Écriture garantie sans IA.
Retrouvez le chapitre précédent ici : {II. À la découverte du Goonivers}Fort de notre passage en revue précédent, nous avons identifié une constante dans le narratif des histoires coquines appréciées de ces dames – le « script féminin. » En examinant maintenant son contenu, nous allons y égrener les motifs récurrents et tenter de comprendre quelles logiques matérielles et sociales motivent l’image de l’homme idéal véhiculée par ces œuvres.
Récurrences dans les récits
Si l’on en croît le roman érotique féminin, l’homme idéal est…
- Beau et fort — Les prétendants de ces dames sont tous des marmules naturels d'1m90, aux traits anguleux et aux corps aiguisés, généralement bruns ou châtains, parfois blonds, la plupart du temps avec les yeux clairs ; l’aptitude à la violence, souvent dirigée contre la protagoniste principale dans un premier temps, est une condition sine qua none chez ces partenaires masculins, par ailleurs souvent imbus d’eux-mêmes, moqueurs et évidemment libertins à l’égard du reste de la gente féminine – en, un mot comme en cent : des gros baiseurs machos, qui restent humains seulement quand ils ne sont pas des bêtes, ce qui met d’autant plus en exergue leur caractère « animâle » – désirer un homme viril, en fait toxiquement masculin, est un grand tabou de l’idéologie féministe, et il faut donc pouvoir l’exprimer d’une manière détournée.
Paméla Andrews (Paméla ou la Vertue Récompensée) trouve Monsieur B « beau » malgré « son air menaçant » ; Avalone (The Devil’s Sons) décrit Clarke Taylor comme « grand, fort, puissant et dégage[ant] une aura bestiale, antipathique. » ; June (Troublemaker) décrit Shayn comme « objectivement bien plus beau que la majorité des gens » et « beaucoup plus grand » qu’elle pensait ; etc. - Dangereux — Le premier contact entre les deux personnages principaux met toujours en danger l’héroïne ; la crainte, voire la peur de la protagoniste principale est toujours le premier marqueur de leur relation, qui évolue ensuite vers l’affection mutuelle – c’est la dynamique « d’ennemis à amants, » une catégorie très populaire sur les sites de fan fictions. Notons aussi qu’elles ont soin de provoquer verbalement leurs prétendants à intervalles réguliers en leur assénant des répliques insultantes comme pour les pousser à réagir violemment – une attitude qui, j’en suis certain, n’est pas inconnue de la plupart des damoiseaux lisant le présent essai.
Twilight, dont le succès n’est plus à vanter, illustre brillament cette dynamique en cela que les vampires ont un besoin physiologique de sucer le sang des humains. Profitant de l’intimité physique, ils peuvent surprendre leur proie et la mordre à tout moment. Pourtant, Edward Cullen se retient de mordre Bella, l’héroïne, et sacrifie donc un besoin biologique fondamental sur l’autel de son amour – métaphore particulièrement pertinente il faut le reconnaître, qui a sans doute participé à rendre cette histoire marquante au près du lectorat gooneur !
- Fou amoureux — Les hommes convoités sont tous l’objet d’une fascination amoureuse irrépressible vis-à-vis des jeunes héroïnes, dont les charmes naturels, bien qu’elles ne soient jamais en apparence que des filles lambda, subjuguent. Malgré leur totale inexpérience et bien souvent leur faiblesse congénitale, elles semblent posséder un don, comme un pouvoir magique, qui attire puis rend dépendant n’importe quel homme qui y goûte.
Que ce soit Shayn, le cambrioleur qui rencontre la lycéenne June (Troublemaker) ou Clarke Taylor, l’incontrôlable biker des Devil’s Sons, ils tombent tous immédiatement sous le joug – un fantasme de toute-puissance qui, à n’en pas douter, ravit les lectrices. - Riche — Fils de chef de guerre, héritier d’empire mafieux, descendant royal, etc., les prétendants sont souvent issus de lignées nobles ou liées au pouvoir, quand ils ne sont pas carrément riches comme Crésus.
Edward Cullen (Twilight) est richissime ; les fées d’ACOTAR sont des princes régnant sur des régions entières ; Christian Grey (50 Shades of Grey) est le plus jeune milliardaire du monde ; Clarke Taylor (The Devil’s Sons) fait partie d’une organisation mafieuse riche et puissante ; etc. - Tourmenté — Le bad boy ne serait pas complètement bad s’il n’avait pas un passé obscur dont il tait tout jusqu’au dernier moment. Traumatismes, crimes inavouables, culpabilité insurmontable, etc. Il apparait très tôt, parfois même immédiatement, que ce sont des personnages qui souffrent terriblement en leur for intérieur, et, bien entendu, cela ne les rend que plus attendrissants encore, et mesdemoiselles seront là pour tenter de les comprendre, voire de les changer.
« Qu’a-t-il vécu pour être aussi en colère ? » (sic) demande Avalone la première fois qu’elle voit le violent Clarke Taylor (The Devil’s Sons) ; le passé trouble de Shayn est immédiatement trahit quand il fait irruption chez June pour la cambrioler (Troublemaker) ; Tamlin et Rhysand, hauts princes du royaume des fées d’ACOTAR (abbréviation anglaise d’Un Palais d’Épines et de Roses), ont évidemment vu leurs familles se faire décimer sous leurs yeux ; etc.
À noter qu’on décèle également d’autres récurrences dans ces textes : l’amoralité totale dans le jugement des héroïnes, leur fragilité quasi-systématiquement congénitale, le recours à la criminalité chez les prétendants masculins, etc. mais, étant secondaires à notre propos, j’ai choisi de les écarter de notre grille de lecture immédiate et les ai rassemblé en annexe.
L’homme idéal dont nous parlons ici ne vient pas de nulle part – nous allons d’ailleurs faire l’hypothèse que tout cela est même parfaitement justifié, en cela que nos émotions et nos fantasmes profonds s’expliquent par le chemin de notre construction anthropologique. Le roman érotique est aux gooneuses ce que James Bond est aux petits garçons – un fantasme de pouvoir qui nous en dit beaucoup sur elles. Tentons donc d’expliquer ces quatres attributs de l’homme idéal selon le roman érotique féminin, tout d’abord en mettant à plat les mécanismes de notre évolution biologique et les inclinaisons comportementales qu’ils induisent, notamment les différences homme-femme et les stratégies de reproduction des deux sexes.
Avant de poursuivre, votre serviteur s’autorise à rappeler une énième fois que si ces œuvres participent d’une vision gooneuse de l’homme, on ne saurait généraliser ce cliché à l’endroit de toutes les femmes, qui ne désire pas toutes un criminel incapable d’assumer ses émotions en guise de mari – mais sans doute révèle-t-il des tendances ubiquitaires dont il paraît pertinent de comprendre les tenants et aboutissants.
Comment l’évolution nous a façonné
Vous n’êtes vraisemblablement pas sans savoir que chez l’humain, la reproduction sexuée (issue de deux gamètes différenciés), entraînant l’hérédité et sa variance (le fait d’être porteur de gènes « mélangés aléatoirement » de ses parents), conduit au processus de la sélection naturelle, en cela qu’une différence d’aptitudes entre individus les entraîne à lutter pour se reproduire, où seulement les plus adaptés à l’environnement y parviennent. Et cette adaptation et les stratégies associées peuvent varier d’un sexe à l’autre, ce qui conduit à une différentiation sexuelle.
Parfois, l’environnement aura posé aux hommes et aux femmes ancestraux des problèmes identiques. Par exemple, quel que soit votre sexe, la plante de vos pieds se recouvre de cornes à peu près de la même manière lorsque vous la soumettez à des frottements, ou vos bronches accélèrent leur sécrétion de mucus à peu près de la même façon lorsque vos poumons sont agressés par des corps étrangers microscopiques. Mais, parfois, dizaines de générations après dizaines de générations, chaque sexe s’est vu confronté à une problématique environnementale spécifique et a dû y répondre à sa manière, en fourbissant des armes par définition différente.
