Parmi toutes les idées reçues autour de la natalité, le baby-boom trône au sommet : tout le monde sait que l’explosion de la natalité est liée à la fin de l’effroyable guerre qui nous a tant coûté sur le plan humain, c’est simple. Pourtant, il n’en est rien : la vraie raison est plus subtile – et, en fait, bien plus polémique !
Bon, vous l’avez compris : le baby boom a bel et bien eu lieu, mais il n’est pas du tout l’idée qu’on s’en fait.

En réalité ce boom commence en 1940, voire plus tôt, et, s’il fut interrompu temporairement chez les nations ayant pris par aux hostilités, il se manifeste également dans les pays qui ne participent pas directement à la Seconde Guerre Mondiale. Pour s’en rendre compte il faut garder à l’esprit que les progrès de la médecine ont relégué aux oubliettes la mortalité infantile. En considérant le taux de fécondité net (débarrassé de la mortalité infantile, “completed fertility rate”), une autre image émerge.

Ce changement brusque n’a d’ailleurs pas eu lieu partout.

Et c’est là un fait absolument remarquable : les pays les plus avancés technologiquement, intellectuellement et socialement de l’époque ont connu un essor démographique qui, du point de vue du discours dominant, semblait inespéré. Et si ce n’était ni la pauvreté, ni l’éducation, ni le développement technologique qui nous conditionne à faire moins d’enfants ? Et si c’était possible d’avoir une société moderne et viable démographiquement ?
En France, la première transition démographique plonge le pays, dès le début du XIXème siècle, dans un marasme historiquement inédit, très tôt comparé au reste de l’Europe. Pourtant, cette chute vertigineuse est redressée plus tard par le baby boom.

En fouillant dans les données relatives à cette période, on trouve toute une batterie de paramètres qui pointe vers une même direction : une responsabilisation générale des individus. Que ce soit la fréquentation des lieux de culte, l’âge du premier mariage ou le nombre de jeunes adultes vivant chez leurs parents, beaucoup de variables se mettent à bouger de concert.

Contrairement à ce que l’on croit, ni la contraception, ni le niveau d’équipements des foyers, ni même la prosperité économique n’explique le phénomène. Joan Larroumec démonte d’ailleurs dans cet excellent fil la plupart des idées reçues à ce sujet : https://x.com/larroumec2733/status/1981250491540471905.
En réalité, seule une certitude demeure : le baby boom est un boom des mariages.

Certes, c’est une tautologie me direz-vous, mais il faut tout de même le préciser : bien que la fécondité des couples ait été moins importante, le fait qu’il y ait eu plus de mariage pendant le boom a permis à celui-ci d’advenir. Mais suivons le lapin blanc jusqu’au bout : pourquoi les hommes et les femmes se sont-ils mariés d’avantage que les générations précédentes ?
La réponse est facilement observable ici :


La cause du baby boom est le différentiel de statut entre jeunes hommes et jeunes femmes, qui a augmenté considérablement pendant cette période.
En d’autres termes, le mécanisme est le suivant : les jeunes femmes cherchent le statut social et la prospérité économique ; lorsque les jeunes hommes peuvent leur offrir cela, elles les marient et ont des enfants ; lorsqu’ils ne peuvent pas, elles ne se marient pas, ont des relations moins stables et ont moins d’enfant.
Une bonne illustration du différentiel de statut comme moteur de la prospérité des couples : l’écart de salaire h/f n’apparaît qu’en comparant les hommes mariés, qui travaillent énormément, au reste des femmes, et s’estompe largement lorsqu’on examine les parties équivalentes. Et nous savons que c’est un effet de sélection : les hommes les plus productifs sont choisis en amont par ces dames – elles ont l’œil !

Si le statut social ne se réduit pas au potentiel économique d’un homme sur le marché du travail, c’est aujourd’hui à quoi il est amalgamé puisque toutes les autres formes de distinctions ont peu ou prou été abolies, particulièrement au sein des univers anonymes et sclérosés des grandes villes.
Car si la cause de l’essor démographique est claire, celle de son déclin l’est moins : il s’est produit de nombreux changements qui ont perturbé cet équilibre : la Grande Féminisation, la sur-éducation (aujourd’hui indéniable, dont parle entre autres Todd), la discrimination positive, les allocations de l’État, etc. sont autant de mécanismes qui transfèrent le statut d’un groupe vers l’autre.
En parallèle, le mariage a été fondamentalement vidé de sa substance, d’une part à cause de la libération des mœurs (le mariage est vécu comme un frein à l’épanouissement sexuel) et d’autre part à cause des changements légaux autour de celui-ci (divorce sans condition qui dévalorise l’union, favoritisme systématique des mères, etc.). JD Unwin, anthropologue anglais du siècle dernier, pense que la disparition de la monogamie absolue signe notre arrêt de mort civilisationnel…

Pour renverser la vapeur, il va falloir démonter tout l’édifice social moderne des 50 dernières années – autant dire que ce ne sera pas une mince affaire.
There is no need to accept demographic decline as the price of prosperity. We have beaten it before. We can beat it again!
Conclusion : messieurs, prenez votre courage à deux mains et aller parler à cette barista qui vous fait de l’œil – car pas sûr que cette ingénieure soit aussi facile à convaincre !

Cet article est un résumé sommaire du magnum opus de l’inénarrable blogueur anonyme Arctotherium. Retrouvez son article complet, encore plus fourni, ici (en anglais) : https://arctotherium.substack.com/p/the-baby-boom.
Références
- Le fil de Joan Larroumec qui démonte les idées reçues sur la natalité : https://xcancel.com/larroumec2733/status/1981250491540471905
- Un précédent article de votre serviteur, complémentaire de celui-ci, sur la synchronie reproductive dans les sociétés humaines : https://alacritie.fr/2025/natalit%C3%A9-et-courbe-de-vitalit%C3%A9/
- Are All the Good Men Married? (sept. 2025), Crémieux Recueil, https://www.cremieux.xyz/p/are-all-the-good-men-married
- Doepke, Matthias and Hazan, Moshe and Maoz, Yishay, The Baby Boom and World War II: A Macroeconomic Analysis (January 1, 2008). Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=1083635 or http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.1083635
- G. Blanc and R. Wacziarg, Change and persistence in the Age of Modernization: Saint-Germain-d’Anxure, 1730–1895, Explorations in Economic History, https://doi.org/10.1016/j.eeh.2020.101352
- Moro, A., Moslehi, S., & Tanaka, S. (2017). Marriage and Economic Development in the Twentieth Century. Journal of Demographic Economics, 83(4), 379–420. https://www.jstor.org/stable/26422436
- Goldin, Claudia and Lawrence Katz, The Homecoming of American College Women: The Reversal of the College Gender Gap. Journal of Economic Perspectives vol. 20, (January 01, 2006): 133-156.