Attendez attendez… Vous pensez vraiment que la littérature gooneuse est un phénomène moderne ? Vous pensez qu’elles se sont mises, d’un jour à l’autre, juste parce qu’une hurluberlue les a corrompu en écrivant par chance un roman BDSM à succès, à fantasmer d’être les femmes galantes d’hommes violents et émotionnellement fermés à double tour ? Et qu’avant ça elles ne lisaient que des romances pleines de bons sentiments ? Eh bien vous n’êtes pas au bout de vos surprises…
Harlequin : Goon, Inc.
Fondé en 1949 au Canada, Harlequin Enterprises s’est spécialisé dans la publication de fictions pour femmes. Très vite, ils se sont mis à produire des romans érotiques pour devenir dans les années 1960 le plus gros éditeur mondial dans ce domaine. L’éditeur Harlequin pesait 10% du marché à l’époque, soit 100 millions de livres vendus par an en Amérique du Nord, et rayonnait jusqu’en Europe, notamment en France – votre mère en a peut-être dans sa bibliothèque !
Quelques exemples d’éditions françaises :

Soucieux d’industrialiser le processus de création, ce qui bien souvent signifie une rémunération moindre pour les auteurs, toutes leurs publications se devaient de suivre une même trame : des histoires sentimentales courtes et intenses, parsemées de mystères et d’aventure. En pratique les livres semblent être des copies d’une même formule, décrite par Tania Modleski dans Loving With a Vengeance1 :
[Une] jeune fille vierge, naïve, tantôt pauvre tantôt relativement aisée, fait la rencontre d’un homme beau, fort, riche et expérimenté avec ces dames, de 5 à 10 ans son aîné. Son attitude cynique, moqueuse, méprisante voire ouvertement hostile et brutale, provoque la confusion de l’héroïne, d’autant plus qu’elle est l’objet de son désir secret. À la fin, ils se réconcilient lorsque le héros révèle au grand jour son amour, qu’elle finit par partager.
Une méthode bien rodée, trop bien sans doute, qui limite au maximum le risque et maximise la rentabilité. Les auteurs deviennent ainsi les porte-voix d’un même son de cloche, celui qui plaît tout particulièrement à un certain lectorat féminin. Des porte-voix que l’exigence de rentabilité assome à tel point que de nombreux correcteurs ont déjà assignés l’entreprise en justice.2 L’éditeur se targue d’une bibliothèque qui fait plus de deux fois le tour de la Terre. « Une success story qui ne doit rien au hasard, et tout aux femmes.3 »
Un homme « âgé, beau, fort et cynique… » Ça ne vous rappelle rien ? Nous retrouvons ici le fameux script féminin, qui n’est donc pas uniquement celui du roman érotique moderne, mais d’abord celui d’une galaxie d’œuvre bien plus large – le Gooniverse.
Et, à ce sujet, les français en savent sans doute plus que beaucoup car, en un sens, le smut a déjà marqué l’histoire littéraire de notre pays par le passé… dans les années 1950 !
Histoire d’O
En 1954, Pauline Réage (de son vrai nom Anne Desclos), une des premières femmes à faire hypokhâgne, publie « Histoire d’O. » La préface, dont l’auteur se révélera être son amant de l’époque, est intitulée « Le Bonheur dans l’Esclavage » – voilà qui donne le ton. C’est l’histoire d’une femme qui choisit de son plein gré de donner sa personne, au sens très littéral, pour son amant dans un premier temps, dans un mystérieux château à Roissy-en-Brie où l’on « dresse les femmes » – euphémisme pour dire qu’on leur dicte leurs moindres gestes et qu’on les viole à souhait.
Bien entendu, le roman fit scandale à l’époque – mais, du moment qu’il fut connu du public, témoigna d’un succès retentissant, et fut traduit dans près de 20 langues pour devenir le roman français le plus vendu à l’étranger dans les années 60.4

En comparaison des œuvres précédemment mentionnées, Histoire d’O fait figure de prix Nobel de littérature – pas seulement par simple vertu de comparaison, mais aussi par la maestria indéniable de l’écriture. Tout en retenue et en finesse, l’auteur, par le contraste du style et de la substance, sublime les situations dépeintes, souvent extrêmes, et fait de ce livre une œuvre unique, empreinte d’une froideur objective qui lui permet de rester maître d’un sujet, s’il en est, en proie aux passions. La face cachée, pourrait-on dire, du Diable au Corps de Radiguet.