— Sastre, 2015 (p. 14-15)
Et si tout partait des… bourses ?
Anisogamie et différences hommes-femmes
La première distinction fondamentale homme-femme se situe dans le mécanisme même de notre reproduction sexuée : l’anisogamie biologique, c’est-à-dire la dissimilitude entre gamètes masculins (spermatozoïdes) et gamètes féminins (ovaires), garantit des stratégies reproductives divergentes, voire dont les intérêts s’opposent.
« Les œufs sont précieux, le sperme est abondant. »1 L’anthropologue William Buckner écrivait pour Quillette2 :
Pour nous, et pour tous les mammifères, la reproduction implique la fusion des gamètes – spermes petits et rapides se joignant à un œuf grand et relativement immobile. Cette asymétrie initiale entre les organismes produisant le sperme (mâles) et ceux produisant les œufs (femelles) contribue à différentes stratégies de sélection que les individus de chaque sexe ont tendance à utiliser.
Le conflit sexuel est une inévitable conséquence du fait d’être une espèce se reproduisant sexuellement3 : les intérêts des mâles et des femelles […] ne s’alignent pas toujours. En mammifères placentaires d’un genre particulier, les femmes ont leur grossesse et donnent naissance à des enfants naturellement sans défense, puis le nourrissent par allaitement après la naissance. Les conséquences potentielles de l’activité sexuelle des hommes et des femmes diffèrent – puisqu’ils ne sont pas contraints par la grossesse, les hommes peuvent souvent tirer plus d’avantages à poursuivre plusieurs partenaires, mais ils sont aussi exposés au risque d’être trompés par une partenaire et d’investir leurs ressources dans un enfant qui n’est pas le leur. Ces différences biologiques fondamentales en matière de reproduction – l’investissement plus grand des femmes lié à la grossesse et à l’allaitement, le grand potentiel reproducteur des hommes et l’incertitude de la paternité – ébauchent les bases, dans une certaine mesure, du système social patriarcal.
Ainsi ces dissemblances adaptatives se manifestent dès la plus tendre enfance, y compris chez de lointains parents à nous. En guise d’exemple, les chimpanzés, qui évoluent dans un environnement précaire, ont une stratégie d’investissement parental comparable à la nôtre et montrent une différentiation sexuelle dans le rapport au jeu dès le plus jeune âge : les jeunes mâles sont portés sur les jeux de compétition, tandis que les jeunes femelles ont des attitudes de jeu plus variées.4
Cependant, on ne peut pas imputer toutes nos différences sexuelles à ce simple phénomène « mécanique » : chez les bonobos polygames, libertins et désinvestis vis-à-vis de leur progéniture, qui évoluent dans un environnement d’abondance alimentaire, les dimorphismes sexuels sont bien moins marqués alors qu’ils se reproduisent tout aussi sexuellement que nous. Le contexte évolutif peut donc nuancer les effets de l’anisogamie.
Du reste, s’il n’est pas prudent de réduire tous nos comportements sexués au phénomène de l’anisogamie, il faut bien se figurer ceci : beaucoup de particularités sexuelles sont innées, c’est-à-dire génétiques, et c’est pour cette raison qu’elles se manifestent très tôt, indépendamment de l’éducation.
Les stratégies de reproduction et les rôles sociaux subséquents de chaque sexe ont un impact sur les gènes circulant dans une population donnée et la forge au fur et à mesure que ceux qui dévient de la stratégie optimale se reproduisent moins. Ainsi, dans une société monogame où l’investissement parental est nécessaire (donc valorisé), un homme ne parvenant pas à subvenir aux besoins d’une mère potentielle aura vraisemblablement moins d’enfants que celui qui en est capable – ses gènes disparaitront progressivement du patrimoine génétique de ce groupe humain, pour ainsi dire écartés par la sélection naturelle.5
L’homme chasse, la femme cueille
Il est vray que les Sauvages sont fort patiens, mais l’ordre qu’ils gardent en leurs exercices les ayde à conserver la paix dans leurs mesnages : les femmes sçavent ce qu’elles doivent faire, et les hommes aussi : et jamais l’un ne se mesle du mestier de l’autre : les hommes font le corps de leurs canots, les femmes cousent l’écorce avec de l’osier, ou un petit bois semblable : Les hommes font le bois des raquettes, les femmes la tissure : Les hommes vont à la chasse et tüent les animaux, les femmes les vont querir, les écorcent et passent les peaux : ce sont elles qui vont querir le bois qu’ils bruslent, bref ils se mocqueroient d’un homme qui hors d’une grande necessité feroit quelque chose qui deust estre fait par une femme.
— Paul Le Jeune, Relations des Jésuites, 1633
En 1968, un groupe de chercheurs américains produit un ouvrage de référence, Man the Hunter,6 qui récapitule les différences hommes-femmes au sein des communautés de chasseurs-cueilleurs connues. Un consensus largement partagé jusqu’à ce que certaines chercheuses viennent le remettre en cause à coups d’arguments fallacieux. Méthodologie lacunaire, absence de définition des termes et sources douteuses, The Myth of Man the Hunter7 a néanmoins fait parler d’elle en tentant de populariser une image égalitaire des sociétés primitives complètement à rebours de la réalité, fruit, probablement, d’un amalgame entre leur système politique relativement égalitaire et la supposée absence de division sexuée du travail.8 En réalité, du premier ne découle jamais le second : toutes les sociétés étudiées présentent une distinction sexuée claire dans les travaux entrepris.
La chasse individuelle des grands mammifères est invariablement la tâches des hommes. Les chasses collectives, cependant, n’excluent pas toujours les femmes.
— Lee, 1968
Sociabilisation,9 manipulation des objets dans l’espace, mémoire spatiale, appétence pour la compétition et le risque, etc. les différences sont parfois subtiles mais nombreuses – et en fait assez universelles, au-delà des vêtements, des croyances, des rites et des langages qui varient selon les sociétés. Tout cela dans un seul but d’efficience biologique : maximiser les bénéfices et minimiser les coûts.10
L’espèce s’assure toujours de mettre toutes les chances de son côté et de faire en sorte que le risque ne soit pris que par les plus à même de le supporter, par ceux dont la perte sera la moins dommageable pour le groupe. On trouve d’ailleurs des échos de ce principe biologique ancestrale jusque dans les évènements récents : en Israël, au lendemain de l’attaque du 7 octobre 2023, les femmes furent massivement démobilisés du front et, bien qu’elles constituent près de 20% des effectifs sur le terrain, représentent moins d'1% des morts au combat. Au-delà des apparences marketing d’égalité et de parité, la division sexuelle du risque est tenace.11
Comme l’illustrent ces exemples, la nature des stratégies reproductives de chaque sexe est aussi largement modulé par l’environnement : le contexte de ressources rares, de menaces extérieures récurrentes (guerres, pandémies) et des conventions sociales monogames, comme en Europe jusqu’à récemment, a forgé une civilisation particulière et un type humain singulier, plus proche du chimpanzé que du bonobo, dont les besoins se sont adaptés à ce milieu, y compris ceux de ces dames. En temps de paix et d’abondance énergétique, l’égalité des sexes peut devenir une valeur importante, mais lorsqu’un risque tangible refait surface, la vieille organisation se remet soudainement en branle.
Du point de vue des sciences de l’évolution, peignons maintenant à gros traits le portrait du mâle dominant, le « mâle alpha, » tel que véhiculé par le roman érotique féminin, en tant que garant du succès reproductif du couple, c’est-à-dire assurant la perpétuation de leur génôme au fil des générations.
