trépas et le sort. Nous reprenons la mer, l'âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis : sur les doubles gaillards, avant que l'on s'éloigne, je fais héler trois fois chacun des malheureux tombés en cette plaine, victimes des Kikones... Les Kikones étaient sur la côte de Thrace. On se remet en mer pour descendre l'Archipel à travers les îles, contourner le Péloponnèse, en passant par le détroit de Cythère et rentrer en Ithaque. La tempête force la petite escadre à relâcher dans l'une des îles, puis lui fait manquer le détroit et la jette aux bords des Lotophages, peuple hospitalier, mais primitif, « qui n'a pour tout mets qu'une fleur ». Les Anciens connaissaient encore ce peuple dans les parages de Gabès la tunisienne, — la région que nos Arabes appellent le « Pays des Dattes », Djerid, par opposition à l'Ifrikia, l'ancienne Africa des Romains, productrice de blé et mangeuse de pain : J'envoie trois de nos gens reconnaître les lieux, — deux hommes de mon choix, auxquels j'avais adjoint en troisième un héraut. Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec des Lotophages qui, loin de méditer le meurtre de nos gens, leur servent du lotos. Or, sitôt que l'un d'eux goûte à ces fruits de miel, il ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles. Je dus les ramener de force, tout en pleurs, et les mettre à la chaîne, allongés sous les bancs, au fond de leurs vaisseaux. Puis je fis rembarquer mes gens restés fidèles ; pas de retard ! à bord ! et voguent les navires ! J'avais peur qu'à manger de ces dattes [1], les autres n'oubliassent aussi la date du retour. Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs, puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups. Nous reprenons la mer, l'âme toujours navrée. De là, nous arrivons au pays des Yeux Ronds [2], brutes sans foi ni lois, qui, dans les Immortels, ont tant de consiance qu'ils ne font de leurs mains ni plants ni labourages. Chez eux, pas d'assemblée qui juge ou délibère ; mais, au haut des grands monts, au creux de sa caverne, chacun dicte sa loi à ses enfants et femmes, sans s'occuper d'autrui. Au devant de leur port, ni trop près ni trop loin de cette Cyclopie, s'offre l'Ile Petite. C'est une île en forêt où les chèvres sauvages se multiplient sans fin. Jamais un pas humain ne va les y troubler. Jamais de ces chasseurs ne vont les y poursuivre, qui prennent tant de peine à courir les forêts sur la cime des monts : sans labours ni semailles, tous les jours de l'année, l'île vide d'humains ne sert que de pâtis à ces chèvres bêlantes. --- [1] Ce vers dans le texte grec contient un calembour lotos-lathetai, lotos-oubli (cf. le fleuve du Léthé), que je me suis efforcé de rendre par l'opposition de dattes et date. [2] Telle est la signification du mot Cycl-opei. --- On entre de nuit, par le pilotage d'un dieu, dans le port presque fermé de cette petite ile. Le lendemain, on fait, dans l'île, une belle chasse, suivie d'un long repas : Tout le reste du jour, jusqu'au soleil couchant, nous restons au festin : on avait du bon vin, de la viande à foison ! Nous n'avions pas encore épuisé le vin rouge que nous avions à bord ; car chacun avait fait son plein dans les amphores, quand nous avions pillé la ville des Kikones avec ses sanctuaires. La terre des Yeux Ronds était là, toute proche : nous voyions ses fumées ; nous entendions leurs voix et celles de leurs chèvres... Au coucher du soleil, quand vient le crépuscule, on s'étend pour dormir sur la grève de mer. Est-il besoin de raconter l'épisode du Cyclope (chant IX, vers 170-436), le plus populaire par sa gaîté et presque son gros rire ? de quel homme blanc, sachant lire et écrire, ce géant Polyphème dupé, aveuglé et volé par « ce nain » d'Ulysse, n'est-il pas connu ? Après les mélancoliques adieux de Calypso, après les tendres regrets de Nausicaa, voici, comme pour leur faire contraste, une scène de comédie et presque de farce, pour le fond du moins, car la forme et le ton restent d'une tenue, d'une sobriété et d'une courtoisie toutes citadines. C'est, — comme le disaient les Anciens, — de la comédie de Ménandre, et non d'Aristophane. Ulysse décide de quitter le port de l'Ile Petite et d'aller à la côte en face : Aussitôt qu'apparaît, dans son berceau de brume, l'Aurore aux doigts de roses, j'appelle tout le monde à l'assemblée et dis : ULYSSE. — Fidèles équipages, le gros de notre flotte va demeurer ici ; mais je vais prendre, moi, mon navire et mes hommes ; je veux tâter ces gens et savoir ce qu'ils sont, des bandits sans justice, un peuple de sauvages, ou des gens accueillants qui respectent les dieux. Je dis et, m'embarquant, j'ordonne à l'équipage d'embarquer à son tour et de larguer l'amarre. Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs, puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups. Nous eûmes vite atteint l'endroit, d'ailleurs tout proche, où, sur le premier cap et dominant la mer, s'offrait à nos regards une haute caverne, ombragée de lauriers. Elle servait d'étable à de nombreux troupeaux de brebis et de chèvres, avec sa cour profonde, dont l'enceinte était faite de gros blocs arrachés, de chênes à panache et de pins au long fût. C'est là que notre monstre humain avait son gîte ; c'est là qu'il vivait seul, à paître ses troupeaux, ne fréquentant personne, mais toujours à l'écart et ne pensant qu'au crime. Ah ! le monstre étonnant ! il n'avait rien d'un bon mangeur de pain, d'un homme : on aurait dit plutôt quelque pic forestier qu'on voit se détacher sur le sommet des monts. Cet homme-montagne, qui va hurler, roter, vomir, jeter des pierres, est un volcan : il habite sur la côte napolitaine, entre Naples et Pouzzoles, en face de l'îlot côtier qui garde des vieux Hellènes, son nom de Nisida, « l'Ile Petite »; sa grotte immense, derrière la cour profonde, s'ouvre toujours sous le dernier cap du Pausilippe. Ce pays de cratères, d'« Yeux ronds », cette Kukl-opie, dit le Poète, conserva, durant la première antiquité, son nom sémitique d'Oin-otrie, qui avait le même sens et qui fut, ici encore, l'original du doublet. Ulysse, ayant traversé le détroit, laisse son navire et son équipage à la grève du bas. Il monte à la caverne avec douze hommes d'élite et une outre de vieux vin. Le Cyclope n'est pas chez lui: on lui mange ses fromages, en l'attendant, jusqu'au soir. Le voici qui revient, ramenant son troupeau; il porte à pleine charge un tas de branches mortes, pour le feu du souper; sous la voûte, il les jette avec un tel fracas qu'éperdus, nous fuyons au fond de la caverne. Il fait alors entrer dans cette vaste salle tout le troupeau dodu des femelles à traire; mais il laisse au dehors, dans le creux de la cour, les boucs et les béliers. Puis il ferme l'entrée avec un gros rocher qu'il lève et met debout: même avec vingt-deux hauts fardiers, à quatre roues, on n'eût pas fait bouger cette pierre du sol. Quand il a pour portail ce roc infranchissable, il s'assied et se met à traire d'affilée tout son troupeau bêlant de brebis et de chèvres; puis, lâchant le petit sous le pis de chacune, il fait de son lait blanc cailler une moitié, qu'il égoutte et dépose en ses paniers de jonc; mais il avait gardé le reste en ses terrines pour le boire à son heure ou pendant son souper. Ce travail achevé, — et ce ne fut pas long, — il ranime le feu, nous voit, nous interrogé... Ulysse essaie de le gagner, de l'attendrir. Le monstre prend deux des compagnons et les dévore. Il en dévore deux autres, le lendemain matin, puis remmène ses bêtes au pâturage, après avoir bouché, de la roche énorme, qui lui sert de portail, l'entrée de sa grotte, où nos gens restent prisonniers. Le soir, il rentre et dévore encore deux hommes. Mais Ulysse a préparé sa vengeance et sa libération. Il a aiguisé un pieu pour crever l'œil du géant, qu'il veut enivrer d'abord. Polyphème vide une première auge de vin pur. Quelle joie formidable à boire ce doux vin !... Il en voulut avoir une seconde fois : POLYPHÈME. — Donne encor, sois gentil ! et dis-moi maintenant, tout de suite, ton nom ! car je voudrais t'offrir, ô mon hôte, un présent qui va te réjouir. Sur cette terre aux blés, les Cyclopes ont bien le vin des grosses grappes, que les ondées de Zeus viennent gonfler pour eux. Mais ça, c'est un extrait de nectar, d'ambroisie ! Il dit et, de nouveau, je lui remplis son auge de vin aux sombres feux ; trois fois, j'apporte l'outre, et trois fois, comme un fol, il avale d'un trait !... Je vois bientôt le vin l'envahir jusqu'au cœur. Alors, pour l'aborder, j'essaie des plus doux mots : ULYSSE. — Tu veux savoir mon nom le plus connu, Cyclope ? Je m'en vais te le dire ; mais tu me donneras le présent annoncé. C'est Personne, mon nom : oui ! mon père et ma mère et tous mes compagnons m'ont surnommé Personne. Je disais ; mais ce cœur sans pitié me répond : POLYPHÈME. — Eh bien ! je mangerai Personne le dernier, après tous ses amis ; le reste ira devant ; et voilà le présent que je te fais, mon hôte ! Il se renverse alors et tombe sur le dos... Bientôt nous le voyons ployer son col énorme, et le sommeil le prend, invincible dompteur. Mais sa gorge rendait du vin, des chairs humaines, et il rotait, l'ivrogne ! J'avais saisi le pieu ; je l'avais mis chauffer sous le monceau des cendres ; je parlais à mes gens pour les encourager : si l'un d'eux, pris de peur, m'avait abandonné !... Quand le pieu d'olivier est au point de flamber, — tout vert qu'il fût encore, on en voyait déjà la terrible lueur, — je le tire du feu ; je l'apporte en courant ; mes gens, debout, m'entourent : un dieu les animait d'une nouvelle audace. Ils soulèvent le pieu : dans le coin de son œil, ils en fichent la pointe. Moi, je pèse d'en haut et je le fais tourner... Vous avez déjà vu percer à la tarière des poutres de navire, et les hommes tirer et rendre la courroie, et l'un peser d'en haut, et la mèche virer, toujours en même place ! C'est ainsi qu'en son œil, nous tenions et tournions notre pointe de feu, et le sang bouillonnait autour du pieu brûlant : paupières et sourcils n'étaient plus que vapeurs de la prunelle en flammes, tandis qu'en grésillant, les racines flambaient. Il eut un cri de fauve. La roche retentit. Mais nous, épouvantés, nous étions déjà loin. Il s'arrache de l'œil le pieu trempé de sang. Il le rejette au loin, de ses mains en délire. Il appelle à grands cris ses voisins, les Cyclopes, qui, dans le vent de la falaise, ont leurs cavernes. Ils entendent son cri ; de partout, ils s'empressent. Ils étaient là, debout, tout autour de la grotte, voulant savoir sa peine : LE CHŒUR. — Polyphème, pourquoi ces cris d'accablement ?... pourquoi nous réveiller en pleine nuit divine ?... serait-ce ton troupeau qu'un mortel vient te prendre ?... est-ce toi que l'on tue par la ruse ou la force ? De sa plus grosse voix, Polyphème criait du fond de la caverne : POLYPHÈME. — La ruse, mes amis ! la ruse ! et non la force !... et qui me tue ? Personne ! Les autres, de répondre avec ces mots ailés : LE CHŒUR. — Personne ?... contre toi, pas de force ?... tout seul ?... c'est alors quelque mal qui te vient du grand Zeus, et nous n'y pouvons rien : invoque Poseidon, notre roi, notre père ! À ces mots, ils s'en vont, et je riais tout bas : c'est mon nom de Personne et mon perçant esprit qui l'avaient abusé ! D'Éole en Lestrygons (chant IX, 437 ; X, 187), Ulysse gagne péniblement, lamentablement, le pays d'Aiaié, Chez Circé (chant X 188-467), et la demeure de cette bonne hôtesse, où il prend l'hivernage après une première année de navigation. Éole, le roi des Vents, le souverain de Stromboli et de nos îles Éoliennes, les a reçus d'abord avec une cordiale amitié, puis les a mis sur la route d'Ithaque, avec la brise la plus favorable et une outre où sont enfermés tous les vents contraires. On va droit sur Ithaque, on en voit les feux déjà. Mais, durant le sommeil d'Ulysse, son équipage ouvre le sac ; la tempête en sort et les ramène chez Éole qui, cette fois, les chasse avec des injures. Une vogue de sept jours et de sept nuits les mène au pays lestrygon, dans nos Bouches de Bonifacio : auprès de la Source de l'Ours, sous le cap actuel del Orso, l'escadre entière, sauf le vaisseau d'Ulysse, pénètre en un long couloir de mer, qui s'enfonce dans une terre déserte : Ma flotte s'y engage et s'en va jusqu'au fond, gaillards contre gaillards, s'amarrer côte à côte : pas de houle en ce creux, pas de flot, pas de ride ; partout un calme blanc. Seul, je reste au dehors, avec mon noir vaisseau ; sous le cap de l'entrée, je mets l'amarre en roche : de troupeaux ou d'humains, on ne voyait pas trace ; il ne montait du sol, au loin, qu'une fumée. J'envoie pour reconnaître à quels mangeurs de pain appartient cette terre ; les deux hommes choisis, auxquels j'avais adjoint en troisième un héraut, s'en vont prendre à la grève une piste battue, sur laquelle les chars descendent à la ville le bois du haut des monts. En approchant du bourg, ils voient une géante qui s'en venait puiser à la Source de l'Ours, à la claire fontaine où la ville s'abreuve : d'Antiphatès le Lestrygon, c'était la fille. On s'aborde ; on se parle : ils demandent le nom du roi, de ses sujets ; elle, tout aussitôt, leur montre les hauts toits du logis paternel. Mais à peine entrent-ils au manoir désigné, qu'ils y trouvent la femme, aussi haute qu'un mont, dont la vue les atterre. Elle, de l'agora, s'empresse d'appeler son glorieux époux, le roi Antiphatès, qui n'a qu'une pensée : les tuer sans merci. Il broie l'un de mes gens, dont il fait son dîner. Les deux autres s'enfuient et rentrent aux navires. Mais, à travers la ville, il fait donner l'alarme. À l'appel, de partout, accourent par milliers ses Lestrygons robustes, moins hommes que géants, qui, du haut des falaises, nous accablent de blocs de roche à charge d'homme : équipages mourants et vaisseaux fracassés, un tumulte de mort monte de notre flotte. Puis, ayant harponné mes gens comme des thons, la troupe les emporte à l'horrible festin. Mais pendant qu'on se tue dans le fond de la rade, j'ai pris le glaive à pointe, qui me battait la cuisse, et j'ai tranché tout net le câble du navire à la proue azurée. J'active alors mes gens. J'ordonne à mes rameurs de forcer d'avirons, si l'on veut s'en tirer. Ils voient sur eux la mort ; ils poussent, tous ensemble, et font voler l'écume... O joie ! voici le large ! nous avons échappé aux deux caps en surplomb ; mais là-bas, a péri le reste de l'escadre. Nous reprenons la mer, l'âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis. Nous gagnons Aiaié, une ile qu'a choisie pour demeure Circé. Le Monte Circeo dresse toujours, au-devant de la côte latine, sa longue et haute échine, d'où pointe une plus haute guette : les lagunes, les eaux fluentes ou stagnantes et la forêt des Marais Pontins en font toujours une ile, séparée de la terre ferme, qui, dans l'un de ses vaux, sur le pied de la montagne abrupte des Volsques, portait le temple de la déesse des Fauves, Feronia. Après une nuit de lourd sommeil, Ulysse quitte le vaisseau échoué dans la lagune et les compagnons encore endormis ; il monte à la guette, d'où il aperçoit le pays plat et la grande mer d'alentour. Il redescend, tire un grand cerf, réveille ses gens et l'on prépare un repas, qui occupe le reste de la journée. Le lendemain, dès l'aube, il envoie la moitié de ses gens en reconnaissance vers l'intérieur. Ils trouvent dans un val, en un lieu découvert, la maison de Circé aux murs de pierres lisses et, tout autour, changés en lions et en loups de montagne, les hommes qu'avait ensorcelés, en leur donnant sa drogue, la perfide déesse. À la vue de mes gens, loin de les assaillir, ces animaux se lèvent et, de leurs longues queues en orbes, les caressent... Tel le maître, en rentrant du festin, voit venir ses chiens qui le caressent, sachant qu'il a toujours pour eux quelque douceur. C'est ainsi que lions et loups aux fortes griffes fêtaient mes compagnons, qui tremblaient à la vue de ces monstres terribles. Mais les voici debout, sous le porche de la déesse aux belles boucles. Ils entendent Circé chanter à belle voix et tisser au métier une toile divine, un de ces éclatants et grands et fins ouvrages, dont la grâce trahit la main d'une déesse. La déesse accourt à leurs cris et les invite. Ils entrent ; seul le chef de l'escouade, Euryloque refuse de la suivre et revient au navire raconter la disparition de ses gens. Ulysse décide d'aller en personne à leur recherche et veut prendre Euryloque pour guide. Euryloque refuse de l'accompagner. Ulysse monte seul, à travers la forêt, vers le val sacré (qui s'appelle aujourd'hui Val de San Benedetto). À la porte du temple, il rencontre un protecteur, le dieu Hermès, « sous les traits d'un jeune homme, dont la grâce fleurit en sa première barbe » : Il me saisit la main, me dit et me déclare : HERMÈS. — Où vas-tu, malheureux, au long de ces coteaux ?... tout seul, et dans ces lieux que tu ne connais pas ?... chez Circé, où tes gens transformés en pourceaux sont maintenant captifs au fond des soues bien closes ?... Tu viens les délivrer ?... Tu n'en reviendras pas, crois-moi : tu resteras à partager leur sort... Mais je veux te tirer du péril, te sauver. Tiens ! c'est l'herbe de vie ! avec elle, tu peux entrer en ce manoir, car sa vertu t'évitera le mauvais jour. Et je vais t'expliquer les desseins de Circé et tous ses maléfices. Ayant fait son mélange, elle aura beau jeter sa drogue dans ta coupe : le charme en tombera devant l'herbe de vie que je vais te donner. Mais suis bien mes conseils : aussitôt que, du bout de sa longue baguette, Circé t'aura frappé, toi, du long de ta cuisse, tire ton glaive à pointe et, lui sautant dessus, fais mine de l'occire ! tremblante, elle voudra te mener à son lit ; ce n'est pas le moment de refuser sa couche ! songe qu'elle est déesse, que, seule, elle a pouvoir de délivrer tes gens et de te reconduire ! Mais fais-la te prêter le grand serment des dieux qu'elle n'a contre toi aucun autre dessein pour ton mal et ta perte. Ayant ainsi parlé, le dieu aux rayons clairs tirait du sol une herbe, qu'avant de me donner, il m'apprit à connaître : la racine en est noire, et la fleur, blanc de lait ; « molu » disent les dieux... Puis Hermès, regagnant les sommets de l'Olympe, disparut dans les bois. Au manoir de Circé, j'entrais : que de pensées bouillonnaient dans mon cœur ! Sous le porche de la déesse aux belles boucles, je m'arrête et je crie ; la déesse m'entend. Elle accourt à ma voix. Elle sort et, m'ouvrant sa porte reluisante, elle m'invite, et moi, je la suis en dépit du chagrin de mon cœur. Elle m'installe en un fauteuil aux clous d'argent et, dans la coupe d'or dont je vais me servir, elle fait son mélange : elle y verse la drogue, ah ! l'âme de traîtresse !... Elle me tend la coupe : d'un seul trait, je bois tout... Le charme est sans effet, même après que, m'ayant frappé de sa baguette, elle dit et déclare : CIRCÉ. — Maintenant, viens aux tects coucher près de tes gens ! Elle disait ; mais moi, j'ai, du long de ma cuisse, tiré mon glaive à pointe et, lui sautant dessus, fait mine de l'occire. La déesse, atterrée, offre au héros sa couche. Il accepte, mais exige d'abord le grand serment des dieux qu'« elle n'a contre lui aucun autre dessein pour son mal et sa perte ». Puis il obtient la libération de ses gens : Circé, baguette en main, traverse la grand'salle et va ouvrir les tects. Elle en tire mes gens : sous leur graisse, on eût dit des porcs de neuf printemps... Ils se dressent debout, lui présentent la face ; elle passe en leurs rangs et les frotte, chacun, d'une drogue nouvelle : je vois se détacher, de leurs membres, les soies qui les avaient couverts, sitôt pris le poison de l'auguste déesse. De nouveau, les voilà redevenus des hommes, mais plus jeunes, plus beaux et de plus grande mine. Quand ils m'ont reconnu, chacun me prend la main, et le même besoin de sanglots les saisit : le logis se remplit d'un terrible tapage ! La déesse, elle aussi, est prise de pitié. Elle vient et me dit, cette toute divine : CIRCÉ. — Fils de Laërte, écoute ! où rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses ! retourne maintenant au croiseur, à la plage ; commencez par tirer à sec votre vaisseau ; cachez tous vos agrès et vos biens dans les grottes ; puis tu me reviendras et me ramèneras tout ton brave équipage. Elle dit et mon cœur s'empresse d'obéir. Il faut faire à l'Évocation des Morts [1], qui suit (chant X 467-574, XI 1-640 et XII 1-7), la même place à part et lui reconnaître la même prééminence qu'aux épisodes de Nausicaa et de Calypso. Eschyle lui-même n'a rien fait de plus grand. --- [1] Je rappelle au lecteur l'expulsion de l'intruse Descente aux Enfers. --- On reste chez Circé jusqu'au printemps suivant, « vivant dans les festins : on avait du bon vin, des viandes à foison », le couvert et le reste. Mais quand on veut se remettre en mer, Circé ordonne qu'on se rende d'abord à la Porte des Enfers pour évoquer l'ombre de Tirésias. ULYSSE. — Mais qui nous guidera, Circé, en ce voyage ? jamais un noir vaisseau put-il gagner l'Hadès ? Je dis ; elle répond, cette toute divine : CIRCÉ. — À quoi bon ce souci d'un pilote à ton bord ? Pars ! et, dressant le mât, déploie les blanches voiles ! puis, assis, laisse faire au souffle du Borée qui vous emportera. Ton vaisseau va d'abord traverser l'Océan. Quand vous aurez atteint le Petit Promontoire, le bois de Perséphone, ses saules aux fruits morts et ses hauts peupliers, échouez le vaisseau sur le bord des courants profonds de l'Océan ; mais toi, prends ton chemin vers la maison d'Hadès ! À travers le marais, avance jusqu'aux lieux où l'Achéron reçoit le Pyriphlé-géthon et les eaux qui, du Styx, tombent dans le Cocyte. Les deux fleuves hurleurs confluent devant la Pierre : c'est là qu'il faut aller, — écoute bien mes ordres, — et là, creuser, seigneur, une fosse carrée d'une coudée ou presque. Autour de cette fosse, fais à tous les défunts les trois