Morceau choisi :
Il lui était bien indifférent, à Roissy, que ceux qui se servaient d’elle eussent quelque sentiment que ce fût : ils étaient les instruments par quoi son amant prenait plaisir à elle, par quoi elle devenait ce qu’il voulait qu’elle fût, polie et lisse et douce comme une pierre. Leurs mains étaient ses mains, leurs ordres ses ordres. Ici non. René l’avait remise à Sir Stephen, mais on voyait bien qu’il voulait la partager avec lui, non pas pour obtenir d’elle davantage, ni pour la joie de la livrer, mais pour partager avec Sir Stephen ce qu’il aimait aujourd’hui le plus, comme sans doute jadis, quand ils étaient plus jeunes, ils avaient ensemble partagé un voyage, un bateau, un cheval.
Mais l’origine de ce livre n’est pas qu’un simple fantasme : ce fut un défi, comme une « lettre d’amour » à son amant, Jean Paulhan, lettré illustre, chad gros baiseur (de l’aveu de sa belle-fille) qui soufflait les dames par son intelligence. En effet, il lui avait confié qu’il ne pensait pas qu’une femme eût pu produire quelques chose de comparable à Sade, et il n’en fallut pas plus pour qu’Anne se mette à ébaucher Histoire d’O.
On y lit l’intégral abandon de la protagoniste, dans la sujétion d’elle-même au désir d’autrui, en particulier de son maître : d’abord son amant, un certain René, puis un noble anglais, Sir Stephen, à qui elle est « donnée » et dont elle tombe à son tour amoureuse. Une vision qui diffère perceptiblement du script féminin mais s’en rapproche dans l’évolution de l’inimitié à l’amour pour Sir Stephen. On y retrouve également le thème du BDSM, un classique de la littérature érotique, mais qu’on retrouve parfois ailleurs, par des chemins détournés !
Le Goon des étoiles
L’américain John Norman, doctorant en philosophie, a produit à partir de 1966 une saga de science-fiction et de fantasy, les Chroniques de Gor, narrant la vie sur une anti-Terre à l’opposée du système solaire. Monde primitif, Gor est le théâtre de guerres permanentes entre tribus rivales. Et dans ce contexte, les femmes ont une place qui restait, même pour les années 70, très controversée – à tel point que la production des livres fut arrêtée sous pression des lobbies féministes malgré le succès commercial évident de la série.

« Possédez-nous, dominez-nous ! Asservissez-nous, comme il se doit, afin que nous vous aimions comme les femmes sont censées aimer, complètement et sans aucune réserve, totalement, sans penser à nous-mêmes ! » s’exclame une femme dans le tome 23. Car c’est la permanence du joug des hommes conquérants et violents qui attend une minorité de femmes de la planète Gor. Une esthétique de la soumission régit par des codes, symboliques, vestimentaires, gestuels, des rituels et des normes sociales, avec plusieurs castes d’esclaves. Mais tout cela n’a pas découragé certains, bien au contraire, puisqu’ils se sont évertués à recréer fidèlement les conditions de vie de cet univers fantastique : la communauté goréenne, qui comptait (et compte encore sans doute) une proportion significative de femmes, comme dans le lectorat des romans.5
Le site SilkAndSteel.com et son forum furent jusqu’en 2018 le repère virtuel de cette communauté : « Notre mode de vie goreen est une démarche sérieuse, consensuelle et réservée aux adultes. La citoyenneté au sein de Silk & Steel occupe une place très importante dans nos vies. Nous partageons ensemble une authentique Pierre Sacrée [signe d’appartenance à un clan dans l’univers de Gor], gardée en permanence par un citoyen chargé de la défendre.6 »
Mais au-delà des écrans, c’est aussi dans la réalité que ce jeu de rôles se joue : « L’une des principales conditions requises pour obtenir la citoyenneté au sein de Silk & Steel est que tous les citoyens doivent avoir rencontré au moins un de leurs concitoyens en personne. Silk & Steel n’est PAS seulement une communauté en ligne. […] Tous nos citoyens ne sont pas engagés dans des relations goréennes de maître / esclave (même si la plupart l’ont été). […] Nos citoyens sont tous des Goréens Libres[.] Les esclaves goréens sont, par définition, exclus de la citoyenneté [et] peuvent être « possédés » ou autrement attachés à nos citoyens, mais ils7 n’obtiennent pas la citoyenneté dans nos rangs grâce à une telle union. »
Paru en 2000, un article de la revue progressiste Salon8 relatait le parcours de Bill, maître goréen entraîné dans ce mode de vie par une ancienne petit amie. Sura, une de ses esclaves, était policière dans une vie antérieure et bien qu’elle eut fondé une famille, le fait qu’elle eut été la source de revenus principal et celle qui prend la plupart des décisions dans le couple « ne la satisfaisait pas en tant que femme [ni] en temps qu’être humain. » Au moment de l’article, elle vivait avec son maître et dormait dans une cage.