Qui suis-je enfin, dit Pauline Réage, sinon la part longtemps silencieuse de quelqu’un, la part nocturne et secrète, qui ne s’est jamais publiquement trahie par un acte, par un geste, ni même par un mot, mais communique par les souterrains de l’imaginaire avec des rêves aussi vieux que le monde ? D’où me venaient ces rêveries répétées et si lentes, juste avant le sommeil, toujours les mêmes, où l’amour le plus pur et le plus farouche autorisait toujours ou plutôt exigeait toujours le plus atroce abandon, ou d’enfantines images de chaînes et de fouets ajoutaient à la contrainte les symboles de la contrainte, je n’en sais rien. Je sais seulement qu’elles m’étaient bénéfiques, et me protégeaient mystérieusement — à l’inverse des rêveries raisonnables qui tournaient autour de la vie diurne, tentaient de l’organiser, de l’apprivoiser. Je n’ai jamais su apprivoiser ma vie. Cependant tout se passait comme si ces étranges songeries y aidaient, comme si quelque rançon était payée par les délires et les délices de l’impossible : les journées qui suivaient en étaient bizarrement allégées, alors que le sage ordonnancement de l’avenir et les prévisions de bon sens se voyaient chaque fois démentis par l’événement.
— Pauline Réage (Anne Desclos) dans Une Fille Amoureuse
Ô mon homme idéal, tu seras…
Beau et fort
Voici le passage le plus surligné du roman fantastique L’Amant Ténébreux (tome 1 de La Confrérie de la Drague Noire) de Jessica Bird, décrivant Kolher,12 le prince aveugle des vampires :
Kolher avançait, deux mètres dix de terreur pure vêtus de cuir. Ses longs cheveux noirs tombaient en cascade d’une implantation en V sur le front. Des lunettes de soleil panoramiques cachaient ses yeux que nul n’avait jamais vus. Ses épaules étaient deux fois plus massives que celles de la plupart des hommes. Avec son visage aux traits racés et brutaux, il avait tout du roi qu’il était par naissance et du soldat qu’il était devenu par la force du destin.
— La Confrérie de la drague noire (tome 1, chapitre 1)
Superman lui-même ferait bien pâle figure à côté. Car si dans le discours ambiant la masculinité toxique semble être la cause de tous les maux, dans le Goonivers le ton est radicalement différent. Et, comme vous vous en doutez sûrement, le catalogue des bestiaux ne se cantonne pas aux loup-garous ou aux orcs (comme sur character.ai).
Dans Morning Glory Milking Farm (l’expression « morning glory » fait référence à l’érection matinale de ces messieurs), l’auteur, qui exploite probablement l’IA plus que de raison, narre les aventures d’une jeune fille endettée par ses études qui en vient à travailler dans un établissement à « glory holes » pour minotaures, trous dans des cloisons par lesquels ces messieurs (bêtes en l’occurrence) exhibent leurs membres – elle tombe alors amoureuse du premier de ses clients. Relisez calmement cette phrase. Respirez.

Et pourquoi d’ailleurs s’arrêter aux minotaures ? Car, au fond, quoi de plus puissant et dominateur qu’un dinosaure qui n’a aucun égard pour la vie humaine ?

Une tendance qu’on peut, sans trop prendre de risque, amalgamer à une recherche de virilité chez le partenaire – et la bestialité consacre une virilité hors du commun.
Au-delà de l’attitude (« toxique ») habituellement associée à tous ces muscles, on peut affirmer avec relative certitude que la muscularité de l’homme est un critère fondamental pour ces dames, largement documenté, qui s’explique prosaïquement par la nécessité de défendre physiquement ressources, proches et progénitures. Cependant, et c’est là tout le paradoxe, cette condition physique ne doit pas être le résultat d’un travail acharné mais bien une supériorité innée : « mon Superman n’a pas besoin d’aller à la salle ! »13
Du reste, muscularité ne rime pas forcément avec masculinité d’apparence, ce qu’on appelle communément la « masculinité faciale, » c’est-à-dire la présence de traits typiquement masculins au niveau du visage – mâchoire large, pommettes saillantes, joues fines, etc.
Bien qu’en moyenne les dames semblent préférer Tom Holland à Don Draper, pour utiliser deux extrêmes sur le continuum de la masculinité faciale, à la lecture des descriptions de ces romans, on a tendance à penser que les héroïnes tombent sous le charme du pendant le plus masculin, contrastant donc avec les préférences de la population générale.13,
14 Si les gooneuses préfèrent les hommes très masculins, ce n’est pas l’apanage de madame Tout-le-Monde.
Comme tous les Devil’s que j’ai rencontrés, il est extrêmement beau, comme tiré tout droit d’un magazine. La testostérone que dégagent ces trois-là emplit la cafétéria.
— Avalone décrit les membres des Devil’s Sons (tome 1, chapitre 3)
Je suivis des doigts les contours de ses hautes pommettes et de son beau nez droit, de son front large et lisse et de ses sourcils légèrement arqués au-dessus de ses yeux verts.
— Feyre décrivant son ravisseur-prince-charmant dans Un Palais d’Épines et de Roses (tome 1, chapitre 46)
Autre aspect des préférences physiques, on remarque évidemment l’appétence pour les beaux gosses, c’est-à-dire les hommes au visage bien formé et symétrique – avant tout un signal d’adaptation optimale au milieu, de bonne santé et de bonne exposition hormonale durant le développement. Un visage bien constitué témoigne de l’absence visible de traumatisme majeur, et donc de la capacité à les éviter – un homme fort et intelligent aura tendance à blesser les autres avant de se blesser.13, 15
[S]eule dans le noir et le silence, chaude entre ses deux épaisseurs de fourrure, et par force immobile, O se demandait pourquoi tant de douceur se mêlait en elle à la terreur, ou pourquoi la terreur lui était si douce. Elle s’aperçut qu’une des choses qui lui étaient le plus déchirantes, c’était que l’usage de ses mains lui fût enlevé ; non que ses mains eussent pu la défendre (et désirait-elle se défendre ?) mais libres, elles en auraient ébauché le geste, auraient tenté de repousser les mains qui s’emparaient d’elle, la chair qui la transperçait, de s’interposer entre ses reins et le fouet.
— Histoire d’O de Pauline Réage
Dangereux16
Mais être beau, grand et prodigieusement fort par le simple bon vouloir de mère nature ne suffit pas : il faut pouvoir faire étalage de sa puissance sans ambiguïté, être une terreur sur pattes – ou, plus prosaïquement, un criminel potentiel… ou avéré !
Pourtant se présente alors une contradiction : en quoi un homme homicidaire est-il un bon partenaire ? N’est-ce pas un risque non-négligeable pour la femme, particulièrement si elle est d’une constitution aussi faible que le sont, dans la plupart des cas, les héroïnes de ces romans ?
« [S]i tu vois Clarke, pars le plus loin possible. Parce que si mon frère et les Devil’s ne sont pas dans le coin, il n’y aura personne pour l’arrêter, et alors là… » Sa phrase se mue en un petit cri aigu de détresse lorsqu’elle s’imagine ce qui pourrait bien se passer. Et moi, je n’ai strictement rien à lui répondre, toujours choquée par tant de haine. Je ne pensais pas qu’un corps pouvait en supporter autant. J’entends ses mots et je la crois. Clarke Taylor, avec son regard noir, est indéniablement quelqu’un de dangereux. Il est incontrôlable et visiblement très fort pour maîtriser à lui seul deux hommes presque aussi costauds que lui.