libations, d'abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d'eau pure en troisième ; puis, saupoudrant le trou d'une blanche farine, invoque longuement les morts, têtes sans force ; promets-leur qu'en Ithaque aussitôt revenu, tu prendras la meilleure de tes vaches stériles pour la sacrifier sur un bûcher rempli des plus belles offrandes ; mais, en outre, promets au seul Tirésias un noir bélier sans tache, la fleur de vos troupeaux. Quand ta prière aura invoqué les défunts, fais à ce noble peuple l'offrande d'un agneau et d'une brebis noire, en tournant vers l'Érèbe la tête des victimes ; mais détourne les yeux et ne regarde, toi, que les courants du fleuve. Les ombres des défunts qui dorment dans la mort vont accourir en foule. Active alors tes gens : qu'ils écorchent les bêtes, dont l'airain sans pitié vient de trancher la gorge ; qu'ils fassent l'holocauste en adjurant les dieux, Hadès le fort et la terrible Perséphone ; quant à toi, reste assis ; mais, du long de ta cuisse, tire ton glaive à pointe, pour interdire aux morts, à ces têtes sans force, les approches du sang, tant que Tirésias n'aura pas répondu. Tu verras aussitôt arriver ce devin : c'est lui qui te dira, où meneur des guerriers ! la route et les distances et comment revenir sur la mer aux poissons. On obéit à la déesse et, descendant au port, on remet le navire à flot ; on embarque ; tout le jour, le vent du Nord, qu'a fait souffler Circé, les pousse au long de la côte campanienne; on entre dans le golfe de Naples ; on remonte les courants de l'Okéanos (les déversoirs du Lucrin : l'Ok-éan est le Golfe sémitique du Lucre) ; on va jusqu'à ces bords de l'Averne, où toute l'antiquité continua de frapper à la Porte des Enfers. Ulysse suit les conseils de Circé. L'ombre de Tirésias vient boire au sang des victimes et ce devin parfait parle alors en ces termes : TIRÉSIAS. — C'est le retour plus doux que le miel, noble Ulysse, que tu veux obtenir. Mais un dieu doit encor te le rendre pénible ; car jamais l'Ébranleur du monde, je le crains, n'oubliera sa rancune : il te hait pour avoir aveuglé son enfant... Et pourtant il se peut qu'à travers tous les maux, vous arriviez au terme, si tu sais consentir à maîtriser ton cœur et celui de tes gens. Aussitôt qu'échappés à la mer violette, ton solide vaisseau vous mettra sur les bords de l'Ile du Trident, vous trouverez, paissant, les vaches du Soleil et ses grasses brebis : c'est le dieu qui voit tout, le dieu qui tout entend ! » Respecte ses troupeaux, ne songe qu'au retour, et je crois qu'en Ithaque, à travers tous les maux, vous rentrerez encor ; mais je te garantis, si vous les maltraitiez, que ce serait fini du navire et des gens ; tu pourrais t'en tirer et revenir, mais quand ?... et dans quelle misère ! tous tes hommes perdus ! sur un vaisseau d'emprunt ! et pour trouver encor le malheur au logis! pour y voir des bandits te dévorer tes biens et, courtisant ta femme, apporter le paiement !... Tu rentrerais à temps pour punir leurs excès à la pointe du bronze. Mais lorsqu'en ton manoir, tu les aurais tués, par la ruse ou la force, il faudrait repartir avec ta bonne rame à l'épaule et marcher tant et tant qu'à la fin tu rencontres des gens qui ignorent la mer... À ces mots du devin, aussitôt je réponds : ULYSSE. — Tirésias, voilà ce qu'a filé pour moi la volonté des dieux. Mais voyons ! réponds-moi sans feinte, point par point : l'âme de feu ma mère est là, silencieuse, qui s'approche du sang, mais n'ose interroger ni même regarder dans les yeux son enfant ; dis-moi par quel moyen, seigneur, je lui ferai connaître ma présence ? Je dis ; tout aussitôt, Tirésias reprend : TIRÉSIAS. — C'est facile à te dire et tu vas le comprendre : si, parmi ces défunts qui dorment dans la mort, il en est que, du sang, tu laisses approcher, tu sauras d'eux la vérité ; mais dans l'Érèbe, les autres rentreront, aussitôt repoussés. L'ombre de Tirésias rentre aux Enfers. L'ombre d'Anticlée vient boire au sang de la fosse : À peine eut-elle bu qu'elle me reconnut et dit, en gémissant, ces paroles ailées : ANTICLÉIA. — Mon fils, tu vis encor ! et pourtant te voici aux brumes du noroît ! ces lieux ne s'offrent pas aux regards des vivants : ne fais-tu qu'arriver ici de la Troade ? À ces mots de ma mère, aussitôt je réponds : ULYSSE. — Ma mère, il m'a fallu naviguer vers l'Hadès pour demander conseil à l'ombre du devin Tirésias de Thèbes. Non ! je n'ai pas encor touché en Achaïe ! Je continue d'errer de misère en misère, depuis le premier jour que le divin Atride nous emmena là-bas combattre les Troyens. Mais voyons ! réponds-moi sans feinte, point par point. Ulysse demande des nouvelles de son père, de son fils et surtout de sa femme : ANTICLÉIA. — Elle te reste encore, et de tout cœur, fidèle, toujours en ton manoir où, sans trêve, ses jours et ses nuits lamentables se consument en pleurs. Ta belle royauté reste toujours sans maître. Mais Télémaque exploite en paix son apanage et prend sa juste part des festins coutumiers. Ton père vit aux champs sans plus descendre en ville. Il ne veut pour dormir ni cadre, ni couvertures, ni draps moirés : l'hiver, c'est au logis qu'il dort, parmi ses gens, près du feu, dans la cendre, et n'ayant sur la peau que grossiers vêtements ; mais quand revient l'été, puis l'automne opulent, quand les feuilles partout ont jonché le penchant de son coteau de vignes, il vient s'en faire un lit, par terre, tristement. Le chagrin de son cœur va toujours grandissant, et son triste désir de te savoir rentré, tandis qu'avec les maux, la vieillesse s'approche. Et moi si je suis morte, ce n'est pas autrement que j'ai subi le sort. Ce n'est pas la langueur, ce n'est pas le tourment de quelque maladie qui me fit rendre l'âme : c'est le regret de toi, c'est le souci de toi, c'est, ô mon noble Ulysse ! c'est ta tendresse même qui m'arracha la vie à la douceur de miel. Elle disait et moi, à force d'y penser, je n'avais qu'un désir : serrer entre mes bras l'ombre de feu ma mère... Trois fois, je m'élançai ; tout mon cœur la voulait. Trois fois, entre mes mains, ce ne fut plus qu'une ombre ou qu'un songe envolé. L'angoisse me poignait plus avant dans le cœur. Je lui dis, élevant la voix, ces mots ailés : ULYSSE. — Mère, pourquoi me fuir, lorsque je veux te prendre ? que, du moins chez Hadès, nous tenant embrassés, nous goûtions, à nous deux, le frisson des sanglots !... La noble Perséphone, en suscitant ton ombre, n'a-t-elle donc voulu que redoubler ma peine et mes gémissements ? Je dis, et cette mère auguste me répond : ANTICLÉA. — Hélas ! mon fils, le plus infortuné des êtres !... Non ! la fille de Zeus, Perséphone, n'a pas voulu te décevoir ! Mais, pour tous, quand la mort nous prend, voici la loi : les nerfs ne tiennent plus ni la chair ni les os ; tout cède à l'énergie de la brûlante flamme; dès que l'âme a quitté les ossements blanchis, l'ombre prend sa volée et s'enfuit comme un songe... Mais déjà, vers le jour, que ton désir se hâte : retiens bien tout ceci pour le dire à ta femme, quand tu la reverras... Et ma mère, rentra aux maisons de l'Hadès, et moi, je restais là, attendant la venue de quelqu'un des héros, qui sont morts avant nous. Mais avant eux, voici qu'avec des cris d'enfer, s'assemblaient les tribus innombrables des morts. Je me sentis verdir de crainte à la pensée que, du fond de l'Hadès, la noble Perséphone pourrait nous envoyer la tête de Gorgo, de ce monstre terrible... Sans tarder, je retourne au vaisseau ; je m'embarque et commande à mes gens d'embarquer à leur tour et de larguer l'amarre. Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs et, descendant le cours du fleuve Okéanos, notre vaisseau s'éloigne, à la rame d'abord, puis au gré de la brise. Ils reviennent chez Circé, qui les accueille sur la plage, leur offre un dernier festin et donne à Ulysse les derniers conseils, pour éviter les Sirènes, fuir Scylla, échapper à Charybde et ne pas aborder à l'ile du Soleil. Avec ces deux derniers épisodes, — Sirènes, Charybde et Scylla (chant XII, vers 8-311) et Bœufs du Soleil (chant XII, vers 312-454 et XIII, vers 1-184), — nous redescendons aux beaux contes effroyables : CIRCÉ. — Il vous faudra d'abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui s'arrête à écouter leurs chants ! Jamais en son logis, sa femme et ses enfants ne fêtent son retour : car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur séjour, est bordé d'un rivage tout blanchi d'ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent... Passe sans t'arrêter ! Mais pétris de la cire à la douceur de miel et, de tes compagnons, bouche les deux oreilles : que pas un d'eux n'entende ; toi seul, dans le croiseur, écoute, si tu veux ! mais, pieds et mains liés, debout sur l'emplanture, fais-toi fixer au mât pour goûter le plaisir d'entendre la chanson, et, si tu les priais, si tu leur commandais de desserrer les nœuds, que tes gens aussitôt donnent un tour de plus ! Quand tes rameurs auront dépassé les Sirènes, — je ne t'assigne pas d'ici tout le parcours ; à toi, de décider, — deux routes s'offriront ; les voici toutes deux. La première passe entre les Deux Roches : ce n'est pas celle que prendra Ulysse. « L'autre route vous mène entre les Deux Écueils. L'un, dans les champs du ciel, pointe une cime aiguë, que couronne en tout temps une sombre nuée, et rien ne l'en délivre ; ni l'été, ni l'automne, il ne plonge en l'azur ; aucun homme mortel ne saurait ni monter ni se tenir là-haut, car la roche est si lisse qu'on la croirait polie, A mi-hauteur, se creuse une sombre caverne, qui s'ouvre, du côté du noroît, vers l'Érèbe : du fond de ton vaisseau, c'est sur elle qu'il faut gouverner, noble Ulysse ! Mais, du fond du vaisseau, le plus habile archer ne saurait envoyer sa flèche en cette cave, où Scylla, la terrible aboyeuse, a son gîte : ses pieds — elle en à douze, — ne sont que des moignons ; mais sur six cous géants, six têtes effroyables ont, chacune en sa gueule, trois rangs de dents serrées, imbriquées, toutes pleines des ombres de la mort. Enfoncée à mi-corps dans le creux de la roche, elle darde ses cous hors de l'antre terrible et pêche de là-haut, tout autour de l'écueil que fouille son regard, les dauphins et les chiens de mer et, quelquefois, l'un de ces plus grands monstres que nourrit par milliers la hurlante Amphitrite. Jamais homme de mer ne s'est encor vanté d'avoir fait passer là sans dommage un navire : jusqu'au fond des bateaux à la proue azurée, chaque gueule du monstre vient enlever un homme. » L'autre Écueil, tu verras, Ulysse, est bien plus bas. Il porte un grand figuier en pleine frondaison ; c'est là-dessous qu'on voit la divine Charybde engloutir l'onde noire : elle vomit trois fois chaque jour, et trois fois, ô terreur ! elle engouffre. On part. On arrive en vue des Sirènes : Soudain, la brise tombe ; un calme sans haleine s'établit sur les flots qu'un dieu vient endormir. Mes gens se sont levés ; dans le creux du navire, ils amènent la voile et, s'asseyant aux rames, ils font blanchir le flot sous la pale