En mai 2006 la police de Darlington en Angleterre rentre par effraction chez un certain Lee Thompson. Un contact aux États-Unis prétend qu’une femme y est retenue contre sa volonté. Mais les koatiens, qui sont une succursale des goréens « en mieux, » assurent pourtant tous être des adultes consentants.
En 2008 il sera écroué pour avoir recruté la jeune femme concernée, âgée de 29 ans, en vue de l’obliger à avoir des rapports sexuels, mais la cour écartera qu’elle l’ait été sous la menace.
Paméla de Richardson
Et, comme vous vous en doutez, on peut encore remonter plus loin pour trouver l’expression de ce genre de dynamique amoureuse.
Paméla ou la Vertu Récompensée est un roman épistolaire publié en 1740 par Samuel Richardson. Paméla Andrews, jeune ingénue de 15 ans maltraitée par son entourage est la proie des avances répétées, inconvenantes et abusives du débauché9 Monsieur B. Touché par son attachement à sa vertu, c’est-à-dire sa chasteté, il comprend sa sensibilité et elle finit par l’épouser. Là encore, le succès commercial fut immense.
Autre époque, autres moeurs : bien que les hommes soient tout aussi agressifs, la sexualité s’exprime différemment, c’est-à-dire ne s’exprime pour ainsi dire pas, et une attention particulière est portée à la vertu des jeunes femmes, particulièrement dans les romans écrits par des hommes, comme celui-ci.
Des lettres érotiques au XIIème siècle
L’amour lui donnait une nature d’esclave. — Raymond Radiguet, Le Diable au Corps
Enfin arrêtons-nous un instant sur une correspondance remarquable et remarquée datant du Moyen-Âge : celle de l’abbesse Héloïse avec Pierre Abélard, théologien de premier ordre.
Au-delà de la passion débordante pour son amant, Héloïse est une femme remarquée pour son érudition – pourtant cet amour surpasse, de son propre aveu, l’ardeur de sa piété.
Avec une langue pleine d’esprit, elle confie désirer secrètement être sa « fille de joie » plutôt que sa femme.

Par votre ordre, j’ai pris avec un autre habit un autre cœur, afin de vous montrer que vous étiez le maître unique de mon cœur aussi bien que de mon corps.
Bien que le nom d’épouse paraisse et plus sacré et plus fort, un autre a toujours été plus doux à mon cœur, celui de votre maîtresse, ou même, laissez-moi le dire, celui de votre concubine et de votre fille de joie
On retrouve ici parmi les clichés, à l’évidence intemporels, une déclaration de soumission qu’on traduirait en langage grossier par « je suis ta pute. »
J’en prends Dieu à témoin, Auguste, le maître du monde, m’eût-il jugée digne de l’honneur de son alliance et à jamais assuré l’empire de l’univers, le nom de courtisane avec vous m’aurait paru plus doux et plus noble que le nom d’impératrice avec lui.
Il transparait qu’Abélard est un « gros baiseur » qui la traite comme une membre parmi d’autres de son harem, ce qui ne l’empêche pas de tomber éperdumment amoureuse :
C’est la concupiscence plutôt que la tendresse qui vous a attaché a moi, c’est l’ardeur des sens plutôt que l’amour
Dites-moi seulement, si vous le pouvez, pourquoi, depuis ma retraite que vous seul avez décidée, vous en êtes venu à me négliger, à m’oublier si bien, qu’il ne m’a été donné ni de vous entendre pour retremper mon courage, ni de vous lire pour me consoler de votre absence
Elle menace même de se suicider si elle ne se révèle pas digne de son amour – un dénouement qui n’est pas sans rappeler celui d’Histoire d’O.