— The Devil’s Sons (tome 1, chapitre 2)
La première chose à comprendre est le lien manifeste entre investissement parental et violence intrasexuelle. On observe en règle générale, des amphibiens aux primates en passant par les oiseaux, que le degré d’investissement parental est inversement proportionnel au degré de recours à la violence dans la compétition intrasexuelle, entre mâles ou entre femelles. Cela s’explique par le fait que le sexe ayant le moins à perdre à tendance à recourir à des méthodes plus extrêmes pour assurer son succès reproductif. Chez l’humain c’est donc l’homme, dont le potentiel reproductif est beaucoup plus important que la femme – comparez la descendance de la noblesse Qing d’Asie centrale, dont le membre (sans mauvais jeu de mot) le plus « productif » dépasse probablement les 500 enfants,17 à la descendance de la femme la plus « productive » de l’histoire, vraisemblablement pas plus de 30 enfants – et dont l’investissement parental est moindre (puisqu’il n’allaite pas) qui aura intérêt à se servir du conflit violent pour maximiser ses chances.18
Ainsi, chez les chimpanzés, les compagnes des mâles les plus violents ont le plus de descendance. Même chose par exemple chez les chasseurs-cueilleurs Yanomamis avec les femmes des plus grands criminels de la tribu.19 En d’autres termes : pour les hommes, la violence a tendance à payer, et les femmes l’ont remarqué !20
La recherche en génétique a d’ailleurs mis au jour un goulot d’étranglement spectaculaire dans les génômes masculins d’Europe après l’invasion des peuples nomades Yamna (dits « indo-européens ») il y a environ cinq millénaires, suggérant notamment une conquête violente ayant laissée la plupart des hommes autochtones de la région sur le carreau, tandis que les femmes furent beaucoup moins affectées.21 Les fermiers et autres chasseurs-cueilleurs européens de l’époque étaient, a priori, plus intelligents que leurs envahisseurs.
Examinons un autre aspect de ce qu’il convient d’appeler le désir de « redoutabilité » masculine.22 C’est un secret de Polichinelle : le fantasme sexuel féminin le plus commun est celui de la soumission physique.23 Il trouve sans doute sa raison d’être, au moins en partie, dans le même phénomène qui nous préoccupe ici : celui de la nécessaire capacité à la violence des partenaires masculins, et donc leur aptitude à défendre effectivement leurs biens et leur progéniture. Pour le dire plus prosaïquement : la capacité à la violence est recherchée en tant que vecteur de domination masculine sur les autres hommes, et donc sur le monde.
D’ailleurs, ces messieurs sous-estiment légèrement le niveau de brutalité désiré par ces dames dans l’acte,24 tout comme leur consommation de matériel pornographique à caractère violent25 – ce qui ne signifie pas pour autant que cette tendance concerne la majorité d’entre elles.
Quoiqu’on en dise, l’exercice de la violence par ces messieurs témoigne d’un certain courage, qui est certainement apprécié en tant que tel, au-delà de l’acte en lui-même – le courage de se sacrifier, potentiellement pour la bonne cause !26
[Il] la désirait tout à l’heure, maintenant encore il la désirait, elle le voyait tendu sous l’étoffe souple de sa robe. Que ne la prenait-il, fût-ce pour la blesser ! O se détesta de son propre désir, et détesta Sir Stephen pour l’empire qu’il avait sur lui-même. Elle voulait qu’il l’aimât, voilà la vérité : qu’il fût impatient de toucher ses lèvres et de pénétrer son corps, qu’il la saccageât au besoin, mais qu’il ne pût devant elle garder son calme et maîtriser son plaisir.
— Histoire d’O de Pauline Réage
Fou amoureux
Il est grand, fort, puissant et dégage une aura bestiale, antipathique. Dangereuse. Son hostilité s’allège lorsque, la tête légèrement inclinée sur le côté, il plonge dans mon regard. Alors que ses amis étaient apeurés face à ce qu’ils y voyaient, lui semble fasciné. Il m’observe, me scrute, comme s’il voulait connaître le secret des dieux et que la réponse se trouvait dans mes iris.
— The Devil’s Sons (tome 1, chapitre 2)
Si chez l’homme une partie du pouvoir social découle de sa compétence ou de sa capacité à la confrontation, chez la femme c’est une autre histoire. Pour elle, l’empire le plus puissant naît bien souvent du désir qu’elle est capable d’inspirer chez autrui, particulièrement chez l’homme. Car une femme désirée est une femme choyée – donc une femme puissante !
Les sciences de l’évolution parle « d’irrésistibilité » – le désir d’être ardemment désirée, un aphrodisiaque qui rend irrésistible, irrationnellement ainsi, parfois même malgré elle, qui pétrifie jusqu’au plus froid de tous les vampires.27 Les essayistes Sarah Wendell et Candy Tan appellent ça le « hou-hou magique » (« Magic Hoo Hoo ») :28
Le hou-hou magique fait tout : il guérit tous les maux, psychiques et sexuels. Il procure un plaisir inégalé au héros, malgré les réticences, l’inexpérience et la maladresse de l’héroïne. Il est capable de provoquer (et d’induire) de multiples orgasmes bouleversants dès le premier contact. Il crée également un lien émotionnel instantané, encore plus irrationnel et persistant que celui d’un poussin s’imprégnant du premier être vivant qu’il aperçoit. Une seule gorgée du hou-hou magique suffit ; rien d’autre ne satisfera plus le héros, ni physiquement ni émotionnellement.
— Ogas (2011), chapitre 6
C’est l’arme ultime pour dompter les bêtes qui se mettent sur leur chemin ! Mais sa puissance parfois dépasse celle qui la possède – car ce n’est pas un hasard si ces romans contiennent des passages à la limite du viol, voire des scènes de viol explicites.29 Et, particulièrement dans le contexte du fantasme de madame Tout-le-Monde, ce n’est pas toujours l’alpha qui commet ce crime, ce qui met en exergue l’importance de l’acte en lui-même : « elle voulait […] qu’il ne pût devant elle garder son calme et maîtriser son plaisir » écrit, non sans un certain talent, Pauline Réage.30
Le fantasme de viol est plus commun qu’on ne le pense : selon les estimations, ils concernent un tiers à deux tiers des femmes, et ce serait parmi les fantasmes préférés d’environ 10 % d’entre elles, qui l’ont régulièrement, c’est-à-dire au moins une fois par mois (une estimation probablement basse notent les chercheurs).31 La plupart du temps, l’homme est un ancien partenaire ou le partenaire actuel, mais dans près d’un quart des cas, c’est un étranger.
Bien entendu, cela ne reflète en rien les désirs réels de ces femmes – ces visions restent imaginaires et, au fond, une manière de fantasmer leur irrésistibilité.32
Dans My Secret Garden,33 qui compile les fantasmes de nombreuses femmes, Maria confesse : « J’imagine parfois exciter sexuellement mon mari à tel point qu’il m’arracherait les vêtements et me “violerait”. »
En substance, la plupart des fantasmes décrits dans ce livre s’apparentent à des simili-viols, car la définition est nébuleuse – dans ces images conjurées dans les moments de rêveries, les protagonistes, bien que toujours forcées, acceptent leur sort sans rechigner, d’autant plus qu’il les mène avec certitude vers la petite mort tant convoitée. En outre, on y trouve beaucoup de sexe en réunion, généralement incluant le mari ou le compagnon, et de la prostitution par le mari, ce qui sont aussi des symboles d’irrésistibilité.34
Le désir que l’on suscite peut être un vecteur d’influence majeur – et les féministes35 en sont conscientes, malgré la volonté de se démarquer de la féminité traditionnelle. En fait, à bien y regarder, toute la rhétorique autour de l’empouvoirement féministe se rapporte à ce besoin psychologique aphrodisiaque : « assumer pleinement sa féminité pour cultiver sans concession notre hou-hou magique – et donc notre pouvoir social ! » Et un des nombreux aspects de l’empouvoirement féministe est l’utilisation de la sexualité comme affirmation de soi et la réappropriation de la prostitution en tant que « travail sexuel, » par opposition à tout ce qui participe du « slut-shaming. »36 La sexualisation assumée du corps féminin devient alors une arme d’influence sur le monde.37
Dans la culture populaire, du roman Belle de Jour de Joseph Kessel (1928) au film Jeune et Jolie de François Ozon (2013), les exemples de femmes qui se prostituent de leur plein gré ne sont pas rares, comme pour tester leur pouvoir sur ces messieurs. À ce sujet il faut tout de même rappeler la prévalence marquée des victimes d’attouchement chez celles qui le font.38, 39
[T]oute sa résistance intérieure, et le timide refus qu’elle osait manifester n’avaient que cette seule raison d’être : elle voulait exister pour Sir Stephen, si peu que ce fût, comme elle existait pour René, et qu’il eût pour elle plus que du désir.
