Lectures de Janvier 2023
L’essence du millénial et de la société qui l’a vu grandir. – Réflexions sur la dette technologique et le déclin des sociétés complexes. – L’oenologie est-elle bidon ?

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Étiquette(s) : lectures  ;  miscellanées  ;  anthropologie

L’excellent Sotonye republie une tribune sur les millenials, ces « éternels vingtenaires ».
Ce n’est pas tant l’immaturité qui y est pointé du doigt, comme on en a l’habitude mais c’est la réalité matérielle, psychologique et idéologique dans laquelle ils ont grandit qui est mise en exergue. Un univers de diplômes, d’assurance, de certification, une succession de « safe spaces, » tous soigneusement approuvés par leurs parents, pour des vies dont chaque aspérité a été soigneusement lissé au préalable. Le parcours d’endurance de l’éducation a eu raison de cette génération frileuse qui s’ennuie. En dernière instance, c’est la réticence manifeste à prendre des risques qui caractérise les millenials.

At root, these objections are about that Millenial standby: risk aversion. And family is a risk. […]
“We are pathologically terrified of risk and I think we have this enslavement to our own ideas of respectability, our own ideas of our life plan, our commitments, our existing duties such that something as radically changing as a new life doesn’t fit in with those existing duties.”

À consulter ici : https://sotonye.substack.com/p/terminally-twentysomething


Il est indéniable qu’il y a eu dans l’Histoire au moins une société d’une complexité comparable à la nôtre. En l’an 1500 av. J-C, mycéniens, minoens, assyriens, hittites et cananéens étaient tous reliés par les routes commerciales de la Méditerrannée. Pourtant, 300 ans plus tard, cet immense tissu culturel s’est effondré avec grand fracas1. Personne ne connait vraiment le fin mot de l’affaire.

Nous vivons actuellement à la merci du génie des ingénieurs américains de Bell Labs et de Xerox Parc2 qui, il y a 40 ans, ont développé le cœur de notre infrastructure technologique moderne : le transistor, le laser, Internet, l’interface clavier-souris, le système Unix (arrière-grand-père d’Android et de MacOS) et les langages de programmation C et C++. Pour le dire en d’autres termes, nous avons envers eux une énorme « dette technologique. » Chaque jour nous acceptons de nous reposer sur leurs exploits. Mais cette dette il nous faut l’assumer car si ce savoir nous échappe c’est la pérénnité de nos sociétés qui est en jeu.

Qui peut aujourd’hui recréer les exploits de cette poignée de forcenés ? Y a-t-il encore des gens pour comprendre ce sur quoi repose nos technologies et, en dernière instance, notre culture ? Par quels moyens peut-on assurer l’enseignement continuel de ces savoirs aussi précieux qu’en apparence dépassés ? C’est toutes ces questions que pose l’illustre Samo Burja au sujet de la « matière noire civilisationnelle, » ce savoir tacite sur lequel repose la complexité de nos civilisations :

La conférence de Jonathan Blow « Preventing the Collapse of Civilization » est un complément absolument incontournable pour celui qui souhaite aborder la partie technique de ce problème :

À ce sujet : vous pouvez lire « Connerie Assistée par Ordinateur. » qui traite du rapport entre IA et matière noire civilisationnelle, ou cet article qui traite de l’effondrement de l’âge de bronze ou lire « Skin in the Game » de Nassim Taleb.


Beaucoup de gens espèrent secrètement le grand jour de la Crise Financière. Ce grand jour où tout basculera, ce grand jour qu’ils auront tous prédit depuis des années et qui les révèlera aux autres et à eux-mêmes !
Mais c’est une illusion. L’effondrement, si effondrement il y a, ne fera pas tout repartir de zéro. Si l’on en croit l’excellente revue Palladium, les institutions et les infrastructures humaines sont extraordinairement résilientes. Et si la parousie venait à se réaliser, elle ne ferait que consacrer ceux qui, dans le monde présent, tutoient déjà les hautes sphères. Les derniers ne seront pas les premiers ; on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera tout ce qu’il a.

At the close of WW2 in Berlin, […] except for a few months, many essential employees and low-level bureaucrats continued to wake up, clock in, work, go home, and do it all again the next day. By 1946, reconstruction had put many of Berlin’s essential services back to work.
[S]erious disruptions in global trade can create downward spirals for huge swathes of society. […] In worse scenarios, societies might have to reorient themselves in major ways to access new markets. But often, these scenarios only reinforce existing institutions.

À consulter ici : https://www.palladiummag.com/2022/04/11/collapse-wont-reset-society/


Proposant une vision alternative de la société, Laurent Ozon a commis une conférence remarquable pour le Cercle Aristote. « Rester Vivant » rappelle les fondamentaux des sociétés humaines selon lui : que la valeur d’une communauté s’apparente au degré selon lequel ses membres dépendent mutuellement les uns des autres.

À consulter ici : https://www.youtube.com/watch?v=qEd-PYdemvs


Enfin, demandons-nous « Le vin est-il surfait ? » avec Asterisk Magazine.
D’après les études scientifiques examinées à ce sujet :

  1. L’expertise d’un œnologue est réelle : les habitués peuvent détecter les saveurs des vins de manière très fine, mais seulement après une voir plusieurs dizaine d’années de pratique (!). Donc la plupart des « experts » n’en sont pas, et sont comme les consommateurs lambda. Les experts réels, eux, sont en dernière instance inutiles au reste de la société, puisque :
  2. Les consommateurs lambda n’ont aucune idée de ce qu’ils goûtent. Le jeu mondain du vin n’est que cela : un jeu mondain, de faux-semblants, si l’on en croît l’auteur.

Ce deuxième point me pose question car, de ma propre expérience, on peut clairement distinguer un vin insipide, trop sucré, trop bouchonné, trop tannique, etc. d’un “bon” vin, équilibré et en harmonie avec ce que l’on mange. Et mes amis le peuvent également, et on s’accorde généralement bien ce qui est approprié et ce qui ne l’est pas. C’est peut-être ici une affaire d’accord mets-et-vin plutôt qu’un jugement gustatif à proprement parler, mais la limite est floue.
J’ai aussi pu constater lors de dégustations, que les vins les plus chers n’étaient pas forcément les meilleurs, car ce sont les plus « complexes » en termes d’arômes et de goûts – souvent, on préfère les vins qui ont plus d’identité ; au final, la subtilité brouille le « message » gustatif.

De là à faire un parallèle avec le monde de l’art ou de l’architecture, et le fait qu’une petite élite aurait bien trop affiné son goût pour rester pertinente aux yeux de Mr et Mme Tout-le-Monde, faisant des choix esthétiques que seule elle apprécie réellement, il n’y a qu’un pas…

À consulter ici : https://asteriskmag.com/issues/01/is-wine-fake


Paul Graham rappelle cette citation de Thomas Mann : « Un écrivain est quelqu’un pour qui l’écriture est plus difficile qu’elle ne l’est pour les autres. »
Il détaille dans un fil Twitter sa méthode d’écriture et met en exergue le désir constant de perfectionnement de ceux pour qui l’écriture compte vraiment.

À consulter ici : https://nitter.net/paulg/status/1571087915538853888


  1. Fabuleuse conférence d’Eric Cline sur l’effondrement de l’âge de bronze : https://www.youtube.com/watch?v=M4LRHJlijVU ↩︎

  2. https://www.youtube.com/watch?v=id1WShzzMCQ ↩︎


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