Après ce court examen non-exhaustif mais représentatif de la littérature, nous l’avons vu, le script semble être une histoire récurrente de nos cultures, dépeinte à des degrés divers, avec des variantes, et toujours ce même fil rouge de la violence et de la soumission. Mais il n’y a pas que dans la littérature qu’il ressort.
Gooneuses.com
Fondé en 2021, en pleine période d’essor de l’IA grand public, character.ai, une plateforme innovante de chat en ligne basée sur des personnages IA (célébrités, personnages fictifs, mentors virtuels, etc.) avait tout pour cartonner. Mais au-delà de ce succès annoncé, il y a une chose que les développeurs chevronnés ex-Google n’avaient probablement pas anticipé. Une chose qui a, en fait, pris de court tout le secteur.
Arrivé sur le site, on s’étonne que les personnages mis en avant (grand-parents, personnages historiques, etc.) ne semblent pas attirer les foules : hors Napoléon et quelques personnages de mangas obscurs, on cumule souvent moins d'1 million d’utilisation. Mais très vite, une catégorie se démarque d’entre les lignes, avec des bots qui explosent les compteurs d’audience. Car, comme prédit par les plus perspicaces, le rapport particulier des femmes à l’imaginaire aurait dû nous mettre sur la voie : si la littérature érotique est largement l’apanage des dames, pourquoi en serait-ce autrement avec les bots de conversation IA ?
Aujourd’hui le constat est clair : la majeure partie du contenu du site semble consacrée à une seule activité en particulier : le goon – tous les bots ou presque jouent le rôle de petit ami virtuel. Les gooneuses ont pris le contrôle du site.
Par exemple sur la page d’accueil on peut apercevoir ceci :

Un coloc’ « pire ennemi » ? Tiens tiens tiens… On comprend l’ampleur du phénomène après quelques recherches anodines :


Le tatoueur « cold and dominant, » le nerd « super musclé » – je vous avoue que je ne les avais pas vu venir !
Je suspecte que l’audience du site et celle des lectrices de roman érotique, particulièrement de smut, se chevauchent, tout en en étant une sous-catégorie plus isolée socialement – plus « geekette » que littéraire disons. Puisqu’il n’y a pas de classement « officiel » (qui révélerait la main-mise des gooneuses sur la plateforme), j’ai dû effectuer des recherches par mot-clé pour discerner les bots les plus populaires. Accrochez-vous.
En tête des compagnons IA préférés de la gente féminine sur character.ai, on trouve :
1) le meilleur ami secrètement « en crush » sur elle (un [1] seul bot) – le plus populaire, et aussi un des rares bots « normaux » que j’ai pu voir…

talonné de très près par :
2) le mafieux et toutes ses déclinaisons (plus d’une centaine de bots) : mariage arrangé, boss, homme de main du chef, mari, beau-père, père, etc. – difficile de ne pas tomber sur une version ou une autre du mafieux !

3) Les bad boys dans toutes leurs déclinaisons :

Mentions spéciales pour :
- le tueur en série (je suspecte que les vrais tueurs en série, comme Ted Bundy, ont été interdit sur la plateforme), et notamment Hannibal Lecter
- le chef orc, dont tu deviens « l’animal de compagnie »
- le « meilleur ami qui t’a mis enceinte »
- les grand frères (quand même « froids » et hyper-masculins faut pas déconner !) – combien de filles uniques parmi les gooneuses ?
- le fils adolescent (sans père) – oui, c’est un roleplay de mère célibataire
En bonus, voici le premier message que m’envoie mon IA de chef orc… Ça donne envie !

Encore une fois : ce n’est pas l’offre qui crée la demande, mais bien la demande qui oriente l’offre – les gooneuses sont nombreuses et ont du temps à consacrer à leurs fantasmes. Et on dirait bien qu’elles aiment les hommes violents !
Les gooneuses de criminels
Forts de conditions de détentions luxueuses en comparaison de la grande majorité des autres pays, s’ils peuvent jouer à la Playstation, sortir de nombreux jours par an et organiser des attentats depuis leurs cellules, les détenus peuvent aussi se marier. Et comment, puisqu’une floppée de femmes n’attendent que ça : les gooneuses de criminels.