— Histoire d’O de Pauline Réage
Riche
Le premier chapitre de Cinquante Nuances décrit le lieu de la première rencontre entre les deux protagonistes principaux :
Le siège social de la multinationale de M. Grey est une tour de vingt étages toute en verre et en acier incurvé, avec GREY HOUSE écrit discrètement en lettres d’acier au-dessus des portes vitrées de l’entrée principale. […]
Derrière le bureau d’accueil en grès massif, une jolie blonde très soignée m’adresse un sourire affable. Je n’ai jamais vu de veste anthracite mieux coupée ou de chemisier blanc plus immaculé. […]
L’ascenseur m’emmène jusqu’au vingtième étage à une vitesse étourdissante. Je me retrouve dans un hall en verre et en acier, devant un nouveau bureau en grès blanc. Une nouvelle blonde tirée à quatre épingles se lève pour m’accueillir. […]
Elle désigne des fauteuils en cuir blanc, derrière lesquels se trouve une vaste salle de réunion avec une immense table en bois sombre et une vingtaine de sièges assortis. Par la baie vitrée, on peut contempler Seattle jusqu’au Puget Sound. Le panorama est saisissant. Je me fige un instant, tétanisée par tant de beauté. Waouh.
— Cinquante Nuances de Grey (chapitre 1)
Au-delà de la description en elle-même on remarque aussi la succession ininterrompue de clichés, qui constitue en fait l’esthétique du roman.40
Maintenant voici la liste des dix professions les plus courantes chez les héros de roman érotique Harlequin : médecin, cowboy, patron, prince, éleveur, chevalier, chirurgien, roi, garde du corps, shérif.16
Les ouvriers (pas de concierges, ni de soudeurs), les fonctionnaires (pas d’experts en sinistres, ni de responsables marketing adjoints) et les professions traditionnellement féminines (pas de coiffeuses, de secrétaires, ni de « maîtres » de maternelle) brillent par leur absence. Toutes les professions des héros sont associées au statut social, à la confiance en soi et à la compétence.
— Ogas, 2011 (chapitre 5, section « Billionaires and Bad Boys »)
En faisant une lecture sommaire de cette liste, on voit clairement que la « redoutabilité » compense systématiquement le relatif manque de ressources économiques sur le papier – c’est-à-dire que si le cowboy n’est pas riche, il est quand même capable de se défendre physiquement.
Le hasard fait donc bien les choses : le beau gosse qui attire leur attention est la plupart du temps à l’aise, voire très à l’aise, financièrement – heureuse coïncidence s’il en est !
Et c’est une image qui rejoint le cliché le plus écoulé sur les femmes si l’on en croit la frange (il faut bien l’avouer) la moins fine de ces messieurs : « elles ne désirent au fond que notre argent ! » Si cette caricature est évidemment exagérée (et bien souvent contre-productive pour ceux qui y accordent du crédit), elle n’est pas totalement dénuée de sens car, historiquement, l’indépendance financière des femmes n’est pas un vecteur de réussite évolutive pour elles et elles ont préféré s’appuyer sur les ressources fournies par les hommes – une répartition des rôles généralement gagnante. Sastre (2015) l’explique :41
[P]our les femmes, l’indépendance financière (ou plus généralement matérielle) n’a pas été un élément prioritaire de leur réussite évolutive. En l’espèce, une femme ancestrale avait beaucoup plus intérêt à profiter des ressources de tiers que de dépenser son énergie à en collecter par et pour elle-même. Cette tendance est toujours visible dans nos sociétés : en 2005, une étude de psychologie économique très poussée montrait ainsi que la discrimination n’était pas un critère suffisant pour expliquer l’écart de rémunération entre hommes et femmes, mais que ce dernier était bien davantage corrélé au fait que les femmes ne valorisent pas autant l’argent que les hommes, car « les femmes ont mieux à faire que de gagner de l’argent, reproductivement parlant. »
Ceci dit la réalité de ce phénomène est à nuancer dans le contexte moderne, où l’abondance matérielle est la norme – la situation est bien différente qu’elle ne l’eut été il y a un siècle et plus, dans un contexte de pauvreté endémique. Néanmoins, cette tendance reste relativement présente aujourd’hui et il est indéniable que voler en jet privé ouvre un certain nombre d’opportunités – ce qui ne veut pas dire que faire étalage de ses ressources sans aucune forme de subtilité est toujours une bonne stratégie.
Le mot « ouvre » et l’expression « ouvre les jambes » se chargeaient dans la bouche de son amant de tant de trouble et de pouvoir qu’elle ne les entendait jamais sans une sorte de prosternation intérieure, de soumission sacrée, comme si un dieu, et non lui, avait parlé.
— Histoire d’O de Pauline Réage
Tourmenté
S’il est une proclivité naturelle qu’on prête souvent spontanément aux femmes, c’est bien leur capacité à l’empathie et à la prévenance – l’apanage de la mère idéale, en somme. Si la réalité de cette première qualité est à nuancer (cette empathie est à l’évidence sélective), la seconde est un trait caractéristique facilement observable, y compris chez les héroïnes de romans érotiques. Cette distinction comportementale se manifeste, comme la plupart des autres, très tôt. Sastre explique :10
Dès l’âge de 3 ans – c’est-à-dire quand les enfants arrivent en crèche et peuvent faire l’objet de mesures objectives plus difficiles à mettre en œuvre au sein des familles –, les garçons manifestent un goût pour la domination bien plus prononcé que les filles qui, en tendance, ont des comportements et des activités plus collaboratives. De même, quand les enfants ont l’âge d’être à l’école primaire et sont confrontés à des jeux collectifs, les garçons sélectionnent leurs compagnons de jeu selon des critères principalement instrumentaux – qui court le plus vite, qui tire le plus loin, etc. – tandis que les filles préfèrent choisir leurs ami(e)s. En outre, les petites filles sont bien plus stressées à l’idée de surpasser des membres de leur cercle amical que les petits garçons, pour qui la gagne se définit avant tout selon des critères autonomes.
Cette sollicitude portée à la cohésion du groupe, élément clé au sein d’une communauté organisée et efficiente, a su aiguiser, au fil de leur trajectoire évolutive, « l’attentionnel féminin » qui porte les femmes vers des professions plus « sociales » que les hommes, qui eux s’orientent vers des métiers plus « techniques. »42 Plus prosaïquement, le simple fait biologique de porter l’enfant et d’en assumer l’allaitement garantit une sélection des mères les plus attentives et prévenantes, relativement aptes au soin, ce qui se transfère dans d’autres domaines et pour d’autres personnes. Cet attentionnel féminin appelle donc un type d’homme particulier, qui a grand besoin d’une femme qui sait les écouter – l’homme tourmenté !
Et quel heureux hasard de voir que Christian, le beau gosse milliardaire de Cinquante Nuances, est aussi quelqu’un en souffrance. Voyez plutôt : sa mère, prostituée addicte aux drogues, était gérée par un maquereau qui battait régulièrement le jeune Christian ; ensuite, quand elle meurt alors qu’il a 4 ans, il se retrouve devant son corps sans vie pendant plusieurs jours avant que la police ne les trouve. Rhysand, le grand seigneur surpuissant d’ACOTAR, a été jeté dans un camp militaire à l’âge de 8 ans, a été l’esclave sexuel d’une matrone impitoyable, a vu son père se faire tuer devant ses yeux, etc.
Les exemples sont inépuisables. Du véritable « trauma porn » à l’état pur !
En d’autres termes, de la même manière que la redoutabilité permet aux mâles alphas d’exister pour ces dames, l’attentionnel permet aux héroïnes d’exister pour ces messieurs.43 Non seulement les lectrices se sentent représentées, mais elles se sentent profondément utiles, donc puissantes. En cela, ces romans ne sont pas uniquement des fantasmes purement sexuels, mais sont aussi des vecteurs d’affirmation de soi pour les lectrices.