en sapin. Alors, de mon poignard en bronze, je divise un grand gâteau de cire ; à pleines mains, j'écrase et pétris les morceaux. La cire est bientôt molle entre mes doigts puissants. De banc en banc, je vais leur boucher les oreilles ; dans le navire alors, me liant bras et jambes, ils me fixent au mât, debout sur l'emplanture, et, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups. Nous passons en vitesse. Mais les Sirènes voient ce rapide navire, qui bondit tout près d'elles. Soudain, leurs fraîches voix entonnent un cantique : LE CHŒUR. — Viens ici ! viens à nous ! Ulysse tant vanté ! l'honneur de l'Achaïe !... Arrête ton croiseur : viens écouter nos voix ! Jamais un noir vaisseau n'a doublé notre cap, sans ouïr les doux airs qui sortent de nos lèvres ; puis on s'en va content et plus riche en savoir, car nous savons les maux, tous les maux que les dieux, dans les champs de Troade, ont infligés aux gens et d'Argos et de Troie, et nous savons aussi tout ce que voit passer la terre nourricière. Elles chantaient ainsi et leurs voix admirables me remplissaient le cœur du désir d'écouter... Nous passons et, bientôt, l'on n'entend plus les cris ni les chants des Sirènes. Mes braves gens alors se hâtent d'enlever la cire que j'avais pétrie dans leurs oreilles, puis de me détacher. L'île enfin disparaît. Mais soudain j'aperçois la fumée d'un grand flot dont j'entends les coups sourds. La peur saisit mes gens : envolées de leurs mains, les rames en claquant tombent au fil de l'eau ; le vaisseau reste en place, les bras ne tirant plus sur les rames polies. On reprend les rames : on va frôler Scylla pour éviter Charybde ; on y laisse six compagnons ; mais on passe et l'on entre, malgré les conseils d'Ulysse, dans le « Port Creux » de Messine, où l'on est bloqué tout un mois par la tempête. Les vivres s'épuisent. La chasse et la pêche ne donnent presque rien. L'équipage profite encore d'un sommeil d'Ulysse pour capturer, tuer, écorcher et rôtir des vaches du Soleil. Durant six jours entiers, mes braves compagnons ont de quoi banqueter : ils avaient au Soleil pris ses plus belles vaches. Mais lorsque Zeus, le fils de Cronos, nous envoie la septième journée, le Notos qui soufflait en tempête s'apaise : on s'embarque à la hâte, on replante le mât, on tend les voiles blanches, on pousse vers le large. Mais notre course est brève. En hurlant nous arrive un furieux Zéphyr qui souffle en ouragan ; la rafale, rompant d'un coup les deux étais, nous renverse le mât et fait pleuvoir tous les agrès à fond de cale ; le mât en s'abattant sur le gaillard de poupe, frappe au front le pilote et lui brise le crâne. Zeus tonne en même temps et foudroie le vaisseau. Mes gens sont emportés par les vagues ; ils flottent, autour du noir croiseur, pareils à des corneilles ; le dieu leur refusait la journée du retour. Moi, je courais d'un bout à l'autre du navire, quand un paquet de mer disloque la membrure : la quille se détache et la vague l'emporte. Mais le mât arraché flottait contre la quille, et l'un des contre-étais y restait attaché : c'était un cuir de bœuf ; je m'en sers pour lier ensemble mât à quille, et sur eux je m'assieds : les vents de mort m'emportent. Le Zéphyr cesse alors de souffler en tempête. Mais le Notos accourt pour m'angoisser le cœur, car il me ramenait au gouffre de Charybde. Or Charybde est en train d'avaler l'onde amère. Je me lève sur l'eau ; je saute au haut figuier ; je m'y cramponne comme une chauve-souris. Mais je n'ai le moyen ni de poser le pied ni de monter au tronc ; car le figuier, très loin des racines, tendait ses longs et gros rameaux pour ombrager Charybde... Sans faiblir, je tiens là, jusqu'au dégorgement qui vient rendre à mes vœux et le mât et la quille. Je retombe dessus ; je rame des deux mains et, neuf jours je dérive ; à la dixième nuit, le ciel me jette enfin sur cette île océane où la nymphe bouclée, Calypso, me reçoit et me traite en amie... Les Récits sont achevés : Alkinoos remercie son hôte et lui fait offrir les cadeaux coutumiers. Ulysse porte le dernier toast à la reine : ULYSSE. — O reine, à ton bonheur !... ton bonheur éternel, jusqu'au jour où viendront la vieillesse et la mort : c'est notre lot à tous. Puisque je vais partir, ah ! qu'en cette maison, le roi Alkinoos, tes enfants et ton peuple longtemps fassent ta joie ! Et comme le divin Ulysse, sur ces mots, avait franchi le seuil, Sa Force Alkinoos lui donna un héraut pour le mener jusqu'au croiseur, sur le rivage ; avec eux, Arété dépêcha deux servantes : la première portait les draps de lin moiré, et la seconde avait le pain et le vin rouge. Quand ils eurent atteint le navire et la mer, les nobles convoyeurs se hâtèrent de prendre les vivres pour la route et de les déposer dans le fond du bateau ; puis, des draps de linon, ils firent pour Ulysse, sur le gaillard de poupe, un lit où le héros dormirait loin du bruit. Alors il s'embarqua, se coucha sans rien dire ; en ordre, les rameurs prirent place à leurs bancs ; de la pierre trouée, on détacha l'amarre, et bientôt, reins cambrés, dans l'embrun de l'écume, ils tiraient l'aviron. Mais déjà, sur ses yeux, tombait un doux sommeil, sans sursaut, tout pareil à la paix de la mort, et le vaisseau courait sans secousse et sans risque, et l'épervier, le plus rapide des oiseaux, ne l'aurait pas suivi. V. LA VENGEANCE D'ULYSSE. ------------------------------------------------------------------------------ La Vengeance d'Ulysse, troisième drame odysséen, commence au point précis où les Récits s'arrêtent : les bâtisseurs de la « Poésie » en ont pu mettre le premier vers au vers 185 de leur chant XIII, alors que le vers 184 est le dernier des Récits. Les neuf épisodes authentiques de la Vengeance [1] peuvent être groupés en deux séries : quatre se passent chez Eumée, et cinq dans le manoir royal d'Ithaque. Les caractères des uns et des autres sont leur composition en saynètes successives, mais séparées, et la grande différence de qualité entre elles : des morceaux de bravoure ou d'adresse, réussis de tous points, se détachent sur un fond plus terne, moins bien tissé et de trame plus grossière. Les quatre épisodes chez Eumée, Rentrée d'Ulysse, Entretien chez Eumée, Aux Champs, Fils et Père, occupent aujourd'hui les chants XIII (185-438) et XIV-XVI ; mais il en faut retirer l'épisode du Retour de Télémaque que le bâtisseur de la Poésie transporte du Voyage en cet endroit. --- [1] Un épisode « bâtard », le Pugilat a été ajouté (chant XVIII). * * * Ulysse, endormi à bord du navire, a été déposé par les Phéaciens sur la rive d'Ithaque. Il se réveille (chant XIII, vers 187) : Athéna l'a drapé d'une épaisse nuée, afin que, de ces lieux familiers, il ne reconnût rien et qu'elle eût le plaisir de le détromper, car il gémit et s'imagine que les Phéaciens l'ont abandonné sur une côte étrangère et l'ont dépouillé des cadeaux de leurs rois. Mais il retrouve ces richeses, puis Athéna lui apparaît, sous les traits d'un jeune pastoureau, « qui serait fils de roi ». L'entretien de la déesse et de son cher Ulysse est une merveille d'esprit et, si l'on peut dire, de grécité : Ulysse en la voyant eut le cœur plein de joie. Il vint à sa rencontre et dit ces mots ailés : ULYSSE. — Ami, puisqu'en ces lieux, c'est toi que, le premier, je rencontre, salut ! Accueille-moi sans haine ! et sauve-moi ces biens !... et me sauve moi-même ! Comme un dieu, je t'implore et suis à tes genoux. Dis-moi tout net encor ; j'ai besoin de savoir : quel est donc ce pays ? et quel en est le peuple ? et quelle en est la race ?... Est-ce une ile pointant sur les flots comme une aire ou, penchée sur la mer, n'est-ce que l'avancée d'un continent fertile ? Athéna, la déesse aux yeux pers, répliqua : ATHÉNA. — Es-tu fol, étranger, où viens-tu de si loin ?... Sur cette terre, ici, c'est toi qui m'interroges ? Pourtant, elle n'est pas à ce point inconnue : elle a son grand renom, aussi bien chez les gens de l'aube et du midi que dans les brumes du noroît, au fond du monde ! Elle n'est que rochers peu faits pour les chevaux, et, sans être très pauvre et sans être très vaste, elle a du grain, du vin plus qu'on ne saurait dire, de la pluie en tout temps et de fortes rosées ; un bon pays à chèvres !... un bon pays à porcs !... des bois de toute essence ; des trous d'eau toujours pleins. Et voilà, étranger, pourquoi le nom d'Ithaque est allé jusqu'à Troie, que l'on nous dit si loin de la terre achéenne ! À ces mots, quelle joie eut le divin Ulysse ! Reprenant la parole, le héros d'endurance lui dit ces mots ailés, — mais c'était menteries ; pour jouer sur les mots, jamais en son esprit les ruses ne manquaient : ULYSSE. — Ithaque ! on m'en parla, loin d'ici, outre-mer, dans les plaines de Crête. Je ne fais qu'arriver avec ce chargement ; j'en ai laissé là-bas autant à ma famille, le jour que j'ai dû fuir, après avoir tué, dans nos plaines de Crète, le fils d'Idoménée, le coureur Orsiloque, qui, pour ses pieds légers, n'avait pas de rival chez les pauvres humains. Et Ulysse invente une belle histoire de fuite à bord d'un navire phénicien : À ces mots, Athéna, la déesse aux yeux pers, eut un sourire aux lèvres ; le flattant de la main et reprenant ses traits de femme, elle lui dit ces paroles ailées : Athéna. — Quel fourbe, quel larron, quand ce serait un dieu, pourrait te surpasser en ruses de tout genre !... Pauvre éternel brodeur ! n'avoir faim que de ruses !... Tu rentres au pays et ne penses encore qu'aux contes de brigands, aux mensonges chers à ton cœur depuis l'enfance... Trève de ces histoires ! nous sommes deux au jeu : si, de tous les mortels, je te sais le plus fort en calculs et discours, c'est l'esprit et les tours de Pallas Athéna que vantent tous les dieux... Tu n'as pas reconnu cette fille de Zeus, celle qu'à tes côtés, en toutes tes épreuves, tu retrouvas toujours, veillant à ta défense, celle qui te gagna le cœur des Phéaciens ! Et maintenant encor, si tu me vois ici, c'est que je veux tramer avec toi tes projets et cacher ces richesses qu'au départ tu reçus des nobles Phéaciens, quand je leur en donnai l'idée et le conseil... Sache donc les soucis que, jusqu'en ton manoir, le destin te réserve. Il faudra tout subir, sans jamais confier à quiconque, homme ou femme, que c'est toi qui reviens après tant d'aventures ; sans mot dire, il faudra pâtir de bien des maux et te prêter à tout, même à la violence ! Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — Déesse, quel mortel, quelque habile qu'il soit, pourrait te reconnaître aussitôt rencontrée : tu prends toutes les formes !... Ce que je sais bien, moi, c'est que ton dévouement était à mes côtés tant qu'au pays de Troie, les fils de l'Achaïe ont mené la bataille. Mais du jour que l'on eut saccagé sur sa butte la ville de Priam et que, montés à bord, un dieu nous dispersa, dès lors, fille de Zeus, je cessai de te voir ; je ne te sentis pas embarquée à mon bord pour m'épargner les maux. Maintenant, je t'en prie par ton Père : réponds !... je suis à tes genoux ; je ne puis croire encor que je sois arrivé en mon aire d'Ithaque ; c'est sur un autre sol que me voici perdu... Tu te railles, je sais, et ne parles ainsi que pour leurrer mon cœur... Est-il bien vrai, dis-moi, que c'est là ma patrie ? Athéna, la déesse aux yeux pers, répliqua : ATHÉNA. — C'est donc toujours le même esprit en ta poitrine ! Non ! je ne puis t'abandonner en ton malheur. Tu sais trop finement deviner et comprendre ! Oh ! moi je n'ai jamais douté : je savais bien qu'un jour tu rentrerais, après avoir perdu le dernier de tes hommes. Mais je n'ai pas voulu combattre Poseidon, le frère de mon père : il avait contre toi, qui aveuglas son fils, tant de rancune au cœur !... Mais regarde avec moi le sol de ton Ithaque : tu me croiras peut-être... La rade de Phorkys, le Vieillard de la mer, la voici ! et voici l'olivier qui s'éploie à l'entrée de la rade ! voici l'antre voûté, voici la grande salle où tu vins, tant de fois, offrir une parfaite hécatombe aux Naïades ! et voici, revêtu de ses bois, le Nérite ! À ces mots, Athéna dispersa la nuée : le pays apparut ; quelle joie ressentit le héros d'endurance ! il connut le bonheur, cet Ulysse divin. Sa terre ! il en baisait la glèbe nourricière, puis, les mains vers le ciel, il invoquait les Nymphes : ULYSSE. — O vous, filles de Zeus, ô Nymphes, ô Naïades, que j'ai cru ne jamais revoir, je vous salue !... Acceptez aujourd'hui mes plus tendres prières. Mais bientôt vous aurez, comme autrefois, nos dons, si la fille de Zeus, la déesse au butin, me restant favorable, m'accorde, à moi, de vivre, à mon fils, de grandir ! Athéna aide Ulysse à cacher ses richesses dans la grotte des Nymphes ; puis elle le change en un vieux et loqueteux mendiant et l'envoie chez Eumée, le « commandeur des porchers », qui garde ses troupeaux non loin du port désert, sur la Roche au Corbeau. Il faudrait citer tout l'entretien qui suit pour donner l'idée complète de la courtoisie et de l'urbanité de cette « rustique » aventure : Eumée était assis, ajustant à son pied la paire de sandales que, dans un cuir de bœuf bon teint, il se taillait. Ses gens étaient partis : trois suivaient la cohue errante des pourceaux ; il avait envoyé le quatrième en ville mener aux prétendants le porc que, chaque jour, ces bandits exigeaient pour faire un sacrifice et manger tout leur saoûl. Les chiens d'Eumée aperçoivent Ulysse, se jettent sur lui. Eumée accourt les disperse, s'excuse, puis invite l'étranger à entrer. Et le divin porcher, le menant à sa loge, le fit entrer et l'installa sur la banquette, qu'il avait rembourrée de brousse et recouverte de la peau bien velue d'une chèvre sauvage : c'était là qu'il couchait, au large et sur le doux. En voyant son porcher le recevoir ainsi, Ulysse, plein de joie, lui dit et déclara : ULYSSE. — O mon hôte ! que Zeus et tous les Immortels, exauçant tes désirs les plus chers, récompensent cet accueil de bonté ! Mais toi, porcher Eumée, tu lui dis en réponse : EUMÉE. — Étranger, ma coutume est d'honorer les hôtes, quand même il m'en viendrait de plus piteux que toi ; étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus ; ne dit-on pas : petite aumône, grande joie ?... Je fais ce que je puis : tu sais que serviteur vit toujours dans la crainte, quand il faut obéir à des maîtres stupides. Ah ! celui dont les dieux entravent le retour, quels soins et quels égards il aurait eu pour moi ! il m'aurait établi ! maison, lopin de champ et femme de grand prix, il m'aurait accordé tout ce qu'on peut attendre du bon cœur de son maître, après un long travail que bénissent les dieux. Tu vois qu'ils ont béni ce coin où je m'attache : vieillissant parmi nous, le maître m'eût comblé. Mais, nous l'avons perdu... Ah ! qu'Hélène et sa race auraient dû disparaître ! Car lui aussi partit, vers Troie la poulinière, combattre les Troyens pour l'honneur de l'Atride. Il dit et, par-dessus sa robe, prestement, il serra sa ceinture ; puis, s'en allant aux tects, où restait enfermé le peuple des gorets, il en prit une paire, les rapporta, les immola, les fit flamber et, les ayant tranchés menu, les mit aux broches. Quand le rôti fut prêt, il l'apporta fumant, à même sur les broches, le mit devant Ulysse, en saupoudra les chairs d'une blanche farine, mélangea dans sa jatte un vin fleurant le miel et prit un siège en face, en invitant son hôte : EUMÉE. — Allons ! mange, notre hôte !... dîner de serviteurs !... de simples porcelets ! car nos cochons à lard, les prétendants les croquent, sans un remords au cœur et sans pitié d'autrui. Eumée fait l'éloge du Maître, dont le faux mendiant annonce le prochain retour : Eumée ne veut rien croire de cette nouvelle tant de fois apportée par des errants de même sorte : Ulysse invente alors sa plus belle histoire peut-être. Elle serait digne de figurer dans les Récits : ULYSSE. — Oui, mon hôte, je vais te répondre sans feinte. Mais nous aurions du temps, des vivres, du bon vin et, sans bouger d'ici, laissant l'ouvrage aux autres, nous resterions tout à notre aise à banqueter, que j'en aurais encor grandement pour l'année avant de te pouvoir défiler mes chagrins. » J'ai l'honneur d'être né dans les plaines de Crête. Mon père était fort riche ; de sa femme, il avait de nombreux autres fils, légitimes ceux-là, qu'il élevait chez lui : ma mère, à moi, n'était qu'une esclave achetée. Il me traitait pourtant comme un fils de sa femme, ce Castor l'Hylakide, dont le sang fait ma gloire et que le peuple, en Crête, honorait comme un dieu pour ses succès, ses biens et ses valeureux fils. Mais les Parques de mort, l'ayant pris, l'emportèrent aux maisons de l'Hadès, et ses fils pleins d'orgueil partagèrent ses biens, qu'ils tirèrent au sort. Moi, sauf une maison que l'on m'attribua, je n'eus que peu de chose ; mais je pus prendre femme en très riche famille : on vantait ma valeur ; je savais m'occuper, ne pas fuir la bataille... Oh ! c'est loin tout cela ! pourtant je crois qu'au chaume, on devine l'épi : tant de calamités ont fait de moi leur proie ! Avant la guerre de Troie, ce vaillant homme de main avait fait neuf croisières en pays étrangers. Il avait ensuite servi neuf ans sous Ilion, comme chef adjoint au roi Idoménée. À peine de retour, il organisait une nouvelle croisière dans l'Égyptos : « Je n'avais pas joui un mois de mes enfants, de la femme de ma jeunesse et de mes biens, que l'envie me prenait d'équiper des navires et d'aller en croisière, avec mes compagnons divins, dans l'Égyptos. J'équipe neuf vaisseaux, et les hommes affluent. Six jours, ces braves gens font bombance chez moi ; c'est moi qui, sans compter, fournissais les victimes, tant pour offrir aux dieux que pour servir à table. Le septième, on embarque et, des plaines de Crête, un bel et plein Borée nous emmène tout droit, comme au courant d'un fleuve : à bord, pas d'avarie ; ni maladie, ni mort ; on n'avait qu'à s'asseoir et qu'à laisser mener le vent et les pilotes. Cinq jours, et nous entrons au beau fleuve Égyptos. » Une fois arrivé, j'ordonne à tous mes braves de garder les vaisseaux sans bouger de la rive, tandis que j'envoyais des vigies sur les guettes ; mais, cédant à leur fougue et suivant leur envie, les voilà qui se ruent sur les champs merveilleux de ce peuple d'Égypte, les pillant, massacrant les hommes, ramenant les enfants et les femmes. Le cri ne tarde pas d'en venir à la ville : dès la pointe de l'aube, accourus à la voix, piétons et gens de chars emplissent la campagne de bronze scintillant ; Zeus, le joueur de foudre, nous jette la panique, et pas un de mes gens n'a le cœur de tenir en regardant en face : nous étions, il est vrai, dans un cercle de mort. » J'en vois périr beaucoup sous la pointe du bronze ; pour le travail forcé, on emmène le reste. Mais Zeus lui-même alors me fournit une idée... Oh ! comme j'aurais dû mourir dans l'Égyptos, subir la destinée ! la suite allait avoir pour moi tant de malheurs !... Mais ôtant de ma tête mon bonnet de métal, posant le bouclier que j'avais aux épaules, je rejette ma lance et, mains vides, je vais droit aux chevaux du roi : je tombe à ses genoux ; je les tiens embrassés ; il a pitié de moi ! C'est lui qui me protège et me prend sur son char ; jusque dans son manoir, il me ramène en larmes ; la foule brandissait ses piques contre moi et demandait ma mort ; c'étaient des forcenés ; mais lui les écartait, redoutant la colère de Zeus l'hospitalier, qui sait toujours tirer vengeance des forfaits. » Je restai là sept ans, amassant de grands biens : tous me faisaient des dons chez ces peuples d'Égypte. Lorsque s'ouvrit le cours de la huitième année, je vis venir à moi l'un de ces Phéniciens qui savent en conter : sa fourbe avait déjà causé bien des malheurs !... Il m'enjôle pour m'emmener en Phénicie où, de fait, il avait sa maison et ses biens. La, j'habite chez lui le restant de l'année. Mais lorsque les journées et les mois ont passé, quand, au bout de l'année, le printemps nous revient, il m'emmène en Libye sur un vaisseau du large : il m'en avait conté pour m'avoir à son bord avec ma cargaison ; là-bas, il espérait me vendre le bon prix ; en m'embarquant, je m'en doutais ; mais comment faire ? Notre vaisseau filait : un bel et plein Borée l'avait poussé déjà au-dessus de la Crête, quand le fils de Cronos décide notre perte... La Crête disparaît : plus une terre en vue ; rien que le ciel et l'eau ! Zeus nous pend sur la coque une sombre nuée, dont la mer s'enténèbre ; la foudre vient frapper le vaisseau qui capote et que le soufre emplit : tous mes gens sont à l'eau. Mais Zeus, dans ma détresse, me met entre les bras l'énorme mât de ce navire à proue d'azur ; c'est qu'il voulait encor me tirer du péril !... Sur le mât que j'embrasse, je me laisse emporter et je flotte neuf jours, en proie aux vents de mort. La dixième nuit, il est roulé à la côte thesprote, où le roi Phidon l'accueille et le met sur un vaisseau qui s'en allait charger du blé à Doulichion, dans le voisinage d'Ithaque. Mais en mer, l'équipe le dépouille, l'attache à fond de cale et décide de le vendre à la première escale. Une main divine le délivre pendant la nuit : à la nage, il gagne la côte d'Ithaque... Il ajoute qu'en Thesprotie, il a eu des nouvelles d'Ulysse et qu'il a vu de ses yeux les grandes richesses de son butin sous Ilion : le héros est à Dodone en train de consulter l'oracle ; son retour n'est plus affaire que de quelques jours... En regard des beaux contes d'Ulysse, voici l'histoire malheureuse et pourtant souriante d'Eumée : EUMÉE. — Puisque tu veux savoir, mon hôte, et m'interroges, à ton tour fais silence, prends ton temps, reste assis et bois un coup de vin. Voici les nuits sans fin qui laissent du loisir pour le sommeil et pour le plaisir des histoires, etc... » On appelle Syros, — connaîs-tu ce nom-là ? — une île qui se trouve au-dessus d'Ortygie, au couchant du soleil. Ce n'est pas très peuplé, mais c'est un bon pays : des vaches, des moutons, du vin en abondance, du grain en quantité. On n'y connait jamais la