Le tueur isérois de la petite Maëlys de Araujo s’est récemment illustré pour avoir violenté sa compagne, ancienne étudiante en droit – qui n’avait sans doute pas choisi ce cursus par hasard. Bien que condamné pour ces faits, sa compagne prend sa défense et parle d’une mauvaise interprétation des images de vidéosurveillance : il ne voulait, en fait, que « simuler une agression » – nous voilà rassurés ! Le résultat de cet union est leur fils dont elle défend le « droit d’avoir un papa, » même un criminel condamné à la perpétuité. De ses propres mots elle est « tombée amoureuse d’un être humain. » Un motif récurrent chez cette population de femmes aux inclinaisons bien singulières. « Je voyais l’homme avant les actes » déclarait sa compagne précédente.
Le dernier terroriste survivant de l’attentat du Bataclan a, quant à lui, fait connaissance avec plusieurs femmes depuis son incarcération, dont une certaine Maëva, 29 ans, qui le suit depuis 8 ans maintenant. Depuis lors, à coup de lettres manuscrites particulièrement soignées, elle a plaidé maintes fois les magistrats de lui accorder une visite. Bien qu’elle ne l’avait alors jamais rencontré, elle l’a « épousé par téléphone » en 2022 et a été cette année accusée d’avoir voulu organiser des attentats.
Ce phénomène a un nom : l’hybristophilie.
La plupart des femmes qui leur écrivent ou les demandent en mariage ne les connaissent même pas, elles ne les ont vus qu’à la télévision ! — Horlans, 2015
Au début du siècle dernier, Landru, le tueur en série le plus célèbre de l’époque, a reçu plus de 4000 lettres d’admiratrices en 3 ans, avant d’être exécuté.
Exemple plus cocasse : Jeffrey Dahmer, tueur en série cannibal, recevait lui aussi de nombreuses lettres, cadeaux et même de l’argent de la part de femmes – chose étonnante, puisqu’il est de notoriété publique que Dahmer est homosexuel !

On remarque d’ailleurs que ce phénomène ne se cantonne pas aux admiratrices inconnues mais qu’il concerne aussi les femmes en contact avec ses prisonniers, que ce soit dans le cadre de leur détention (avocates, thérapeutes, surveillantes, etc.)10 ou autres.
En Suède, un scandale impliquant une trentaine de policières a éclaté l’an dernier : elles communiquaient des informations confidentielles à des membres d’un gang, et ont permis notamment de tuer plusieurs personnes d’un autre gang rival. Une certaine « Elin » a rencontré son petit ami criminel sur une application de rencontre. Une autre est tombée amoureuse du malfrat sur lequel elle enquêtait.11
Plus proche de nous, l’actrice Béatrice Dalle a fait les frais d’une relation avec un détenu croisé sur le tournage du film Tête d’Or (2006). Elle en garde un « mauvais souvenir. »12
Des situations qui tendent à prouver que ce qui démarque ces hommes des autres, c’est-à-dire la reconnaissance « officielle » de leur capacité à la violence, joue un rôle majeur dans l’attirance qu’ils exercent sur ces femmes, à bien plus forte raison que le fait qu’il soit enfermé, et donc « contrôlable, » comme on l’argue souvent.
Le Gooniverse comme volonté et comme représentation
La fille écrivait comme on parle dans le noir à celui qu’on aime, lorsque les mots d’amour ont été retenus trop longtemps et ruissellent enfin. Pour la première fois de sa vie écrivait sans hésitation, sans répit, rature, ni rejet, écrivait comme on respire, comme on rêve. — Anne Desclos au sujet de l’écriture de son roman Histoire d’O (Une Fille Amoureuse, 1968)
À ce stade, nul doute ne subsiste : le Gooniverse existe et, pour l’œil averti, il est visible partout dans notre imaginaire.
Vous êtes Nada dans Invasion Los Angeles et vous mettez les lunettes que je vous ai donné : voilà la réalité d’un narratif omniprésent dans notre culture – dans beaucoup de récits et de tropes culturels13 et dans de nombreuses tendances comportementales chez les femmes. Il n’est bien sûr pas l’intégralité de la culture créée par les femmes, mais son ubiquité et sa constance pose indéniablement question.

Mais, puisque ces romans et autres contenus sont l’apanage d’une minorité, en quoi ce qu’on peut en distiller concerne-t-il potentiellement toutes les femmes ?