O se trouve être la figure d’un amour pur qui reste pur à travers la débauche. Cet amour absolu, nous le cherchons tous, et la recherche s’est prise un instant dans les filets d’un livre écrit par hasard, voilà tout. Curieuse aventure, d’ailleurs. Ce livre de hasard m’a attiré des amitiés profondes, des insultes, des moqueries, des sourires complices, des sarcasmes. Pourquoi l’ai-je fait ? Disons que c’est une façon d’exprimer ce qui a été des fantasmes enfantins ou adolescents, qui ont duré de longues années, qui se sont répétés time and again, comme on dit, c’est certain. Pourquoi les décrire à un moment donné ? Parce que les choses qui sont tellement essentielles, tellement profondes, on a besoin, je suppose, de les sortir, et le hasard du moment a joué.
— Pauline Réage (Anne Desclos) dans O m’a dit
Un fantasme surnaturel
Depuis au moins cinq ans,44 le terme le plus recherché sur les sites de pornographie est « hentai. » L’hentaï correspond à un genre de dessin animé japonais pornographique qui dépeint des filles le plus souvent vierges, timides et à peine nubiles aux formes, et particulièrement aux proportions mammaires, défiant toute physique. En pratique ce cocktail constitue une formidable illusion érotique pour ces messieurs : on utilise tous les leviers possibles de l’excitation masculine pour susciter un maximum de fascination, et le résultat est sans appel – le succès est planétaire. Ce genre étant destiné principalement aux hommes, il est donc visuel avant toute chose : la plasticité du corps est le focus principal.
Pour toutes les raisons évoquées précédemment, il n’est pas inconcevable de voir le roman érotique féminin comme l’équivalent du « hentaï pour femmes, » c’est-à-dire un fantasme surnaturel qui combine tous les déclencheurs du plaisir féminin, qui agit en fait comme une drogue qui stimule des aires particulières du plaisir, dont une certaine cohorte de femmes est addicte. Dans ces histoires, l’utilité sociale de « l’homme capable » est maximisée fictivement et toutes ses qualités profondément masculines s’expriment pleinement, hors des contraintes du monde moderne. Si la formule reste toujours plus ou moins la même c’est bien parce qu’elle a atteint un niveau d’efficacité redoutable.

« Suis-je à la hauteur ? »
C’est une évidence, et les femmes le savent : ce genre de révélations sur les arcanes du désir peuvent désarçonner monsieur Tout-le-Monde, de la même manière que madame Tout-le-Monde sera profondément offensée de savoir que vous pensez encore en secret à votre ex.45 Quel recours donc, en tant que simple homme mortel, face au minotaure, au vampire ou au dieu de la fertilité doté d’une quéquette de 30 cm33 ? Eh bien j’ai une bonne nouvelle pour vous : le dieu de la fertilité doté d’une quéquette de 30 cm n’existe pas, pas plus que le minotaure ou le vampire. Quand bien même un homme suffirait, vous n’allez pas devenir milliardaire sado-masochiste du jour au lendemain – toute lutte est donc futile !
Cependant, si vous êtes un homme, et a fortiori si votre succès vis-à-vis de la gente féminine bat de l’aile, ce travail devrait pouvoir vous inspirer en cela que le contenu du fantasme du sexe opposé nous informe d’une direction à suivre pour ces messieurs : la voie des hommes en tant qu’être fondamentalement différencié.46 En un mot comme en cent : à défaut de ne pas devenir un vampire richissime et ultra-violent – inspirez-vous en !
Roissy disait : « quand vous doutez avec une nana, imaginez être dans un lit avec trois belles femmes » – je vous dis maintenant : « quand vous doutez avec une nana, imaginez être un minotaure mafieux multi-millionaire ! »
On peut disserter à foison quant aux causes profondes du mal-être des relations hommes-femmes modernes, où le célibat est devenu endémique, mais c’est ma conviction qu’il faut comprendre cette débâcle collective comme les conséquences de la disparition progressive de l’utilité sociale de l’un pour l’autre – l’homme ne sert plus aucune fonction pour la femme, non pas qu’elle en ait d’ailleurs le besoin, et la femme n’en sert plus pour l’homme. L’abondance moderne (que d’aucuns qualifieraient de « capitaliste ») est une condition historique absolument inédite et profondément étrangère à notre espèce vieille de 200 000 ans, un environnement auquel nous ne sommes pas préparés. Quoiqu’on en dise, un marché des rencontres purement rationnel et ablaté des impératifs de survie premiers de l’espèce (qui exigent l’entraide collective, notamment entre hommes et femmes, et permettent par la même la proximité entrainant la philia puis l’eros47,
48) est fondamentalement voué à créer autant de plaisirs passagers que de frustrations durables.
Prenez-vous pour l’homme compétent, utile et virile que vous n’êtes peut-être pas encore, et voyez se décupler votre aura – « larpez, larpez, il en restera toujours quelque chose ! »49
Je conclue ici avec le monologue final de l’excellent Mystic River, où Annabeth Markum encense son mari meurtrier, qui offre un aperçu éclairant de la psychologie féminine :
[NDT: parlant de ses trois filles] Je leur ai dit que leur papa les aimait autant, qu’il avait quatre cœurs si débordants d’amour pour nous que nous n’aurions jamais à nous inquiéter… Que leur papa ferait toujours ce qu’il aurait à faire et que ça n’est jamais mal… Ça ne peut paraître mal, peu importe ce que leur papa a dû faire… Et nos filles se sont endormies en paix. […] Leur papa est un roi ! Un roi sait ce qu’il doit faire et il le fait. Même quand c’est dur. Il fera toujours ce qu’il a à faire pour ceux qu’il aime ! C’est la seule chose qui compte ! Parce que tout le monde est faible, Jimmy… Tout le monde, sauf nous ! Nous ne serons jamais faibles. Et toi… Tu pourrais régner sur la ville.
— Annabeth Markum à son mari dans Mystic River (2003) de Clint Eastwood
![Image de : « Leur papa est un roi ! [...] Tout le monde est faible, Jimmy... Tout le monde, sauf nous ! »](mystic-river.jpg)
Annexe
Recommendations de lecture
S’il me fallait garder trois livres sur la biologie évolutionniste et les relations hommes-femmes, ce serait sans doute les suivants.
D’abord celui de Matt Ridley, The Red Queen (1995), le grand livre de référence des mécanismes darwinistes et leurs manifestations chez le genre humain – une bible relativement accessible d’une exhaustivité et d’une précision remarquables. Ensuite La domination masculine n’existe pas (2015) de l’inimitable Peggy Sastre, une synthèse didactique pleine d’esprit sur les différences hommes-femmmes et leurs causes profondes. Enfin, celui d’Ogas et Gaddam, A Billion Wicked Thoughts (2011), sans doute l’étude la plus impressionnante que j’ai pu lire au sujet de la sexualité, qui décortique les arcanes du plaisir et n’épargne aucune de nos déviances, du candaulisme aux fétiches les plus incongrus.
Récurrences de second plan dans les romans érotiques
Voici d’autres récurrences notables dans les romans érotiques féminins, qui s’expliquent d’ailleurs tous plus ou moins.
- Fragilité des héroïnes — Dans la plupart des cas, que ce soit pour cause de maladie, de « passé traumatique, » d’une faible constitution ou des trois à la fois, les héroïnes sont vulnérables et semblent peu préparées au monde dans lequel elles évoluent – accentuation des dimorphismes hommes-femmes.
- Amoralité — À aucun moment l’immoralité de l’action des protagonistes n’est évoquée, elles évoluent dans un schéma mental parfaitement amoral – la seule girouette morale est l’intérêt du clan de l’amant ou l’intention de l’héroïne à l’instant t.
- Criminalité — L’univers du crime, des gangs ou des mafias, dans lequel l’héroïne est propulsée contre son gré, est omniprésent – tendance notable hors romantasy (où les prétendants sont la plupart du temps des guerriers ou chevaliers), ce qui semble suggérer que l’expression de la masculinité était autrefois possible mais aujourd’hui n’est plus concevable que dans un contexte d’illégalité.