famine, jamais les maladies, fléaux des malheureux humains ; mais, quand les citadins ont atteint la vieillesse, le dieu à l'arc d'argent, qu'Artémis accompagne, Apollon les abat de ses plus douces flèches. Entre elles, deux cités s'en partagent les terres ; sur toutes deux, régnait mon père, Ctésios, un des fils d'Orménos, semblable aux Immortels. » On y vit arriver des gens de Phénicie, de ces marins rapaces, qui, dans leur noir vaisseau, ont mille camelotes. Or une Phénicienne était à la maison : la grande et belle fille ! artiste en beaux ouvrages ! Mais ces routiers de Phéniciens la débauchèrent. Un jour donc, au lavoir, elle s'abandonna sous le flanc du vaisseau... Ah ! le lit et l'amour, voilà qui pervertit les pauvres cœurs de femmes, même des plus honnêtes... Il lui demande, après, son nom et sa patrie. Elle indique aussitôt le haut toit de mon père : LA SIDONIENNE. — Mais je suis de Sidon, le grand marché du bronze ; du très riche Arybas, j'ai l'honneur d'être fille ; quand je rentrais des champs, des marins de Taphos, des pirates, m'ont prise et vendue en ces lieux. » L'autre, qui l'avait eue en secret, lui répond : LE PHÉNICIEN. — Tu ne reviendrais pas avec nous, au pays, revoir tes père et mère en leur haute maison ?... Car ils vivent encore ; on les dit toujours riches. » La femme, reprenant la parole, répond : LA SIDONIENNE. — Cela pourrait aller, si tous les gens du bord me prêtaient le serment que vous me remettrez, saine et sauve, au logis. » Les autres aussitôt jurent à sa demande ; quand ils ont prononcé et scellé le serment, c'est elle qui reprend la parole et leur dit : LA SIDONIENNE. — Silence maintenant ! que personne jamais ne m'accoste ou me parle, si quelqu'un de vos gens me rencontre soit dans la rue, soit à la source. Il ne faut pas qu'on aille avertir notre vieux ! s'il avait des soupçons, il m'aurait tôt liée d'une corde solide et vous perdrait aussi ! Mais gardez mon secret ! hâtez le chargement et, quand votre vaisseau aura son plein de vivres, vite ! envoyez quelqu'un m'avertir au manoir ! J'apporterai tout l'or que j'aurai sous la main et je voudrais encor, pour payer mon passage, vous livrer un enfant que j'élève au logis ; c'est le fils de cet homme ; il trotte sur mes pas quand je sors dans la rue ; il est de bonne vente ; si je l'amène à bord, on vous en donnera et des cents et des mille, où que vous le vendiez chez les gens d'autre langue. » Elle dit et revint au logis de mon père. Mais l'année s'acheva : ils restaient toujours là, faisant leur plein de vivres dans le creux du vaisseau. Enfin, la cale pleine, ils étaient pour partir. Un messager s'en vint avertir notre femme. C'était un fin matois qui, pour entrer chez nous, tenait un collier d'or, enfilé de gros ambres. Tandis qu'en la grand'salle, ma mère vénérée et ses femmes prenaient et palpaient le collier, et le mangeaient des yeux, et débattaient le prix, l'homme, sans dire un mot, fit un signe à la fille et, d'accord, regagna le creux de son vaisseau. Elle aussitôt me prend par la main et m'entraîne. À la porte, dans l'avant-pièce, elle aperçoit des coupes, des corbeilles : mon père, ce jour-là, avait offert à ses collègues un repas ; puis ils étaient partis discuter au conseil, les affaires du peuple. En passant, elle vole et cache dans son sein trois coupes ; je la suis, pauvre fou que j'étais ! » Le soleil se couchait, et c'était l'heure où l'ombre emplit toutes les rues. Nous arrivons, courants, au mouillage connu : nos gens de Phénicie et leur vaisseau rapide étaient bien à leur poste. Ils nous prennent à bord, embarquent et se lancent sur la route des ondes ; Zeus nous envoie le vent ; durant six jours, six nuits, nous voguons sans relâche, et le fils de Cronos nous ouvrait le septième quand la déesse à l'arc, Artémis, vient frapper de ses traits cette fille ; comme un oiseau de mer, elle tombe et s'affale au fond de la sentine ; il faut, par-dessus bord, la jeter en pâture aux poissons et aux phoques, et me voilà tout seul avec mon gros chagrin !... En Ithaque, le vent et le flot nous portèrent. C'est là que, de ses biens, Laërte m'acheta... Voilà comment mes yeux ont connu ce pays. Eumée raconte la tendresse avec laquelle Laërte et sa femme Anticlée l'élevèrent : Laërte vit encor ; mais à Zeus, chaque jour, il demande d'éteindre en ses membres la vie. Il est au désespoir de vivre en ce manoir d'où son fils est absent, où sa femme mourut, l'amie de sa jeunesse ! C'est surtout le regret de cette sage épouse qui le mine et, de lui, fait un vieux avant l'âge !... Elle est morte du deuil de son fils valeureux. Ah ! la mort lamentable ! que l'épargne le ciel à tous ceux qui m'entourent, amis et bienfaiteurs !... Moi, tant qu'elle était là, malgré son grand chagrin, j'allais souvent l'interroger, l'entretenir. C'est elle qui m'avait élevé, elle-même : j'étais le compagnon de sa grande Chimène, de sa fille au long voile, l'aînée de ses enfants ; avec elle nourri, j'avais, ou peu s'en faut, reçu les mêmes soins, jusqu'au jour où, tous deux, nous franchîmes le seuil béni de la jeunesse ; à quelqu'un de Samé, ses parents la donnèrent : quels cadeaux ils reçurent ! la reine me vêtit de neuf, robe et manteau, me chaussa de sandales et, m'envoyant aux champs, ne m'en aima pas moins... J'ai perdu tout cela maintenant, avec elle !... « Pendant qu'ils échangeaient ces paroles entre eux, prenant sur leur sommeil, puis s'endormant à peine, l'Aurore était montée sur son trône, et déjà les gens de Télémaque, qui rentraient de Pylos, abordaient au rivage, amenait la voilure et déplantaient le mât, puis sur la grève, où l'équipage descendit, le repas s'apprêta et l'on fit le mélange du vin aux sombres feux. Quand on eut satisfait la soif et l'appétit », Télémaque ordonne de conduire le vaisseau jusqu'au port de la ville ; mais lui même, quittant ses gens, monte par la ravine, vers la loge d'Eumée. Il y arrive presque aussitôt. Eumée l'accueille avec des transports de tendresse, puis lui présente le mendiant, auquel le jeune homme, sur-le-champ, s'intéresse : il décide de rester un jour avec lui ; il envoie donc Eumée prévenir Pénélope qu'il ne rentrera que le lendemain ; Eumée se met en route vers la ville et le manoir, qui sont à l'autre bout de l'ile. À peine le porcher eut-il quitté sa loge qu'Athéna, qui l'avait guetté, se présente. Elle avait pris ses traits de grande et belle femme, artiste en beaux ouvrages. En face de la porte, debout, elle apparut, mais aux seuls yeux d'Ulysse : Télémaque l'avait devant lui sans la voir. Comme Ulysse, les chiens avaient vu la déesse : sans japper, mais grognants, ils s'enfuirent de peur dans un coin de la loge. La déesse avait fait un signe des sourcils. Ulysse, ayant compris, sortit devant la cour. La déesse lui dit : ATHÉNA. — Fils de Laërte, écoute ! o rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses ! il est temps de parler : ton fils doit tout savoir ; il vous faut combiner la mort des prétendants et prendre le chemin de ta fameuse ville ; vous m'aurez avec vous ; je serai là, tout près, ne rêvant que bataille. À ces mots, le touchant de sa baguette d'or, Athéna lui remit d'abord sur la poitrine sa robe et son écharpe tout fraîchement lavée, puis lui rendit sa belle allure et sa jeunesse : le miracle achevé, Athéna disparut. Quand Ulysse rentra dans la loge, son fils, plein de trouble et d'effroi, détourna les regards craignant de voir un dieu, puis, élevant la voix, lui dit ces mots ailés : TÉLÉMAQUE. — Quel changement, mon hôte !... à l'instant, je t'ai vu sous d'autres vêtements ! et sous une autre peau ! Serais-tu l'un des dieux, maîtres des champs du ciel ?... Du moins, sois-nous propice ; prends en grâce les dons, victime ou vases d'or, que nous voulons t'offrir, et laisse-nous la vie ! Le héros d'endurance, Ulysse le divin, lui fit cette réponse : ULYSSE. — Je ne suis pas un dieu ! pourquoi me comparer à l'un des Immortels ?... crois-moi : je suis ton père, celui qui t'a coûté tant de pleurs et d'angoisses et pour qui tu subis les assauts de ces gens ! Il disait et baisait son fils et, de ses joues, tombaient au sol les larmes qu'il avait bravement contenues jusque-là. Mais sans admettre encor que ce fût là son père, Télémaque à nouveau lui disait en réponse : TÉLÉMAQUE. — Non, tu n'es pas mon père Ulysse ! un dieu m'abuse, afin de redoubler mes pleurs et mes sanglots. Car un simple mortel ne peut trouver en soi le moyen d'opérer de pareils changements : il faut qu'un dieu l'assiste et le fasse, à son gré, ou jeune homme ou vieillard... Tu n'étais à l'instant qu'un vieux, couvert de loques : voici que tu parais un dieu des champs du ciel ! Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — La rentrée de ton père au logis, Télémaque, ne doit pas exciter ta surprise et ta crainte. Ici tu ne verras jamais un autre Ulysse : c'est moi qui suis ton père ! Après tant de malheurs, après tant d'aventures, si, la vingtième année, je reviens au pays, c'est l'œuvre d'Athéna qui donne le butin. Oui ! c'est elle qui peut, — et vouloir lui suffit, — me montrer tour à tour sous les traits d'un vieux pauvre et sous les beaux habits d'un homme jeune encore : il est facile aux dieux, maîtres des champs du ciel, de couvrir un mortel ou d'éclat ou d'opprobre ! À ces mots, il reprit sa place et Télémaque tenant son noble père embrassé, gémissait et répandait des larmes !... Eumée revient au soir tombant, ayant prévenu Pénélope : il retrouve Télémaque et le vieux mendiant ; Athéna de nouveau a fait d'Ulysse un vieillard en haillons. On prend le repas du soir et l'on s'en va dormir. * * * Les cinq derniers épisodes de la Vengeance, — À la Ville (chant XVII, vers 1-605), Le Bain de Pieds (chants XIX, vers 1-604, et XX, vers 1-121), Le Jeu de l'Arc (chants XX, vers 122-394, et XXI, vers 1-358), Le Massacre (chants XXI, vers 359-434, et XXII, vers 1-389), Mari et Femme (chants XXII, vers 390-501, et XXIII, vers 1-296), — se passent au manoir, où, dès l'aube, Télémaque s'est rendu : il a chargé Eumée d'amener ensuite le mendiant. Télémaque et les prétendants sont installés au festin, quand les deux vieux arrivent devant l'enceinte crénelée : Or, devant le manoir, Ulysse et le divin porcher avaient fait halte ; autour d'eux, bourdonnait un bruit de lyre creuse ; car Phémios, avant de chanter, préludait. Ulysse prit la main du porcher et lui dit : ULYSSE. — Eumée, ce beau manoir, c'est bien celui d'Ulysse ?... Il est facile à reconnaître entre cent autres. On le distingue à l'œil : quelle enceinte à la cour ! quel mur et quelle frise ; et ce portail à deux barres, quelle défense ! je ne sais pas d'humain qui puisse le forcer. Là-dedans, j'imagine, un festin est servi à de nombreux convives : sens-tu l'odeur des graisses ?... entends-tu la cithare, que les dieux ont donnée pour compagne au festin ? Mais toi, porcher Eumée, tu lui dis en réponse : EUMÉE. — Tu l'as bien reconnu ; en ceci comme en tout, non ! tu n'as rien d'un sot !... Mais discutons un peu ce que nous allons faire : entres-tu le premier dans le corps du logis, au milieu de ces gens ? je resterai derrière... Aimes-tu mieux reste et que j'aille devant ?... Alors ne traîne pas ! si l'on te voit dehors, c'est les coups ou la chasse... Décide, je te prie. Pendant qu'ils échangeaient ces paroles entre eux, un chien couché leva la tête et les oreilles ; c'était Argos, le chien que le vaillant Ulysse achevait d'élever, sans en avoir joui, quand il fallut partir, vers la sainte Ilion. Avec les jeunes gens, Argos avait vécu, courant le cerf, le lièvre et les chèvres sauvages. Négligé maintenant, en l'absence du maître, il gisait, étendu au-devant du portail, sur le tas de fumier des mulets et des bœufs, où les servants d'Ulysse venaient prendre de quoi fumer le grand domaine ; c'est là qu'Argos était couché, couvert de poux. Il reconnut Ulysse en l'homme qui venait et, remuant la queue, coucha les deux oreilles : la force lui manqua pour s'approcher du maître. Ulysse, après Eumée, entre dans la salle du festin ; il s'assied dans l'embrasure de la porte. Pénélope renseignée par Eumée, demande à voir le mendiant... Ici se place l'épisode interpolé du Pugilat. Puis vient l'un des épisodes les plus célèbres, le Bain de Pieds (chant XIX) : la nourrice Euryclée reconnaît son maître. Dans la grand'salle que tous les convives ont quittée, Ulysse, resté seul, voit descendre Pénélope qui, longuement l'interroge. Ulysse, qui se dit Crétois, répond qu'il a vu et reçu le héros et le décrit, lui, ses vêtements et ornements et son compagnon Eurybate. Pénélope ordonne à la nourrice de laver les pieds de cet hôte. « Or, du plat de ses mains, la vieille, en le palpant, reconnut la blessure et laissa retomber le pied dans le chaudron : le bronze retentit ; le chaudron bascula ; l'eau s'enfuit sur le sol »: L'angoisse et le bonheur s'emparaient de la vieille ; ses yeux se remplissaient de larmes et sa voix si claire défaillait. Enfin, prenant Ulysse au menton, elle dit : EURYCLÉE. — Ulysse, c'est donc toi !... c'est toi, mon cher enfant !... Et moi qui ne l'ai pas aussitôt reconnu !... Il était devant moi ; je le palpais, ce maître ! Elle dit et tourna les yeux vers Pénélope, voulant la prévenir que l'époux était là... Pénélope ne put rencontrer ce regard : Athéna détournait son esprit et ses yeux. Déjà, de sa main droite, Ulysse avait saisi la nourrice à la gorge et, de son autre main, l'attirant jusqu'à lui : ULYSSE. — Nourrice, c'est donc toi, dont le sein m'a nourri, c'est toi qui veux me perdre, lorsqu'après vingt années de maux de toutes sortes, je reviens au pays ?... Puisqu'en ton cœur, les dieux ont mis la vérité, tais-toi ! qu'en ce manoir, nul autre ne le sache ! Car moi, je t'en préviens et tu verras la chose : si quelque jour un dieu jette sous ma vengeance les nobles prétendants, tu peux m'avoir nourri, je te traiterai, moi, comme les autres femmes qui ne sortiront pas en vie de ce manoir. La très sage Euryclée lui fit cette réponse : EURYCLÉE. — Quel mot s'est échappé de l'enclos de tes dents, mon fils ? ne sais-tu pas le cœur que je te garde ?... et que rien ne m'ébranle ? le caillou le plus dur, le fer ne tient pas mieux. Mais, écoute un avis et le mets en ton cœur : si les dieux quelque jour jettent sous ta vengeance les nobles prétendants, c'est moi qui te dirai, nom par nom, les servantes qui t'ont, en ce manoir, trahi ou respecté. Ulysse l'avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. — Nourrice, laisse donc ! pourquoi me les nommer ? crois-tu que, de mes yeux, je ne saurai pas voir et connaître chacune ?... Mais garde mon secret et laisse faire aux dieux ! Il disait et la vieille, à travers la grand'salle, s'en fut chercher de l'eau, car tout son premier bain était là, répandu, puis lui lava les pieds qu'elle oignit d'huile fine. Ulysse alors, tirant son siège auprès du feu, se mit à se chauffer ; ses loques maintenant recouvraient sa blessure. Ma traduction rendra-t-elle au lecteur l'impression de banalité et de maladresse que donne le texte grec ? Le versificateur de la Vengeance s'y révèle tout entier : quelle scène poignante le poète des Récits eût tiré de cette rencontre ! Le Jeu de l'Arc (chant XX) est un autre des morceaux les plus populaires de l'épos. Dès le matin, on prépare, puis on commence le festin coutumier. Pénélope fait apporter ensuite les douze haches, que Télémaque va planter dans la cour : dans les douze boucles qui les surmontent il s'agira de tirer une flèche, qui les traverse toutes. Télémaque, puis les prétendants échouent. Ulysse, cependant, s'est acquis les complices nécessaires ; il s'est fait reconnaître de son porcher, Eumée, et de son bouvier, Philoetios ; Ulysse demande à prendre part au jeu : malgré la colère des prétendants, Pénélope et Télémaque l'autorisent.[1] --- [1] Voir la scène plus haut, p. 68. --- Le Massacre va s'ouvrir enfin ; Ulysse reçoit l'arc des mains d'Eumée, le tâte et l'examine : Ulysse finissait de tâter son grand arc. Comme un chanteur, qui sait manier la cithare, tend aisément la corde neuve sur la clef et fixe à chaque bout le boyau bien tordu, Ulysse alors tendit, sans effort, le grand arc, puis sa main droite prit et fit vibrer la corde, qui chanta bel et clair, comme un cri d'hirondelle. Pour tous les prétendants, ce fut la grande angoisse : ils changeaient de couleur, quand, d'un grand coup de foudre, Zeus marqua ses arrêts. Le héros d'endurance en fut tout réjoui : il avait bien compris, cet Ulysse divin, que le fils de Cronos, aux pensers tortueux, lui donnait ce présage... Il prit la flèche ailée qu'il avait, toute nue, déposée sur sa table ; les autres reposaient dans le creux du carquois, — celles dont tâteraient bientôt les Achéens. Il l'ajusta sur l'arc, prit la corde et l'encoche et, sans quitter son siège, il tira droit au but... D'un trou à l'autre trou, passant toutes les haches, la flèche à lourde pointe sortit à l'autre bout, tandis que le héros disait à Télémaque : ULYSSE. — Fait-il rire de toi, Télémaque, cet hôte assis en ton manoir !... ai-je bien mis au but ?... et, pour tendre cet arc, ai-je fait trop d'efforts ?... Ah ! ma force est intacte, quoi que les prétendants m'aient pu crier d'insultes ! Mais voici le moment ! avant qu'il fasse nuit, servons aux Achéens un souper que suivront tous les jeux de la voix et ceux de la cithare, ces atours du festin !... Et, des yeux, le divin Ulysse fit un signe, et son fils aussitôt, passant son glaive à pointe autour de son épaule, reprit en main sa lance, qui dressait près de lui, accotée au fauteuil, la lueur de sa pointe. Alors, jetant ses loques, Ulysse l'avisé sauta sur le grand seuil. Il avait à la main son arc et son carquois plein de flèches ailées. Il vida le carquois devant lui, à ses pieds, puis dit aux prétendants : ULYSSE. — C'est fini maintenant de ces jeux anodins !... Il est un autre but, auquel nul ne visa : voyons si je pourrais obtenir d'Apollon la gloire de l'atteindre. Il dit, et sur Antinoos, il décocha la flèche d'amertume. L'autre allait soulever sa belle coupe en or ; déjà, de ses deux mains, il en tenait les anses ; il s'apprêtait à boire ; c'est de vin, non de fin, que son âme rêvait !... qui donc aurait pensé que seul, en plein festin et parmi cette foule, un homme, si vaillant qu'il pût être, viendrait jeter la male mort et l'ombre de la Parque ? Ulysse avait tiré ; la flèche avait frappé Antinoos au col ; la pointe traversa la gorge délicate et sortit par la nuque. L'homme frappé à mort tomba à la renverse ; sa main lâcha la coupe ; soudain, un flot épais jaillit de ses narines : c'était du sang humain ; d'un brusque coup, ses pieds culbutèrent la table, d'où les viandes rôties, le pain et tous les mets coulèrent sur le sol, mêlés à la poussière. Parmi les prétendants, ce fut un grand tumulte quand on vit l'homme à terre. Ils querellaient Ulysse en des mots furieux : Le Chœur. — L'étranger, quel forfait ! tu tires sur les gens !... Ne pense plus jouter ailleurs ! ton compte est bon ! la mort est sur ta tête !... C'est le grand chef de la jeunesse en notre Ithaque, que tu viens de tuer ! Aussi, tu vas nourrir les vautours de chez nous. Ulysse l'avisé les toisa et leur dit : ULYSSE. — Ah ! chiens, vous pensiez donc que, du pays de Troie, jamais je ne devais rentrer en ce logis ! vous pilliez ma maison ! vous entriez de force au lit de mes servantes ! et vous faisiez la cour, moi vivant, à ma femme !... sans redouter les dieux, maîtres des champs du ciel !... sans penser qu'un vengeur humain pouvait surgir !... Vous voilà maintenant dans les nœuds de la mort ! Ulysse, avec ses flèches, abat la moitié des prétendants, aidé de son fils, du porcher et du bouvier. Il achève à la pique le reste, jusqu'au dernier, sans vouloir écouter Liodès l'haruspice ; il n'épargne que le héraut Médon et l'aède Phémios. Ulysse se fait alors reconnaître par Pénélope, que la nourrice est allée réveiller et qui redescend dans la grand'salle. Quel trouble dans son cœur! Elle se demandait si, de loin, elle allait interroger l'époux ou s'approcher de lui et, lui prenant la tête et les mains, les baiser. Elle entra. Elle avait franchi le seuil de pierre : dans la lueur du feu, contre l'autre muraille, juste en face d'Ulysse, elle vint prendre un siège. Sous la haute colonne, assis, les yeux baissés, il attendait le mot que sa vaillante épouse, en le voyant, dirait. Mais elle se taisait, de surprise accablée. Elle resta longtemps à le considérer, et ses yeux tour à tour reconnaissaient les traits d'Ulysse en ce visage ou ne pouvaient plus voir que ces mauvais haillons. Son fils, en la tançant, lui dit et déclara : TÉLÉMAQUE. — Ton cœur est trop cruel, mère ! o méchante mère ! de mon père, pourquoi t'écarter de la sorte ?... auprès de lui, pourquoi ne vas-tu pas t'assoir, lui parler, t'enquérir ?... fut-il jamais un cœur de femme aussi fermé ?... s'éloigner d'un époux quand, après vingt années de longs maux et d'épreuves, il revient au pays !... Ah ! ton cœur est toujours plus dur que le rocher ! La plus sage des femmes, Pénélope, reprit : PÉNÉLOPE. — Mon enfant, la surprise est là, qui tient mon cœur. Je ne puis proférer un mot, l'interroger, ni même dans les yeux le regarder en face ! Si vraiment c'est Ulysse qui rentre en sa maison, nous nous reconnaîtrons, et, sans peine, l'un l'autre, car il est entre nous de ces marques secrètes, qu'ignorent tous les autres. Ulysse quitte un instant la grand'salle pour aller au bain et se vêtir comme il convient : Le héros au grand cœur était entré chez lui; le baignant, le frottant d'huile, son intendante Eurynomé l'avait revêtu d'une robe et d'une belle écharpe ; sur sa tête, Athéna répandait la beauté ; on voit l'artiste habile, instruit par Héphaestos et Pallas Athéna de toutes leurs recettes, nieller, or sur argent, un chef-d'œuvre de grâce : c'est ainsi qu'Athéna, sur sa tête et son buste, faisait couler la grâce ; sortant de la baignoire, il rentra tout pareil d'allure aux Immortels. En face de sa femme, il reprit le fauteuil qu'il