Le mystérieux blogueur américain Roissy, dans sa prose caractéristique, nous éclaire sur le sujet14 :
Scott Peterson était dans le couloir de la mort lorsqu’il reçut sa première demande en mariage d’une fan. Est-ce que toutes les femmes aiment les criminels écroués ? Non, mais la quantité et l’intensité de l’attention qu’on leur porte nous dit quelque chose de très pertinent à propos du plus profond et du plus sincère désir du cœur d’une femme. Et quelque chose de déconcertant, en effet.
Si Sarah l’avocate parisienne branchée nierait qu’elle puisse être un jour attirée par un criminel notoire, la vérité est qu’elle n’est pas si étrangère aux femmes qui se jettent à leurs pieds. Il s’agit là d’une différence de degrés, et non de nature. Pour chaque groupie qui écrit un poème aux tueurs de sang-froid, il y a cent femmes dont le cœur bat pour un salaud qui les trompe ou un goujat qui leur ment.
Le monstre du ça [freudien] règne en maître sur nous tous, aujourd’hui et pour toujours.
C’est une histoire de degrés, un continuum : l’hybristophile est à un extrême ; puis celle qui semble, malgré elle, enchaîner les relations abusives ; puis celle qui n’a vécu qu’une seule relation abusive ; puis à l’autre extrême l’amour moral, désintéressée, de pure bienveillance pour autrui – si tant est qu’il existe.
Dans un prochain chapitre nous nous pencherons sur la pornographie et la sexualité avant d’aborder les causes profondes de ce phénomème.
Bibliographie
- BBC News. (2006, mai 19). Officers discover sex-slave cult. BBC News. http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/4996410.stm
- Deforges, R., & Réage, P. (1976). O m’a dit: entretiens avec Pauline Réage. Le Livre de poche.
- Gracen, J. (2000, mai 18). Chain gang. Salon.Com. https://www.salon.com/2000/05/18/gor/?utm_source=website&utm_medium=social&utm_campaign=ogshare&utm_content=og
- Les éditions Harlequin. (s. d.). Consulté 29 novembre 2025, à l’adresse https://harlequin.helloromance.fr/contenu/les-editions-harlequin
- lunacaleeng, & Norman, J. (2012, septembre 14). Interview with John Norman. Lunacaleeng. https://lunacaleeng.wordpress.com/2012/09/14/interview-with-john-norman-background-info/
- mlk. (2015). Sept correcteurs assignent Harlequin aux prud’hommes. Livres Hebdo. https://www.livreshebdo.fr/article/sept-correcteurs-assignent-harlequin-aux-prudhommes
- Modleski, T. (2008). Loving with a Vengeance: Mass Produced Fantasies for Women (0 éd.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203941102
- Rapaport P. (2004). Écrivain D’ O [Enregistrement vidéo]. ARTE France. http://archive.org/details/ecrivain-d-o
- Roissy. (2009). Chicks Dig Jerks: A Series [Blog]. Château Heartiste. https://theredarchive.com/blog/Heartiste/chicks-dig-jerks-aseries.56517
Romans
- Brontë C. Jane Eyre. London : Penguin Books, 2006. 578 p. ISBN : 9780141441146.
- Héloïse, Abélard. Lettres d’Abélard et d’Héloïse [En ligne]. Paris : Garnier Frères, 1875. Disponible sur : https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_d'Abélard_et_d'Héloïse
- Norman, J. (2007). Renegades of Gor (E-Reads ed.). ISBN : 9780759219564
- Réage P. Histoire d’O. Paris : Librairie générale française, 1999. ISBN : 9782253147664.
- Réage, P. (1968). Une Fille Amoureuse. ALACRITIE. https://alacritie.fr/repub/une-fille-amoureuse-réage/
- Richardson S. Pamela: Or Virtue Rewarded. Oxford : Oxford University Press USA - OSO, 2008. (Oxford World’s Classics Series). ISBN : 9780199536498.
Hybristophilie
- Agrapart, M. (2009). Femmes fatales : Les criminelles approchées par un expert. M. Milo.