- Présence de « signes du destin » — C’est un secret de polichinelle que la femme aime à justifier une attirance par des signes extérieures qui témoignent d’une implacabilité du destin et motive l’apparition de l’amour, se délestant par là même de la lourdeur morale du choix (là encore un mécanisme d’anti-agentivité) ; on est en droit de penser que c’est précisément la fonction des signes astrologiques si chers à ces dames : « le cosmos nous dicte notre compatibilité ! » On retrouve systématiquement ce schéma : Avalone (The Devil’s Sons) était déjà liée au gang avant de les connaître puisqu’elle est secrètement païenne, chez Yarros et Maas le mécanisme des marques (« mate bonds ») lient deux personnes dans l’amour, etc.
Autres caractéristiques très présentes sans être universelles :
- Dissimulation des intentions chez les héroïnes — L’opacité émotionnelle et la dissimulation de la vérité sont des constantes remarquables chez toutes les héroïnes, à tel point que cela en devient souvent risible et contre-productif (dans ACOTAR notamment) – elles disent rarement ce qu’elles pensent réellement, semblent jouer un jeu mental permanent.
- Soutien féminin — Il y a souvent un personnage secondaire qui agit comme support émotionnel pour la protagoniste principale, un confident.
- Compétition entre femmes — On constate régulièrement l’irruption de rivales femmes dans l’intrigue, qui constitue parfois des ennemis majeurs dans l’histoire (ACOTAR) – une dynamique qui n’est pas sans rappeler la compétition intrasexuelle entre femmes.
- Tuteur masculin — Dans la plupart des œuvres, il y a un personnage secondaire masculin, toujours grand, beau et viril, qui agit comme tuteur vis-à-vis de l’héroïne.
- Exclusivité sexuelle des prétendants — Au départ oisifs et licencieux, les prétendants deviennent, à quelques exceptions près, exclusifs lorsqu’ils se rapprochent de l’héroïne – elle dompte la bête !
Glossaire des sciences de l’évolution
- Valeur adaptive (fitness) : succès reproductif relatif d’un individu dans un environnement donné, en quelque sorte le degré d’aptation à cet environnement.
- Redoutabilité (formidability) : capacité à nuire, à se montrer violent, potentiellement pour les bonnes comme pour les mauvaises raisons.
- Compétition spermatique : compétition entre les éjaculats de différents mâles pour la fertilisation d’ovocytes donnés à l’intérieur du tractus génital d’une femelle ; elle explique certains traits psychologiques, morphologiques et physiologiques chez l’homme (p. ex. le candaulisme, la fascination pour le sexe en groupe, etc.).
- Compétition intrasexuelle : compétition pour l’accès à la reproduction entre les individus du même sexe (p. ex. mâles contra mâles pour l’accès aux femelles).
- Syndrome du Jeune Mâle : surreprésentation des jeunes mâles dans les comportements antisociaux, s’expliquant par la compétition intrasexuelle entre hommes en âge de se reproduire et la valeur adaptive du recours à la violence (c’est-à-dire qu’ils peuvent y gagner beaucoup).
- Investissement parental : énergie déployée à assurer la survie de la progéniture ; chez l’humain il est plutôt l’apanage des femmes, d’abord et avant tout du fait de l’allaitement qui est biologiquement leur prérogative exclusive ; cela implique que le sexe qui déploie le plus d’investissement est aussi celui qui prendra le moins de risque, puisqu’il a le plus à perdre.
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- Williamson, C. (2025). What Psychology Says About Women Who Cheat [Enregistrement vidéo]. https://www.youtube.com/watch?v=xq1NPza03uM
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Romans érotiques
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- Deforges, R., & Réage, P. (1976). O m’a dit : Entretiens avec Pauline Réage. le Livre de poche.
- Héloïse, & Abélard. (1875). Lettres d’Abélard et d’Héloïse (Octave Gréard, Éd.; Vol. 1). Garnier Frères. https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_d%E2%80%99Ab%C3%A9lard_et_d%E2%80%99H%C3%A9lo%C3%AFse
- Hoover, C. (avec Vidal, P.). (2018). Jamais plus. Hugo Poche.
- Hoover, C. (2024). Ugly love (P. Vidal, Trad.). Hugo poche.
- Maas, S. J. (2017). Un palais d’épines et de roses (A.-J. Descombey, Trad.). La Martinière.
- Nascosta, C. M. (2022). Morning glory milking farm : A monster bait romance (1st éd.). Meduas Editoriale.
- Rapaport, P. (Réalisateur). (2004). Écrivain D’ O [Enregistrement vidéo]. ARTE France. http://archive.org/details/ecrivain-d-o
- Réage, P. (1968). Une Fille Amoureuse. ALACRITIE. https://alacritie.fr/repub/une-fille-amoureuse-r%C3%A9age/
- Réage, P. (avec Paulhan, J., & Pieyre de Mandiargues, A.). (1999). Histoire d’O. Librairie générale française. (Édition originale : 1954)
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- Richardson, S. (avec Keymer, T., & Wakely, A.). (2008). Pamela : Or Virtue Rewarded. Oxford University Press USA - OSO.
- Rivens, S. (2022). Captive (Vol. 1). BMR.
- Swan, L. (2023). Troublemaker (Vol. 1). BMR.
- Wallerand, C. (2022). The Devil’s sons. Plumes du web.
Roissy, 2013. ↩︎
Buckner, 2018. ↩︎
Par opposition à asexuellement, cf. Ridley 1995. ↩︎
Koops et al., 2015. ↩︎
Les dernières recherches en génétique ont confirmé que l’évolution génétique des peuples n’est pas seulement le fruit de l’inertie de phénomènes anciens : en guise d’exemple, l’environnement de ces 10 milles dernières années a exercé des pressions évolutives majeures qui ont considérablement influencé le génôme des européens, que ce soit en termes de pigmentation phénotypiques (yeux, peau, etc.), d’intelligence, de système immunitaire (p. ex. contre la tuberculose), etc. Un phénomène observable mais fallacieusement contesté jusqu’à récemment, malgré la prescience de certains chercheurs américains comme Gregory Cochran. Cf. Akbari, 2026 ; Piffer, 2024 ; Cochran, 2010 ; Emil O. W. Kirkegaard (2026) a brillamment synthétisé la problématique dans un article récent pour Aporia Magazine. ↩︎
Lee, 1968. ↩︎
Anderson, 2023. ↩︎
Darmangeat, 2023 ; Venkataraman et al., 2024 ; Alexander, 2023. ↩︎
La journaliste américaine Helen Andrews évoque dans des essais polémiques la différence entre sociabilisation masculine et féminine, cf. « La Grande Féminisation. » ↩︎
Nikolski, 2026. ↩︎
Aucun rapport avec Alexis Kohler, grand conseiller d’Emmanuel Macron, bien qu’il paraisse tout aussi néfaste. ↩︎
Ekrami, 2021. ↩︎
Youvan, 2025. ↩︎
Si la compétence est un aspect récurrent du profil de l’alpha idéal, dans la majorité des cas cette compétence se résumé à sa dangerosité, et c’est pourquoi j’ai choisi ici de parler de cet aspect plutôt que de compétence. L’intellectuel chevronné mais inoffensif, le scientifique ou le « nerd, » n’est jamais l’objet du fantasme, tandis que la brute analphabète l’est parfois. ↩︎ ↩︎
Voire le millier, voire la dizaine de milliers ; on suppose que ç’eut été Gengis Khan (Xue, 2005). ↩︎
Sastre (2015), pp. 90 et 150-152. ↩︎
Chagnon 1988, Pusey 1997. ↩︎
Dans le contexte d’une écologie « difficile, » c’est-à-dire matériellement appauvrie et violente, typiquement un pays du tiers-monde où règne une culture de l’honneur (Sastre, 2015, chapitre 4), le caractère potentiellement dangereux des hommes sera davantage apprécié des femmes. La chercheuse Tania Reynolds prétend d’ailleurs qu’il n’y a pas vraiment d’aversion à la violence venant des hommes chez les femmes (https://youtu.be/-jNZpKi0RFA?si=9YbcKpMofdoPzw6T&t=3849, à 1:04:09). ↩︎