venait de quitter, puis il tint ce discours : ULYSSE. — Malheureuse ! jamais, en une faible femme, les dieux, les habitants des manoirs de l'Olympe, n'ont mis un cœur plus sec... C'est bien !... Nourrice, à toi de me dresser un lit : j'irai dormir tout seul ; car, en place de cœur, elle n'a que du fer. La plus sage des femmes, Pénélope, reprit : PÉNÉLOPE. — Non ! malheureux ! je n'ai ni mépris ni dédain ; je reprends tout mon calme et reconnais en toi celui qui, loin d'Ithaque, partit un jour sur son navire aux longues rames... Obéis, Euryclée ! et va dans notre chambre aux solides murailles nous préparer le lit que ses mains avaient fait ; dresse les bois du cadre et mets-y le coucher, les feutres, les toisons, avec les draps moirés ! C'était là sa façon d'éprouver son époux. Mais Ulysse indigné méconnut le dessein de sa fidèle épouse : ULYSSE. — O femme, as-tu bien dit ce mot qui me torture ?... Qui donc a déplacé mon lit ? le plus habile n'aurait pas réussi sans le secours d'un dieu. La façon de ce lit, c'était mon grand secret !... Le lit, fabriqué par Ulysse lui-même, tenait au sol par le tronc d'un olivier qu'il avait ébranché, mais non déraciné et qui, taillé, poli et orné, formait l'un des montants. ULYSSE. — Je voudrais donc savoir, femme, si notre lit est toujours en sa place ou si, pour le tirer ailleurs, on a coupé le tronc de l'olivier. Il disait : Pénélope sentait se dérober ses genoux et son cœur ; elle avait reconnu les signes évidents que lui donnait Ulysse ; pleurant et s'élançant vers lui et lui jetant les bras autour du cou et le baisant au front, son Ulysse, elle dit : PÉNÉLOPE. — Ulysse, excuse-moi !... toujours je t'ai connu le plus sage des hommes ! Nous comblant de chagrins, les dieux n'ont pas voulu nous laisser l'un à l'autre à jour du bel âge et parvenir ensemble au seuil de la vieillesse !... Mais aujourd'hui, pardonne et sois sans amertume si, du premier abord, je ne t'ai pas fêté ! Dans le fond de mon cœur, veillait toujours la crainte qu'un homme ne me vint abuser par ses contes ; il est tant de méchants qui ne songent qu'aux ruses. Mais tu m'as convaincue ! la preuve est sans réplique ! tel est bien notre lit ! en dehors de nous deux, il n'est à le connaître que la seule Aktoris, celle des chambrières, que, pour venir ici, mon père me donna. C'est elle qui gardait l'entrée de notre chambre aux épaisses murailles... Tu vois : mon cœur se rend, quelque cruel qu'il soit ! Mais Ulysse, à ces mots, pris d'un plus vif besoin de sangloter, pleurait. Il tenait dans ses bras la femme de son cœur, sa fidèle compagne !... Ulysse l'avisé dit enfin à sa femme : ULYSSE. — O femme, ne crois pas être au bout des épreuves ! Il me reste à mener quelque jour jusqu'au bout un travail compliqué, malaisé, sans mesure : c'est l'ombre de Tirésias qui me l'a dit, le jour que, débarqué à la maison d'Hadès, je fus lui demander le chemin du retour pour mes gens et pour moi... Mais gagnons notre lit, ô femme ! il est grand temps de dormir, de goûter le plus doux des sommeils ! La plus sage des femmes, Pénélope, reprit : PÉNÉLOPE. — Ton lit te recevra, dès que voudra ton cœur, puisque les dieux t'ont fait rentrer sous ton grand toit, au pays de tes pères ! Pendant qu'ils échangeaient ces paroles entre eux, la nourrice Euryclée, avec Eurynomé, leur préparait le lit à la lueur des torches. Quand leurs soins diligents eurent garni de doux tissus les bois du cadre, la nourrice rentra chez elle pour dormir : mais, leur servant de chambrière, Eurynomé revenait, torche en main, pour leur ouvrir la marche : ils allaient à leur lit ; elle les conduisit dans leur chambre et revint, les laissant au bonheur de retrouver en place leur couche d'autrefois. VI. FINALE. ------------------------------------------------------------------------------ Au vers 296 du chant XXIII, les Scholies nous disent qu'Aristophane de Byzance et Aristarque arrêtaient ici l'Odyssée. Un de nos manuscrits de Vienne porte à cet endroit quatre points en rond et les mots Fin de l'Odyssée. Du chant XXIII, vers 296, à la fin du chant XXIV, la Poésie actuelle comprend 624 vers, dont 76 en XXIII et 548 en XXIV. Dans les 76 vers de XXIII figure un Résumé de toute l'Odyssée en 34 vers, qu'Aristarque notait avec raison de l'obel ; il le tenait pour une « surinterpolation » dans cette fin interpolée : la maladresse du faussaire éclate en chaque mot. Une autre « surinterpolation », la Seconde Descente aux Enfers, occupe les 204 premiers vers de XXIV : elle nous conte la descente aux Enfers des âmes des prétendants et leur rencontre avec les âmes d'Agamemnon, d'Achille et des autres héros achéens ; la grossièreté et la malfaçon de cet ajouté récent ne sont pas moindres. Débarrassé de cette Descente et de quelques interpolations moins longues, l'épisode de La Paix occupe 370 vers environ. Les Modernes ont signalé avec raison les différences de langue et de versification, les anachronismes, les fantaisies géographiques et les invraisemblances logiques ou sentimentales, qui y abondent. On y parle de la Sicile : le Poète ou les Poètes homériques, aussi bien que leurs auditoires, n'avaient aucune connaissance expérimentale de ces mers italiotes et siciliennes qui, pour eux, étaient encore le royaume des monstres et de l'épouvante. Ulysse et ses gens s'en vont au « domaine planté d'arbres », où réside Laërte et dont Dolios et sa femme, « la vieille de Sicile », sont les régisseurs. Or Mélantheus, qui vient d'être tué avec les prétendants, et Mélantho, qui vient d'être pendue avec les servantes, étaient les enfants de ce ménage rustique : de ce double et notable meurtre, les parents ne semblent pas garder la moindre rancune ; ils semblent même l'ignorer, et Télémaque, Eumée et le bouvier, qui ont si barbarement mutilé le fils, ne semblent pas éprouver davantage la moindre gène devant la mère de leurs victimes ; ils ne prennent le temps ni de s'excuser de ces fâcheux exploits ni même d'en faire part à la famille ! Et dans tout ce chant XXIV, quelle « bâtisse » sans proportions, sans air et sans solidité ! Les événements y sont entassés, sans ordre d'importance, sans autre plan que la suite chronologique : reconnaissance d'Ulysse par son père et par son jardinier ; assemblées des Ithaciens et des dieux ; bataille et paix, on a la matière de quatre ou cinq de nos autres épisodes odysséens. Aussi chacun d'eux est-il traité sommairement, écourté en un bavardage pourtant prolixe : les discours y tiennent en deux ou trois vers, parfois en un seul ; tous nous sont déjà connus ou se répètent avec une symétrie mécanique et une désespérante monotonie. La surabondance de merveilleux n'est pas moins grossière en ces 372 vers : la bonne déesse Athéna intervient sept ou huit fois pour ramener le jour, pour couvrir d'ombre Ulysse et ses gens, pour rajeunir Laërte, pour parler à Zeus, pour apparaître sous les traits de Mentor, pour encourager Laërte, pour arrêter le combat, pour menacer Ulysse. De ces interventions, il en est une qui se produit on ne sait où. Au vers 473, nous sommes en pleine marché des gens d'Ithaque contre Ulysse, sous la conduite d'Eupithès. Au vers 473, Athéna adresse la parole à Zeus — où ? — et un dialogue écourté, saccadé, s'engage en quinze vers, au bout desquels Athéna s'élance de l'Olympe : Athéna et Zeus étaient donc sur l'Olympe... Jamais le Poète ne néglige de nous dire le lieu et l'occasion de pareils dialogues. Cette fin de la Poésie donne l'impression d'un ouvrage bâclé. Les personnages ne prononcent plus que les mots indispensables pour ramener les vers formulaires qui feront nombre. La bataille, qui se livre, ressemble à ces duels de théâtre ou d'opéra, dans lesquels des adversaires sans haine ni colère ferraillent devant un spectateur incrédule : la chute d'Eupithès est d'un ridicule achevé ; mais les exploits de Laërte, aussi bien que ses dires, ne sont pas moins comiques. LAËRTE. — Quel jour pour moi, dieux qui m'aimez ! je suis heureux ! j'entends, sur la valeur, mon fils se quereller avec mon petit-fils ! Athéna, la déesse aux yeux pers, intervint : ATHÉNA. — O fils d'Arkésios, le plus cher des amis ! adresse ta prière à la Vierge aux yeux pers, à Zeus le père aussi ! puis brandis et envoie ta pique à la grande ombre ! Et Pallas Athéna animait le vieillard d'une grande vigueur : il invoque aussitôt la fille du grand Zeus, puis brandit et envoie sa pique à la grande ombre qui, d'Eupithès, atteint le casque aux joues de bronze ; sans repousser le coup, le bronze cède et craque ; l'homme, à grand bruit, s'effondre, et ses armes résonnent. Sur ceux du premier rang, Ulysse tombe alors avec son noble fils : du glaive et de la pique, de revers et de taille, ils frappent; sous leurs coups, tous auraient succombé et perdu le retour, si la fille du Zeus à l'égide, Athéna, n'eût pas poussé un cri qui, tous, les arrêta : ATHÉNA. — À quoi bon, gens d'Ithaque, cette cruelle guerre ? sans plus de sang, quittez la lutte, et tout de suite ! À ces mots d'Athéna, tous ont verdi de crainte : la terreur fait tomber les armes de leurs mains ; le sol en est jonché. La voix de la déesse ne leur laissant au cœur que le désir de vivre, ils s'enfuient vers la ville. Le héros d'endurance, avec un cri terrible, se ramasse ; il bondit, cet Ulysse divin, et l'on eût dit un aigle à l'assaut de l'éther. Mais le fils de Cronos, de sa foudre fumante, frappe le sol devant la déesse aux yeux pers, et, tournée vers Ulysse, la fille du dieu fort, Athéna, lui commande : ATHÉNA. — Arrête ! Mets un terme à la lutte indécise, et du fils de Cronos, du Zeus à la grand'voix, redoute le courroux ! À la voix d'Athéna, Ulysse, tout joyeux dans son cœur, obéit : entre les deux partis la concorde est scellée par la fille du Zeus à l'égide, Athéna. Les Anciens excusaient néanmoins toutes ces « faiblesses », en considération de l'utilité, de la nécessité, — disaient-ils, — de ce dernier chant, sans lequel la rentrée d'Ulysse en Ithaque n'aurait pas été complète : nous ne saurions ni comment le héros avait retrouvé son père, ni comment il avait été reconnu par lui, après l'avoir été par Télémaque, la nourrice, les serviteurs et Pénélope, ni comment il avait obtenu, après le massacre des prétendants, le pardon de son peuple. C'est une conclusion postiche, en effet, qui fut ajoutée le jour où les trois pièces du Voyage, des Récits et de la Vengeance furent mises bout à bout en une histoire unitaire : elles avaient besoin, après tant de péripéties, d'un dénoûment complet et définitif. Le public nouveau n'avait peut-être plus de la geste d'Ulysse une connaissance aussi intime que les premiers auditoires achéens et ioniens : il pouvait rester inquiet sur le salut et la tranquillité du héros, se demander comment les familles des prétendants et le peuple d'Ithaque accepteraient désormais pour roi l'auteur de cette tuerie. La Vengeance laissait la question sans réponse et l'histoire en suspens : l'épilogue de la Paix renseignait et rassurait pour l'avenir d'Ulysse auditeurs et lecteurs.