- Aublanc, M. (2024, janvier 17). Nordahl Lelandais devenu père en prison : Comment expliquer l’attirance pour les criminels? BFM. https://www.bfmtv.com/police-justice/nordahl-lelandais-devenu-pere-en-prison-comment-expliquer-l-attirance-pour-les-criminels_AN-202401170038.html
- Blanchard, F. (2025, septembre 19). « Je suis tombée amoureuse d’un être humain » : La compagne de Nordahl Lelandais, jugé pour violences conjugales, sort du silence. BFM. https://www.bfmtv.com/police-justice/je-suis-tombee-amoureuse-d-un-etre-humain-la-compagne-de-nordahl-lelandais-juge-pour-violences-conjugales-sort-du-silence_AV-202509190424.html
- Canning, K. (2019, mai 7). Seriously Though, Why Were So Many Women Obsessed With Ted Bundy? Women’s Health. https://www.womenshealthmag.com/health/a27397635/ted-bundy-hybristophilia-definition/
- Euronews. (2024, avril 30). Swedish police to investigate reports of leaks to violent gangs. Euronews. http://www.euronews.com/2024/04/30/swedish-police-to-investigate-reports-of-information-leaks-to-violent-gangs
- Horlans, I. (2015). L’amour (fou) pour un criminel. Cherche midi.
- Montet, T. (2024, janvier 31). « Il s’est mis à me frapper » : Béatrice Dalle traumatisée par son mariage avec un prisonnier. https://www.journaldesfemmes.fr/people/actus/3159086-beatrice-dalle-mariage-prisonnier-violences-conjugales/
- Orbán, T. (2024, avril 30). Sleeping with the Enemy : Swedish Police Staff Leaked Deadly Info to Gang Members. https://europeanconservative.com/articles/news/sleeping-with-the-enemy-swedish-police-staff-leaked-deadly-info-to-gang-members/
- Paris Match. (2025, septembre 20). Exclusif : La compagne de Nordhal Lelandais au tribunal de Colmar. Paris Match. https://www.parismatch.com/actu/faits-divers/exclusif-la-compagne-de-nordhal-lelandais-au-tribunal-de-colmar-257334
- Rigot, M. (2025, novembre 14). Qui est Maëva B., l’ex-compagne de Salah Abdeslam mise en examen pour un projet d’attentat ? « Allah m’a fait rêver de toi ». La Libre.be. https://www.lalibre.be/international/europe/2025/11/14/qui-est-maeva-b-lex-compagne-de-salah-abdeslam-mise-en-examen-pour-un-projet-dattentat-allah-ma-fait-rever-de-toi-DV5BYWGWAFA6HHKZFZJC373ZUQ/
- Seltzer, L. F. (2012, avril 24). Why Do Women Fall for Serial Killers? | Psychology Today. Psychology Today. https://www.psychologytoday.com/us/blog/evolution-of-the-self/201204/why-do-women-fall-for-serial-killers
Modleski, 2008 : « [A] young, inexperienced, poor to moderately well-to-do woman encounters and becomes involved with a handsome, strong, experienced, wealthy man, older than herself by ten to fifteen years. The heroine is confused by the hero’s behavior since, though he is obviously interested in her, he is mocking, cynical, contemptuous, often hostile, and even somewhat brutal. By the end, however, all misunderstandings are cleared away, and the hero reveals his love for the heroine, who reciprocates. » ↩︎
mlk, 2015. ↩︎
https://harlequin.helloromance.fr/contenu/les-editions-harlequin ↩︎
Selon John de St. Jorre dans Rapaport (2004). ↩︎
Sur Reddit, le commentateur anonyme DeTroyes1, apparemment ancien libraire, parle de 60% de lectorat féminin dans les années 2010 : https://www.reddit.com/r/printSF/comments/w83g3u/comment/izn1dih/. L’auteur parle lui dans une interview d’une « majorité » de lectrices (lunacaleeng, 2012). ↩︎
https://web.archive.org/web/20131212181422/http://silkandsteel.com/whoweare.html ↩︎
Il semblerait qu’il peut y avoir des escalves hommes. ↩︎
Gracen, 2000 ; au sujet du reste de l’article, les critiques de la biologie évolutionniste déployé par l’auteure sont aussi ridicules que l’apologie caricaturale qu’en fait le goréen Julien de Londres cité dans l’article, nous y reviendrons plus loin. ↩︎
Homme qui vit dans la débauche, libertin, figure du rake dans le monde anglo-saxon, le mauvais garçon. ↩︎
Canning, 2019. ↩︎
Orbàn, 2024 ; Euronews, 2024. ↩︎
Montet, 2024. ↩︎
« Élément narratif récurrent, facilement reconnaissable par le public, qui sert de base ou d’ingrédient commun à de nombreuses œuvres » – https://fr.wikipedia.org/wiki/Trope_(fiction) ↩︎
Roissy, 2009. ↩︎