Karmin, 2015 ; Haak, 2015 ; Thomas, 2025. ↩︎
Correspond en biologie évolutionniste au concept de « formidability » que j’ai choisi de traduire par « redoutabilité, » c’est-à-dire la capacité à nuire physiquement, le potentiel de violence. ↩︎
Aella, 2025 ; Ogas, 2011. ↩︎
Aella, 2023b. ↩︎
Aella, 2023a. ↩︎
Dans certaines situations, ce courage semble être un relatif manque de conscience qui pourrait s’amalgamer à une forme légère mais coopérative de psychopathie. Car voilà : mieux vaut qu’un psychopathe se batte pour vous plutôt que contre vous. En outre, il est de nos jours bien trop fréquent d’associer la lâcheté à la prudence. ↩︎
De la même manière que les hommes surestiment les signaux d’attachement sexuel de la part des femmes (p. ex. en croyant que toutes les actrices de films pornographiques ont de vrais orgasmes), les femmes surestiment les signaux d’attachement émotionnel venant de ces messieurs : « cette brute épaisse est forcément, au fond, un être doux et soucieux de moi ! » C’est le narcissisme de l’irrésistibilité – l’amour de l’alpha lui appartient à elle seule, et aucune de ses partenaires précédents n’arrive à sa cheville. (Ogas 2011, p. 100 et 123) ↩︎
Si l’obsession du héros pour l’héroïne passe d’abord par la beauté physique et le potentiel sexuel, il ne s’y limite pas mais est aussi le reflet des qualités uniques de l’héroïne – elle a quelque chose en plus que les autres ! Une rhétorique bien comprise des PUAs américains, qui mettent souvent l’emphase sur ce volet de l’attraction. ↩︎
Selon Ogas (2011, p. 114), les scènes de viol étaient plus communes dans les romans érotiques d’avant les années 2000. ↩︎
Réage, 1999/1954. ↩︎
Critelli, 2008 ; Bivona, 2009. ↩︎
Mais certaines assument clairement leur penchant tendancieux et l’expriment à travers un jeu consensuel populaire dans quelques milieux libertins : le « non-consentement consensuel » (CNC en anglais), une pratique de BDSM normée, comme toutes les pratiques du genre, où les participantes donnent le droit aux messieurs choisis de transgresser toutes les limites potentielles – en d’autres termes on simule un viol. La blogueuse-prostituée Aella en parle (https://aella.substack.com/p/how-my-consensual-nonconsent-orgies). ↩︎
On trouve aussi : des pénis gigantesques, des jeunes garçons puceaux (les nombreux cas de professeures qui s’envoient en l’air avec leurs élèves aux États-Unis ne devraient plus vous étonner), quelques chiens, et même une pieuvre ! On croit, à plusieurs reprises, lire les prémices d’Histoire d’O. ↩︎
S’il y a un clivage fondamental entre les féministes, c’est bien celui de l’attitude vis-à-vis de la pornographie et de la prostitution, avec les « sexe-positives » (sexpositive) d’un côté et les sexe-négatives (les anti-pornographie) de l’autre. Je parle des premières puisqu’elles sont hégémoniques dans le mouvement aujourd’hui (Levy, 2006). ↩︎
Il y a une tension inhérente entre compétition intra-sexuelle féminine et idéologie féministe moderne : la première utilise souvent l’arme du slut-shaming pour discréditer les concurrentes tandis que la seconde la voue à l’opprobre. On constate d’ailleurs dans les cultures où les influences féministes sont moindres que ce sont bien souvent les femmes plus âgées qui maintiennent les jeunes filles dans le rang de la pudeur. ↩︎
Ce qui est d’autant plus loufoque que, bien souvent, les mêmes féministes se plaignent de la sexualisation du corps féminin… Cependant les plus intègres se rangent dans le camp des féministes « sexe-négatives. » ↩︎
Aella, 2026. ↩︎
L’écrivain Milan Kundera décrit dans Le jeu de l’auto-stop l’abandon d’une jeune fille dans son rôle, d’abord feint puis finalement assumé, de prostituée : « Ce qui se produisait maintenant, c’était ce qu’elle avait toujours redouté plus que tout au monde, ce qu’elle avait toujours anxieusement évité : l’amour sans sentiment et sans amour. Elle savait qu’elle avait franchi la frontière interdite, au-delà de laquelle elle évoluait désormais sans la moindre réserve et en totale communion. A peine, dans un recoin de son esprit, éprouvait-elle une sorte d’effroi à la pensée qu’elle n’avait jamais éprouvé un tel plaisir et autant de plaisir que cette fois-ci – au-delà de cette frontière » (Kundera, 2020). ↩︎
Stéphane Edouard faisait remarquer habilement que Cinquantes Nuances et ce genre de romans en général sont bien souvent une succession ininterrompus de lieux communs, où tout s’y trouve exactement comme l’air du temps le dicte : les comportements, l’architecture, les dialogues, etc. tout jusque dans la marque des voitures est caricaturalement « à la mode » – une illustration du conformisme féminin résultant de l’aversion au conflit. ↩︎
Elle précise d’ailleurs non sans une certaine sagacité : « il n’y a aucun écart de salaire significatif entre hommes et femmes lorsque ceux-ci sont célibataires, sans enfants et âgés de moins de 40 ans. Soit un contexte où la sélection sexuelle agit de la même façon (ou, plutôt, n’agit pas) quel que soit le sexe. » ↩︎
Winegard, 2025. ↩︎
Et ce tableau pose indéniablement un dilemme pour celui qui en prend réellement la mesure, car si les hommes existent d’abord par leur redoutabilité et leurs compétences techniques, alors un retour de la guerre et de la pauvreté matérielle (loin des technologies du tertiaire) serait une bonne nouvelle pour tout le monde, puisque cela permettrait aux hommes d’exister à nouveau pour la société et pour les femmes – un constat auquel il m’est difficile d’échapper intellectuellement. En ce sens je suis techno-pessimiste et relativement opposé à un excès de sophistications civilisationnelles dans nos sociétés, puisque les sociétés faibles sont généralement vite mises à mal par les sociétés voisines plus cohésives et aggressives – et qu’avoir constamment le frigidaire rempli sans effort à fournir au quotidien développe des psychés pronfondément averse au risque et à toute forme d’inconfort, soit de mauvais soldats. ↩︎
Ogas, 2011 (chapitre 2, section « An Animated Lady ») ; Pornhub year in review reveals shocking top searches for 2025 across platform. (2025, décembre 9). UNILAD. https://www.unilad.com/news/sex-and-relationships/pornhub-top-searched-of-year-2025-951347-20251209 ↩︎
Je suis d’avis que les hommes, en large majorité, n’ont pas vraiment de fantasmes sexuels, si ce n’est celui de faire l’amour à toute sorte de femmes jeunes et fertiles. En comparaison, les fantasmes des femmes paraissent beaucoup plus spécifiques, même s’ils tournent généralement autour des axes développés dans le présent article (Friday, 2013). ↩︎
L’auteur de ces lignes tient comme une tragédie sans pareille la disparition des espaces non-mixtes, de l’école au travail. Les hommes n’ont plus d’espace dédié à leur développement personnel en tant qu’homme sans être sans cesse raccrochés à des environnements sociaux féminisés, dont, on l’a vu, les logiques sociales sont très différentes voire opposéees – difficile de croire que la crise de la masculinité moderne y est complètement étrangère. L’anonyme et brillant Citoyen de Genève a écrit un essai très bien senti sur le sujet, évidemment consultable sans même quitter le site de votre serviteur : The Gay Question (en anglais). ↩︎
Le concept de propinquité désigne ce mécanisme : à force de proximité physique, l’on s’attache à l’autre. ↩︎